lundi 19 décembre 2011

Toussaint ou le catéchisme de l'Union Européenne

Oyez oyez gentes dames et nobles damoiseaux! Venez écouter les prêches enflammés de monseigneur Toussaint (1), l'homme qui se gargarise de sa pompe et étale sa pédanterie à longueur de lignes dans ce médiocre canard ! L'homme qui un jour, sans même éprouver une quelconque honte - on sait depuis Cyrulnik qu'une telle attitude est l'apanage des psychopathes - compara Mélenchon au fasciste Léon Degrelle ...!

Ecoutez-le maugréer du haut de sa chaire de vieux sénile, raconter la faute de ces socialistes "qui ont raté le coche" en défendant leur souveraineté populaire - les voilà repeints en "souverainiste" ! - et de ces peuples, fautifs absolus car après tout, "à qui la faute sinon à tous ces peuples qui, démocratiquement, ont voté, au fil des décennies, de plus en plus à droite et même un peu au-delà" (sic)! Ah, on aimerait tant pouvoir lui rétorquer à ce personnage haut en couleurs - bleu pour le libéralisme, blanc pour sa haine de la démocratie, vert vomi pour l'odeur qui émane de ses propos - que ces mêmes cons de peuples ont voté pour des partis "de gôche" qui ont appliqué les recettes libérales parfois avant même la droite!... Le tournant de la rigueur faisait-il partie du programme commun ? La commission européenne est-elle élue par les peuples européens? Delors n'était-il pas membre du PS? Imbécile !

Peut-être mieux encore, l'ami Toussaint (quel nom approprié pour un curé de l'Union), pour donner une certaine envergure historique à ses propos, s'amusa à citer deux personnages qui se dirent en faveur de l'Europe : Montesquieu et Napoléon. Un libéral et un empereur ! Comment mieux définir le projet politique de l'Union Européenne actuelle, qui n'est rien d'autre qu'un impérialisme libéral poussé à son paroxysme? Voilà qui a dû faire plaisir à son idole le défunt Jean Monet, cet anti-gaulliste primaire qui détestait la démocratie et révérait l'Amérique. On rigolera en lisant sa citation de Napoléon qui parle de confédération, alors que lui se revendique de "l'européisme" (sic) et appelle à plus de fédéralisme.

On ne peut que se remémorer, en lisant les propos claudiquants de Tryphon Tournesol Toussaint, la citation de Saint Augustin: "je crois parce que c'est absurde".
 
(1) http://www.lesoir.be/debats/chroniques/2011-12-16/l-europe-l-europe-l-europe-884311.php

dimanche 6 novembre 2011

Cornelius Castoriadis sur l'autonomie

Cornelius Castoriadis est de ces philosophes dont la pensée ne peut qu'illuminer le citoyen pétri d'idéaux égalitaires, émancipateurs et donc socialistes. Partisan d'une démocratie radicale, républicaine, spécialiste de la Grèce antique et combattant fermement le totalitarisme à l'époque où il triomphait dans les sphères intellectuelles de gauche, le lire parler d'universalisme, d'autonomie ou de liberté est une véritable jouissance.

"Qu'est-ce que le projet d'autonomie individuelle et collective?


C'est le projet d'une société où tous les citoyens ont une égale possibilité effective de participer à la législation, au gouvernement, à la juridiction et finalement à l'institution de la société. Cet état de choses présuppose des changements radicaux dans les institutions actuelles. C'est en cela qu'on peut l'appeler le projet révolutionnaire, étant entendu que révolution ne signifie pas des massacres, des rivières de sang, l'extermination des chouans ou la prise du palais d'Hiver. Il est clair qu'un tel état de choses est très loin du système actuel, dont le fonctionnement est essentiellement non démocratique. On appelle faussement nos régimes démocratiques, alors que ce sont des oligarchies libérales.

Comment ces régimes fonctionnent-ils ?

Ces régimes sont libéraux : ils ne font pas essentiellement appel à la contrainte , mais à une sorte de semi-adhésion molle de la population. Celle-ci a été finalement pénétrée par l'imaginaire capitaliste : le but de la vie humaine serait l'expansion illimitée de la production et de la consommation, le prétendu bien-être matériel, etc... En conséquence de quoi la population est totalement privatisée. Le métro-boulot-dodo de 1968 est devenu bagnole-boulot-télé. La population ne participe pas à la vie politique : ce n'est pas participer que de voter une fois tous les cinq ou sept ans pour une personne que l'on ne connait pas, sur des problèmes que l'on ne connaît pas et que le système fait tout pour vous empêcher de connaître. Mais pour qu'il y ait un changement, qu'il y ait vraiment un autogouvernement, il faut certes changer les institutions pour que les gens puissent participer à la direction des affaires communes ; mais il faut aussi et surtout que change l'attitude des individus à l'égard des institutions et de la chose publique, de la res publica, de ce que les Grecs appelaient ta koina (les affaires communes). Car, aujourd'hui, domination d'une oligarchie et passivité et privatisation du peuple ne sont que les deux faces de la même médaille.

Faisons une parenthèse un peu théorique. Il y a toujours, abstraitement, trois sphères dans la vie sociale considérée du point de vue politique. Une sphère privée, celle de la vie étroitement personnelle des gens ; une sphère publique, où se prennent les décisions s'appliquant obligatoirement à tous et publiquement sanctionnées ; et une sphère que l'on peut appeler publique-privée, ouverte à tous mais où le pouvoir politique, même s'il est exercé par la collectivité, n'a pas à intervenir : la sphère où les gens discutent, publient et achètent des livres, vont au théâtre, etc... Dans la parlance contemporaine, la sphère privée et la sphère publique-privée ont été mélangées, surtout depuis Hannah Arendt, et cette confusion revient tout le temps chez les intellectuels qui parlent de "société civile". Mais l'opposition société civile/Etat (qui date de la fin du XVIIIe siècle) ne suffit pas, elle ne nous permet pas de penser une société démocratique. Pour cela, il nous faut utiliser cette articulation en trois sphères. Pour reprendre les termes grecs anciens, nnous devons distinguer entre l'oikos (la maison, la sphère privée), l'ekklèsia (l'assemblée du peuple, la sphère publique) et l'agora (le "marché et le lieu de rencontre, la sphère publique-privée). Sous le totalitarisme, les trois sphères sont totalement confondues. Sous l'oligarchie libérale, il y a à la fois domination plus ou moins nette de la sphère publique par une partie de la sphère publique-privée (le "'marché", l'économie) et suppression du caractère effectivement publique de la sphère publique (caractère privé et secret de l'Etat contemporain). La démocratie, c'est l'articulation correcte des trois sphères et le devenir vraiment public de la sphère publique. Cela exige la participation de tous à la direction des affaires communes, et cela à son tour exige des institutions qui permettent aux gens de participer et les incitent à le faire. Cela à son tour est impossible sans égalité politique effective. C'est là le vrai sens de l'égalité : une société ne peut pas rendre les gens égaux au sens où elle rendrait tout le monde capable de courir le cent mètres en dix secondes ou de jouer admirablement l'Appassionata. Mais elle peut les rendre égaux quant à leur participation effective à tout pouvoir institué existant dans la société.

C'est cela, le projet d'autonomie, dont la réalisation ouvre bien entendu des problèmes considérables. Personne ne peut avoir leur solution tout seul et d'avance ; seule la société, si elle se met en mouvement, pourra les résoudre. Par exemple, il est clair qu'une société démocratique est incompatible avec l'énorme concentration du pouvoir économique qui existe aujourd'hui. Il est tout aussi clair qu'elle est incompatible avec une pseudo-planification bureaucratique. Il y a aussi la question de la liberté dans le travail. les citoyens ne peuvent pas être esclaves dans leur travail cinq ou six jours par semaines, et libres les dimanches politiques. Il y a donc un objectif d'autogouvernement dans la sphère du travail : c'est ce que j'ai appelé depuis plus de quarante ans la gestion de la production par les producteurs ; certes, cela pose aussi des problèmes, par exemple la participation des techniciens et des spécialistes. Cela implique aussi un marché qui soit un véritable marché, non pas comme aujourd'hui un marché dominé par les monopoles et les oligopoles - ou les interventions de l'Etat. Toutes ces transformations présupposent - et vont de pair avec - une transformation anthropologique des individus contemporains.

La culture des individus, en somme ?

On peut, si l'on veut, appeler cela culture. Il s'agit de la relation étroite et profonde existant entre la structure des individus et celle du système. Aujourd'hui, les individus sont conformes au système et le système aux individus. Pour que la société change, il faut un changement radical dans les intérêts et les attitudes des êtres humains. La passion pour les objets de consommation doit être remplacée par la passion pour les affaires communes."

Cornelius Castoriadis, "une société à la dérive", éditions Points.

dimanche 9 octobre 2011

Le socialisme républicain de Pierre Leroux: la réconciliation de la liberté avec l'égalité

Il n'est pas rare d'avoir de houleux débats avec des partisans du libéralisme sur la notion de liberté et la façon de l'articuler avec l'égalité. Généralement, un libéral type vous affirmera la primauté de l'individu et sa liberté. De l'autre côté de la rive, vous trouverez leurs ennemis de toujours: les partisans de l'égalité absolue, que l'on classe généralement du côté du communisme ou de ses variantes. Tandis que l'un affirme que l'égalité est une chimère, l'autre ne croit pas en la liberté ("la liberté? pour quoi faire?" disait Lénine). L'un se pare des vertus de la liberté individuelle, l'autre de la science dont découlerait un déterminisme liberticide. La bataille de ces deux titans résume l'histoire du monde dit "moderne" depuis de nombreux siècles, et si la liberté individuelle poussée à son paroxysme fit les dégâts que l'on connaît lors de l'industrialisation de l'Europe au XIXe siècle, la société transformée en hydre tyrannique a commis un nombre considérable de désastres depuis les théocraties jusqu'au stalinisme.

C'est dans ce duel permanent que se situait l'homme dont je fais le sujet de cette note : Pierre Leroux. Socialiste méconnu du XIXe siècle, Pierre Leroux est un philosophe que j'ai récemment découvert lors d'une lecture d'un livre, "la dissociété", de l'économiste Jacques Généreux. Héritier de la pensée de Leroux, Généreux conceptualisa l'idée d'une société idéale qui se situerait entre les deux extrêmes que sont celui de la dissociété, constituée d'une somme d'individualités atomisées et vide de lien social, et l'hypersociété, engloutissant avec voracité l'individu même dans une société oppressante et totalitaire. Et c'est en parcourant son livre que je découvris les individus qui lui servaient de référence philosophico-politique: les socialistes républicains, à la tête desquels se trouve un certain Pierre Leroux.

Pierre Leroux eut un passé philosophico-politique qui explique peut-être en partie sa pensée. Passé du libéralisme carbonariste partisan d'une monarchie constitutionnelle, il fut ensuite saint-simonien (du socialiste Saint-Simon) pour enfin commencer à élaborer sa propre doctrine. Ce bref résumé n'est pas inutile à rappeler quand on sait ce que fut l'objectif principal de toute son oeuvre : la conciliation des idéaux de liberté et d'égalité, dont la conception absolutiste porté d'un côté par les libéraux de son époque et de l'autre par les saint-simoniens (partisans d'une sorte de théocratie communiste) l'amena à penser un moyen de réconcilier ces frères ennemis.


Comment le fit-il? Par l'application simplissime du célèbre triptyque républicain : liberté, égalité et fraternité. En effet, le pensée de Leroux est jalonnée de formulations triangulaires, le triangle servant généralement de forme géométrique dont les sommets devaient être au bout de côtés égaux, afin qu'advienne l'équilibre des 3 principes mis à chaque sommet. En 1845 il disait déjà "Nous sommes socialiste si l'on veut entendre par socialisme la doctrine qui ne sacrifiera aucun des termes de la formule liberté, fraternité, égalité, unité, mais qui les conciliera tous". Socialisme et république sont donc "deux idées adéquates", et pour lui la fraternité doit servir de ciment à la construction de la liberté et de l'égalité, d'où sa volonté de la mettre au centre du triptyque: "Je mets la fraternité au centre de la formule parce qu'elle est le lien entre la liberté de chacun et la liberté de tous ou égalité" disait-il. Son texte majeur sur ce sujet-là se nommera par ailleurs adéquatement "du socialisme et de l'individualisme". Texte fort bien construit, Leroux y plaide contre l'individualisme absolu qui provoque paupérisme, misère, solitude et pauvreté, mais AUSSI le socialisme absolu, dont la société écraserait toute liberté et toute individualité.

Si de nos jours le danger totalitaire ne menace plus vraiment nos contrées occidentales, celui de l'hyperindividualisme semble être le fléau dont le XXIe siècle aura à se défaire afin que puisse un jour se fonder une société "décente" telle que la voulait George Orwell. Dépressions, cynisme vulgaire, apolitisme, inégalités croissantes, explosion de la pauvreté, misère, suicides, solitude et autres maladies dont les victimes ne sont jamais comptées comme le dit très bien Michel Onfray, sont le lot de déchets rejetés par l'utopie libérale, pensée unique de la société de consommation moderne. C'est pour cette raison-là qu'il est nécessaire de revisiter la pensée d'un tel homme, qui utilisait une très belle métaphore pour justifier le socialisme par l'individualisme : si regarder son nombril doit être un droit, il doit aussi permettre à l'individu le faisant de se rappeler du lien ombilical qui le reliait à sa mère, et qui n'existant plus, dut être remplacé par le lien invisible de l'affection. La métaphore s'appliquant merveilleusement bien à l'humanité, mère de l'homme, le lien qui devait être l'équivalent de ce lien d'affection serait, selon Leroux, celui de l'amitié, la solidarité ou la fraternité. 

Nul besoin de rappeler que l'un des défauts majeurs des libéraux depuis toujours a été de croire que l'homme était par nature mauvais, égoïste et intéressé. "Homo homini lupus est" disait Hobbes afin de justifier l'existence d'un état régulateur des conflits sociaux. De ce postulat anthropologique découle toute une vision de la société, dont la métaphysique sert actuellement de prétexte pour justifier le triomphe de l'argent roi, des marchés et de leur main invisible, somme des intérêts particuliers, qui devrait permettre la création de l'intérêt général selon eux. Une récente conversation avec une personne adhérant à ces thèses fut révélatrice de cette vision de l'homme et de la société pour moi: voici ce qu'il me rétorqua lorsque je lui parlais de peuple, société et solidarité: "l'être humain [est] naturellement égoïste.". 

En retour, je ne pus que lui répondre ceci:


"Vous prenez votre idéologie, c'est-à-dire l'individualisme libéral, pour une généralité, mais vous faites une grosse erreur. De la même manière que l'être humain n'est pas "bon par nature" (Rousseau), il n'est pas non plus "égoïste par nature" (les libéraux) et n'agit pas uniquement par intérêt. Il suffit de faire un peu d'anthropologie et d'histoire pour voir que l'être humain est beaucoup plus complexe, et en lui se trouvent des passions de charité ou d'égoïsme, qu'il faut concilier. Certaines sociétés par exemple, notamment amérindiennes, ont pour principe de créer de la richesse pour la détruire ensuite (contrairement à l'accumulation capitaliste), c'est vous dire si vous devriez relativiser votre jugement."

Car en effet, comme l'ont très bien expliqué d'autres intellectuels héritiers de Leroux, Mauss et Castoriadis, si l'égoïsme est naturel à l'homme, le don l'est tout autant, et serait même une nécessité anthropologique selon Mauss (voir son "Essai sur le don"). Le socialisme tel qu'ils le conçoivent, ce n'est ni l'individualisme absolu qui consiste à simplement recevoir sans donner, ni le socialisme absolu qui consiste à donner sans recevoir. C'est la conjonction de ces valeurs traditionnelles au sens noble du terme qui doit servir de fondement de la morale publique, car contrairement aux libéraux, les républicains pensent la morale commune, les valeurs qui unissent et le patriotisme qui rassemble (ce fut l'objet de nombreux débats depuis le XVIIe siècle, et la raison de la méfiance des libéraux envers les jacobins de la révolution française). 

Tout ceci amène d'ailleurs au célèbre débat sur l'école et la primauté de l'instruction publique ou de l'éducation nationale (1). Si l'instruction publique a pour objectif de développer la raison dans l'enfant, l'individu, son esprit critique et sa liberté de pensée au prix d'un dur effort et d'une discipline de fer (doctrine théorisée de façon grandiose par Condorcet dans ses mémoires sur l'instruction publique), l'autre a pour objet de développer le patriotisme, la morale commune, la ferveur et le sentiment d'appartenance à la nation, le tout avec des méthodes plus basées sur la spontanéité de l'enfant et le ludique. Aujourd'hui, depuis la victoire d'une certaine pédagogie portée par certains 68ards, grotesque caricature de l'éducation nationale, ce sont les excès de cette dernière qu'il s'agit de réguler par la première, et ceci fut le but des théoriciens de l'école de la IIIe République (française), celle de Ferry et Buisson, qui voulaient effectuer un syncrétisme de ces deux notions en développant l'individu physiquement, intellectuellement et moralement. 

Autre cas intéressant: celui des libertés individuelles. Là aussi la pensée lumineuse de Pierre Leroux peut servir de guide afin de traverser l'eau glacée des libertés abstraites et le feu des critiques matérialistes (et généralement marxistes) de celles-ci en sécurité. Si pour les libéraux, et en particulier les ultras, la liberté individuelle prime, pour ces derniers la simple déclaration en droit de ceux-ci, telle que la célèbre déclaration des droits de l'homme, doit suffire. Marx et à sa suite de nombreux marxistes et gauchistes feront une critique acerbe de ces libertés abstraites dont ne jouissent évidemment pas les plus pauvres et les victimes de l'infortune (Marx parlait de "l'Eden des droits de l'homme"). Le problème de cette critique, c'est que mal comprise voire dévoyée, elle servit de prétexte pour la remise en cause de ces libertés dites "bourgeoises", notamment par le marxisme-léninisme, mais aussi pour l'attaque des droits de l'homme, portée aujourd'hui par de nombreux gauchistes, souvent en outre en brandissant le motif qu'ils serviraient tout simplement d'excuse pour l'impérialisme (ce qui est aussi le cas dans les faits). Ici, Leroux tentait encore une fois de trouver le juste milieu, en affirmant que les libertés individuelles sont primordiales, et par conséquence il faut que celles-ci bénéficient non pas à certains mais à tous (Eugène Fournière dira à sa suite que "le socialisme est un individualisme intégral"). La loi ne doit donc jamais être séparée du "but social", car s'il reconnaissait "la grande ironie" de la société qui entretient "la plus infâme inégalité" tout en proclamant que les hommes sont égaux, il ne considérait pas que ces mêmes droits n'étaient que papier: "Ce n'est pas le présent en lui-même qu'il faut voir; c'est le présent par rapport au passé et par rapport à l'avenir. Car le droit proclamé et non réalisé est supérieur à l'usage qui n'était pas revêtu du droit".


En conclusion, avec mes modestes connaissances il me semble hautement nécessaire de faire revivre une telle pensée, dont les idées pourraient servir de remèdes face à de nombreux fléaux actuels tels que la crise du multiculturalisme, le communautarisme, le repli identitaire, la destruction de l'Etat social, la montée des incivilités et j'en passe. Pierre Leroux voulait absolument réconcilier les deux piliers de la société moderne qui semblent antinomiques aujourd'hui: le marché, symbole de liberté et de l'individu, et l'Etat, représentation de la société et producteur d'égalité. Pour ce faire, il mit au centre la notion de fraternité, dont le concrétisation devait se faire, selon lui, par l'association, haut lieu de sociabilité, d'amitié et de fraternité. De ce fait, si l'Etat, et donc la politique, doit avoir pour but de changer les choses, cela ne doit pas être en intervenant directement sur les individus en imposant une obligation de socialisation "par le haut". Non, l'Etat ne pourrait servir de nouvelle église pourvoyeuse d'inquisition. Mais il ne pourrait être non plus inefficace en laissant les mains libres aux marchés, car "l'état nain" ne vaut pas mieux que "l'état hydre". Il doit donc servir de facteur d'émancipation et surtout de moyen d'incitation à la sociabilité: il doit non pas imposer la civilité, mais permettre la réunion des facteurs incitant à celle-ci, d'où la nécessité que celui-ci soit social. Jaurès reprendra cela en affirmant la nécessité d'une République, non seulement laïque, mais aussi sociale, "l'une parce que l'autre". 

Pierre Leroux est un illustre penseur aux idées toujours aussi modernes et révolutionnaires aujourd'hui, espérons qu'elles se popularisent un jour, car si le social-libéralisme dominant à gauche actuellement n'est que le néolibéralisme vêtu de vêtements de luxe, une certaine pensée d'extrême-gauche totalitaire ne peut en aucun cas lui servir d'alternative. (2)

(1) Voir le très bon article de S.Tomei sur le blog de Kintzler qui explique les différences entre l'une et l'autre: http://www.mezetulle.net/article-26934548.html 
(2) Pour en savoir plus, lire le livre d'une trentaine de pages de Bruno Viard et Yves Vaillancourt sur Pierre Leroux et le socialisme associatif, disponible gratuitement (et légalement) sur internet ici: http://www.journaldumauss.net/spip.php?article644, ainsi que la brève biographie disponible sur le même site web: http://www.journaldumauss.net/spip.php?article16

jeudi 22 septembre 2011

Mini compte-rendu de la conférence Sifaoui-Spitaels-Nasraoui sur les révolutions arabes

Très agréable conférence au départ, elle a vite tourné au vinaigre lorsque le débat s'est mis à tourner autour de l'islamisme. Au départ Sifaoui expliqua comment il tentait de faire de la pédagogie en Occident afin de faire comprendre que dans les pays arabes "il faut savoir compter au-delà de deux", c'est-à-dire compter sur d'autres mouvements que l'éternel manichéisme dictature/islamistes. Guy Spitaels expliquera aussi qu'il est moins euphorique que la majorité des médias à propos de l'avenir de ce qu'il appelle, lui, des révoltes: seule la Tunisie lui semble être à même d'arriver à former une démocratie, probablement sur le modèle turc. Nasraoui quant à elle donnera son avis sur les révolutions (s'en suivra un débat sur la définition de ces évènements, révoltes ou révolutions), leur rapidité et comment on est arrivé là.

Ca c'est pour le début (pardonnez la description lapidaire et peu ordonnée chronologiquement). La suite sera une succession de controverses sur l'islamisme dans ces pays et notamment un échange particulièrement piquant entre Nasraoui et Sifaoui sur l'Algérie. Après avoir expliqué ce qui s'était passé en Algérie avec le coup d'état militaire qui suivit la victoire électorale du FIS, coup d'état que Sifaoui avait soutenu, Nasraoui lui demande s'il est toujours convaincu de sa décision et s'il ne pense pas que la suite des évènements a donné tort à son soutien. Commence alors une longue argumentation de Sifaoui cinglante contre les illuminés du FIS et les raisons de son soutien au coup d'Etat: menaces de mort répétées envers les intellectuels, journalistes, féministes, etc... prêches quotidiens appelant à la théocratie, propos explicitement antidémocratiques ("on abolira la démocratie et instaurera la charia après notre victoire électorale"), complicité de certains militaires et actes sauvages de milices islamistes précédant l'entrée en politique du FIS. Long réquisitoire contre le fanatisme religieux, je ne pouvais qu'être heureux d'enfin entendre ce genre de propos dans mon université après les ratiocinations Chichaesque et Baudouin Loosienne (venu pour l'occasion) sur les gentils "démocrates islamistes". Nasraoui, qui mérite tous les honneurs pour son combat contre la dictature, fera selon moi preuve d'énormément de naïveté en disant qu'il aurait mieux fallu les laisser gagner, malgré les innombrables appels monstrueux et barbares, car de toute façon les Algériens les auraient combattu et auraient gagné sur le long terme. C'est oublier les propos de Saïd Saadi "l'intégrisme au pouvoir c'est comme la mort, on ne le vit qu'une fois". J'aurais voulu lui dire: aurait-elle fait preuve d'autant de compréhension face à la montée au pouvoir d'Hitler sachant ce qui s'était passé? Quid de l'interdiction des milices fascistes en France les empêchant d'y arriver? Quid des nombreuses dispositions contre les partis antidémocratiques en "Occident"?

Spitaels se fâchera à propos de ce détournement du débat, puisque d'ailleurs "l'Algérie ne fait pas partie des 6 pays en proie aux révoltes", et discutera de néocolonialisme, de réalisme ("l'Occident continue de traiter avec des dictatures"), tiendra de nombreux propos pleins de sagesse notamment sur les pratiques américaines en Irak, mais le débat reviendra plus tard sur l'islamisme. En parlant de la Tunisie, Sifaoui expliquera sa méfiance à propos des partis islamistes qui ont par exemple récemment attaqué la projection de "laïcité inch allah" de Nadia El Fani. Nasraoui lui répondra que "ces islamistes sentaient le vin" et qu'il s'agissait probablement d'une manipulation de la DST tunisienne. Nasraoui semblera particulièrement exaspérée par les prudences de Sifaoui contre les islamistes, "n'ayant pas peur, elle, des islamistes", et parfois même un peu trop sur la défensive, en grande partie à cause des perpétuelles agitations du chiffon islamiste dans le passé. Spitaels continuera à tenter de remettre un peu de clarté et de distance dans ce débat devenu passionné.

Mais vient alors la fin, et après plusieurs couplets de Spitaels en guise de conclusion, particulièrement acharnés contre les turpitudes occidentales qui selon lui, semble-t-il, sont les uniques fautives dans la création et l'émergence de l'islamisme, il citera le fameux et fumeux intellectuel François Burgat, connu chez les laïques algériens comme étant le "complice des égorgeurs" (Rachid Boudjedra), le décrivant comme son islamologue préféré. Et là coup de théâtre, après ce qui semblait être la conclusion, Sifaoui prendra la parole pour le dénoncer, provoquant une sorte de départ absurde de Spitaels, sous un coup de colère incompréhensible du moins de là où je me trouvais, qui ira alors se rassoir dans le public pendant que Sifaoui terminera ses propos. Au même moment, la salle se vide un peu, et j'entraperçois la face rouge sang de Baudouin Loos quittant la salle, probablement peu enclin à entendre la sévère raclée verbale que se prendra son idole Burgat dans quelques instants. Car oui en effet, Sifaoui ne supporte pas cette source, qui "n'est pas une référence pour lui". Et lui de se mettre à non seulement expliquer de façon concise ce qu'est l'islamisme, doctrine fascisante au demeurant, avec un corpus idéologique qui ne date pas, contrairement à ce que semblait penser Mr. Spitaels, mieux inspiré en d'autres occasions, des multiples colonisations occidentales, mais de bien plus loin dans le passé. Citant de mémoire les propos d'idéologues islamistes, expliquant la situation des minorités religieuses, sexuelles, etc... dans la doctrine des frères musulmans, il fustigera la complaisance éhontée voire même l'empathie d'un Burgat envers cette confrérie folle, sous les hués de quelques débiles mentaux visiblement acquis à cette cause dans le public, qui lui diront, avec la classe d'un Souhail Chichah, que "ce n'est pas vrai", "c'est faux", "n'importe quoi", pour ensuite quitter la salle. Nasraoui concluera finalement le débat en exprimant sa méfiance des islamistes mais aussi celle qu'elle a des contre-révolutionnaires.

Fin mouvementée, donc, avec un Sifaoui ne comprenant pas vraiment la réaction de Spitaels (entendu après une poignée de main franche) comme probablement beaucoup de personnes. C'est dommage, car Spitaels tint de nombreux propos pertinents tout au long du débat, qui fut de toute façon passionnant.

mercredi 14 septembre 2011

Régis Debray - Générations

Debray encore, Debray toujours. Debray le déprimé, Debray le résigné, mais Debray le lucide, analyse toute une génération héritière de mai 68 dans ce texte qui date de 1999. Certes mai 1968 a bon dos, les Républicains aiment bien tancer cet évènement et ses exagérations, mais nombre de ces critiques méritent l'attention des gens qui ne supportent guère l'ère qualifiée de "post-moderne" dans laquelle nous vivons, ère nihiliste au demeurant, où les mots n'ont plus de sens, où tout se vaut et où utopie rime aux oreilles des "réalistes" avec connerie ou rêverie. 

La comparaison entre Chevènement et Cohn-Bendit résume à elle-seule l'opposition actuelle entre ceux qui sont considérés par les tenants de la pensée dominante comme des "archéo" et ceux qui sont à la mode, les "flexibles", les "libres", les "ouverts" et autres billevesées lexicales de la nouvelle vulgate planétaire que dénonçait à juste titre le défunt Bourdieu (1). L'un a l'apparence austère, rigide du haut-fonctionnaire, il a pour armes ses livres et sa culture, mais est dans les idées un rebelle, un opposant, un homme qui n'a pas peur d'affirmer haut et fort son jacobinisme, son antilibéralisme ou son républicanisme alors que l'ère du temps est plutôt girondine, néolibérale et antirépublicaine ; l'autre, le sourire aux lèvres, la rhétorique facile, le verbe chaleureux et la petite blague disponible à tout moment, se révèle être pourtant un plâtre sorti tout droit du moule libéralo-libertaire de l'époque, préférant la "liberté religieuse" à la laïcité dans l'école publique (il était opposé à l'interdiction des signes religieux à l'école publique), fervent partisan du TCE en 2005 et du traité de Lisbonne ultralibéral plus tard, néolibéral assumé et conformiste échevelé.

L'habit ne fait pas le moine dit-on, la chemise ouverte et l'allure débonnaire ne font pas le rebelle devrait-on dire aujourd'hui.
"Générations (2)
Ils sont de leur temps. Ni d’avant ni d’après. Chevaliers de la modernité, ils se croisent contre l’archaïsme. Juvéniles, d’âge ou d’aspect, ils sont aimés des jeunes et des supports qui aiment et qu’aiment les jeunes. Partout en cover, ils font plaisir à voir. Tels en public qu’en privé : copains, décontractés, frais. Ces vieux ados n’ont pas d’idées bien arrêtées. Parmi leurs amis, beaucoup d’acteurs, chanteurs, businessmen, sportifs —peu de pisse-copies et de têtes d’oeuf. Ce ne sont pas des mélancoliques mais des relationnels à ressorts. Préfèrent les réseaux aux partis. Ils n’ont cure des labels, panachent au jour le jour. Les gardiens du temple (gauche ou droite) les ont à l’oeil, mais si l’orthodoxe s’en méfie, le pékin apprécie. Mieux qu’une plate-forme en cent pages : un sourire désarmant, une femme dynamique, deux trois jokes. Un art du flou, de l’approximatif, du rapide, qui rend sinon invulnérable à long terme, du moins insaisissable (au forum, l’exactitude ne paye pas). Peu importe si ce qu’ils disent est faux, ou plutôt en deçà de l’opposition vrai-faux, pourvu qu’ils offrent le parler-vrai, le ton nature, l’enjouement cool. Ils jouent du saxo, ou du foot, sous les flashes. Ils se contredisent d’un mois sur l’autre, et à part quelques grincheux maniaques de la citation, on ne leur en veut pas. Avec eux, la musique vaut mieux que les notes. Excellents à l’oral, médiocre à l’écrit, ils lisent peu, sauf canards et coupures ; d’autres écrivent leur biographie mais eux-mêmes ne commettent pas de livres, et le moins possible d’articles —le staff s’en charge. Ils performent en direct sont chez eux en studio. Il émane de ces séducteurs polys-sensoriels et télégéniques un glamour, un charme sui generis assez inexplicable (vu de la préhistoire). Cette disproportion entre des qualités personnelles assez modestes et une audience ou surface impressionnantes rend leurs détracteurs, dans chaque pays, encore plus bougons. Pour transparentes qu’elles soient, ces figures de proue en deviennent —aux yeux des hommes de l’art (ancien)— des énigmes, des paradoxes ambulants. Qu’ils soient Chancelier, Premier Ministre, Président de la République, tête de liste aux européennes ; rose, vert, bleu-blanc-rouge, —stars and stripes, noir et rouge, impeached ou empêcheurs, in ou bien out— ces boute-en-train ont tous un air de famille. Un look, un habitus, dira le sociologue. C’est la nouvelle vague des leaders d’Occident. Un prototype quasiment trans-frontières.

Portrait-robot passe-partout ? Les modèles nationaux aussi. Reste à comprendre d’où vient la ressemblance entre disons Clinton, Schroeder, Tony Blair et leurs cadets ou émules. Un dénominateur commun : une supérieure puissance d’image (la moderne puissance de feu), premier critère de classement (pour papes, savants et écrivains aussi). À savoir une capacité particulière à associer leur nom à une ou des images portatives et mémorisables. Et si ces prétendus « phénomènes politiques » étaient d’abord des phénomènes technologiques ? Certains sont allés à Washington pour élaborer une nouvelle Internationale, un club d’idées. Dépense inutile. L’air du temps suffit à les fédérer, tels que les conforment nos machines à voir et à parler. Où sont passés les grands hommes en Occident, se demandait hier André Fontaine. Question : cette donnée est-elle encore viable, médiatiquement parlant ?

Pensée unique ou appareil unique. Les idées dominantes d’une époque sont les idées de sa technologie dominante. Il ne faut pas le dire. Ce n’est pas culturel. Ce n’est pas intelligent. Quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt. Osons donc l’être, idiot, pour mieux déchiffrer la partition du jour. En France, par exemple, début 1999. C’est un livre qui a fait en 1967 la réputation du jeune Chevènement —L’Enarchie ou les mandarins de la société bourgeoise. C’est une photo —un sourire jovial en face d’un flic de dos— qui a fait en 1968 la gloire du jeune Cohn-Bendit. Chevènement est un fils de la graphosphère, et de l’École (l’ultime abri du livre) ; Cohn-Bendit, de la vidéosphère naissante, et de la publicité. Le bon élève rebelle s’est nourri de lectures, le chahuteur conforme, d’images et de musiques. L’image-son ne met pas l’accent aux mêmes endroits de l’histoire que le texte. Telle allusion ou attitude qui paraîtra futile à l’un semblera fort pertinente à l’autre, et vice-versa. L’organisateur à l’animateur représenteraient, dit-on, deux cultures politiques. Ou deux générations technologiques ? L’âge des artères réunit, celui des machines sépare. Car l’électron fait de la politique, à sa manière. Il a même, sans le dire, une idéologie sans pitié, et d’autant plus impérieuse que subliminale. D’autant plus implacable qu’inconsciente. Une idéologie comme une culture se définissent par cela qu’elles s’accordent à tenir pour réel. Or le réel cathodique n’est pas le réel typographique. Les bouquineurs et les zappeurs, ne voyant pas matériellement le même monde, ne peuvent en avoir la même conception. Autres lunettes, autres critères.

La République, la Classe, l’État, la Nation, le Peuple ? Ces englobants deviennent des mots creux (des mythes, des trompe-l’oeil) pour une humanité habituée à identifier réel et visible, événement et Histoire. De fait, on n’a jamais vu ces êtres collectifs sur un écran. Ils ne vivent que dans et par les livres. Ces totalités uniques et individuelles, qui ont longtemps servi de point unificateur à l’homme d’action et d’idée régulatrice pour qui veut rajouter un chapitre au grand Livre du Monde, –la vidéosphère leur retire autorité et crédibilité. Universels concrets– que micros et cameras, qui ne les captent pas, rendent abstraits. Mais le moi-je (qui, lui, a une bobine et cause dans le poste) est-il la seule réalité ? 

La continuité réfléchie, la consistance objective, l’épreuve des faits ? L’actualité (audiovisuelle) est une rhapsodie de chaleurs brèves et discontinues. Elle vaporise le cohérent, valorise l’à propos et les tempéraments dits « primaires » (qui sont fort intelligents). La grande trieuse du temps sélectionne ceux qui ont le génie du moment (qui vaut bien le génie du lieu), et débranche ceux qui ont la mémoire longue. Elle ne fait pas jeu égal avec les « secondaires ». Entre la réaction en direct et l’élaboration en différé, la recherche de l’effet et celle des causes, le sens du tuning et le long terme.

La Raison électronique fait chaque jour la nique à la Raison graphique. « Un projet solide, sérieux, conséquent. Naturellement, ça suppose qu’on resserre les boulons » –propose « l’archéo » à stylo. Ce sont là des critères en effet, mais d’une action couchée sur papier, qu’il est possible de vérifier noir sur blanc, étalée sur une page, pouvant décliner ses principes et aligner ses conséquences. Pour le « néo » machinal et sympa, les trois mots sont à traduire par : « rigide, répressif, barbant ». Il proposera là-contre une adaptation souple à la demande, un traitement particulier de cas particuliers, pas de règle a priori. Le coup par coup. Une gouvernance en flux tendu, sans stocks inutiles. Bref, une politique orale, qui coule de source et colle à l’auditoire. Qui tantôt l’enveloppe et tantôt l’enflamme mais qui exclut la distance, le temps d’arrêt, le contre-pied. À consommer de suite. 

Alors que la faiblesse analytique des primesautiers surfeurs fait leur force, la solidité intellectuelle des doctrinaires fait leur faiblesse. Dans un monde où le commentaire de presse bouche le trou entre deux émissions, –dans l’intervalle qu’il faut pour caricaturer la première et annoncer la seconde–, et où ne sont reprises que les petites phrases ad hominem, jamais les argumentations sur le fond –les conceptuels partent à la bataille politique avec un sérieux handicap. À court terme. Tout ce qui brille dans
et par l’écran réputera ces « idéologues passéistes » issus de l’imprimé, ringard et fastidieux. Ils osent même, les malheureux, citer Auguste Comte (cékiça ?).

Si en revanche, l’on songe à tout ce que la culture d’image exclut des écrans et des têtes, —l’articulation logique des moments, la négation du donné, l’anticipation, le possible, la durée, la valeur— on s’aperçoit vite qu’une politique du flux et du pixel, fût-ce sous des allures émancipatrices et protestataires, flatte le main-stream dans le sens du poil. En clair : descend le courant. Forcément conservatrice, dirait Duras. Imprévoyante, narcissique, ne tenant pas la mer. Surfer n’est pas naviguer. Longueur d’onde n’est pas longévité. Et si le plus résistant à l’usure, tout compte fait, était la page à angles droits, le papier tenace et insistant ? Entre le lièvre électronique et la tortue typographique, la partie engagée entre les deux cultures se jouera sur la ligne d’arrivée. Rendez-vous dans cent ans.

© RÉGIS DEBRAY, 1999 TOUS DROITS RÉSERVÉS"

(1) http://www.monde-diplomatique.fr/2000/05/BOURDIEU/13727
(2) http://regisdebray.com/politique:articles

jeudi 1 septembre 2011

Régis Debray sur l'incapacité des socio-démocrates à gérer les crises

Un étonnant passage du merveilleux livre de Régis Debray "Que vive la République" (Editions Odile Jacob) énonce assez lumineusement plusieurs des raisons qui peuvent amener les "modérés" à faillir à leurs obligations. C'est assez intéressant de lire cela alors qu'aujourd'hui plus grand chose ne distingue la plupart des partis socio-démocrates européens (qui ont pour certains été jusqu'à abandonner la particule "social" pour adopter la plus consensuelle dénomination de "démocrate", courant politique porté par des gens comme Tony Blair, Gerhard Schröder ou Bill Clinton) des partis de droite. Quand on voit que des Papaendreou, des Zapatero ou des Socrates appliquent méthodiquement des politiques férocement ultralibérales, privatisant jusqu'à leur grand-mère pour contenter les marchés, les banques et la troïka, nouveaux clercs du Dieu moderne qu'est "la main invisible", et tellement absurdes que même la droite s'y oppose (en Grèce notamment), cet extrait d'un livre qui date de 1989 reste d'actualité, et devrait inciter certains modérés de bonne foi qui se veulent encore de gauche à se poser des questions:

"Depuis un siècle, ceux qui dans le monde se réclament de la justice et plus précisément de l'idéal égalitaire peuvent se répartir sous trois rubriques. L'extrême ou l'ultra-gauche : elle a une pensée, elle n'a pas eu le pouvoir, pas de vérification possible. La gauche communiste a eu une pensée et le pouvoir ; elle a fait ses preuves. La gauche socialiste ou social-démocrate est la seule à avoir exercé le pouvoir d'Etat sans y avoir accumulé massacres et désastres économiques. Dût-on revisiter l'Etat-providence, il n' y a pas de quoi baisser les yeux de honte. L'épreuve du réel ne nous a nulle part étendus. Le socialisme démocratique, le seul centenaire qui peut aligner derrière lui autre chose que des phrases ou des cadavres, peut bien se targuer d'un "bilan globalement positif". Si l'on préfère la langue de Churchill à celle de M.Marchais, disons : la pire des gauches à l'exception de toutes les autres. Je m'y tiendrai.

Compte tenu de son seul défaut grave, celui de ses qualités : sa difficulté à affronter le "moment extrême" - guerre, crise ou souvenir de Révolution. Il ne serait pas décent de le passer sous silence, même si ces temps de distraction en estompent les traces. La montée aux extrêmes ne met pas notre espèce à son meilleur. Le catastrophisme révolutionnaire s'épanouit dans les catastrophes, le quiétisme social-démocrate, dans la paix (et sa plus belle vitrine est la Suède, pays neutre et préservé des guerres). Vieille règle: c'est ce que nous ne pensons pas qui nous pense, et nous brise. Beaucoup de socialistes ont voulu ignorer le tragique de l'histoire, qui leur a rendu la monnaie au centuple. Ils ne pensaient pas la guerre et périodiquement la guerre les a réduits en cendres. Juin 1848, 1871, 1914, 1931, 1940, 1956. Je pense à Blum, dont la vie, à mes yeux, n'a qu'une tâche mais de taille : la non-intervention aux côtés de la République espagnole. Les communistes gagnent les guerres (sauf en Afghanistan) et perdent la paix; les socialistes font mal la guerre mais gagnent par temps de paix les esprits et les élections."

Dans le même registre, et sur le même ton, Régis Debray, toujours aussi lucide, critique dans la vidéo ci-dessous les aléas de la gauche (française) contemporaine, son suivisme, son pro-américanisme échevelé qui l'amène à abandonner son indépendance nationale et suivre les diktats de l'Empire comme un petit caniche, son absence de vision historique et de doctrine, son admiration du multiculturalisme et des "communautés" et donc sa haine de la laïcité, et son incapacité à se situer sur place, balayée auparavant par Lénine et Mao, "le vent de l'Est", pour ensuite adopter la vision américaine du monde, "le vent de l'Ouest", tout cela au détriment des socialismes français tels que ceux de Proudhon ou Jaurès (comment ne pas être d'accord avec cela?). On lui objectera que toute la gauche française n'est fort heureusement pas comme cela (même le parti socialiste, que la critique de Debray vise particulièrement, a en son sein encore quelques irréductibles tels que Montebourg), et que cette même gauche s'en sort quand même largement mieux que la plupart des autres dans le monde. Il termine en dénonçant l'Europe (pour ma plus grande satisfaction), dont on se gargarise alors que "la plupart des Européens ont fait l'Europe pour abandonner toute idée de grande politique et même toute idée de politique", et l'intégration de l'Europe de l'Est, "Amérique de l'Est" et "Texas" selon lui.



Régis Debray analyse la crise de la gauche par prince_de_conde


vendredi 22 juillet 2011

L'obscurantisme règne au sein du Conseil d'Etat français

Un vent de désespoir souffle sur la France. Les Lumières avec un grand L semblent pâlir au fur et à mesure que les ténèbres avancent. Le réservoir inépuisable de forces réactionnaires que compte l'Europe, et ici la France, a gagné récemment une bataille contre le progrès. Le Conseil d'Etat français, dont la lâcheté et l'incompétence en matière de laïcité sont de renommée nationale depuis notamment son avis en 1989 contre l'interdiction des signes religieux à l'école publique, a rendu 5 décisions dont l'absurdité et l'obscurantisme n'ont guère à envier aux bulles papales de Ratzinger.

En premier lieu, nous avons droit à l'éternel confusion des genres : ici, toutes les excuses sont permises pour contourner la loi de 1905 (qui est pourtant d'une simplicité radicale) et permettre le financement du culte. Le comble de l'hypocrisie est atteint lorsque pour justifier le financement, pudiquement nommé financement de projets "en rapport avec des édifices ou des pratiques cultuelles", le Conseil d'Etat invoque comme raisons les "opportunités culturelles, économiques ou touristiques" de ce financement. Formidable ! Le tourisme et le fric comme alibis pour le meurtre de l'idéal laïque ! Quant à la culture, pourrait-on savoir en quoi un ascenseur aurait une quelconque valeur culturelle? Faux-fuyants de pleutres, voilà ce que sont ces grotesques décisions, dont le laxisme permettra aux politiciens locaux de continuer à financer les lieux de culte afin de récolter des voix parmi l'électorat bigot. Le reste est du même acabit : la salubrité publique est instrumentalisée pour justifier l'abattage rituel, pratique barbare qui touche aussi bien le judaïsme que l'islam, et qui n'est autorisée que grâce à la divine intervention du législateur européen qui permet une dérogation au principe d'étourdissement pour des raisons religieuses (1). Une exception à la loi qui concerne tout le monde pour des raisons religieuses, n'est-ce pas là la définition même du cléricalisme?

En fait, cela correspond à la logique du Conseil d'Etat et de la résolution prise par l'Assemblée nationale portant sur "la laïcité et la liberté religieuse". Alors que la laïcité postule la prééminence de la liberté de conscience, dont découle ensuite la liberté de culte ("La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public."), la tolérance religieuse, que l'on peut voir dans des pays comme les Etats-Unis d'Amérique (qui ne sont pas laïques contrairement à ce que d'aucuns affirment), postule la supériorité de la liberté religieuse sur la liberté de conscience qui regroupe, elle, la liberté de ne pas avoir de religion, d'être athée, etc... Le résultat est que dans une République laïque, la loi prise par tous et s'appliquant donc à tous ne doit pas souffrir en théorie de dérogations religieuses pour des raisons égalitaires, alors que dans un pays comme la Canada l'on peut voir des accommodements raisonnables aussi absurdes que burlesques comme des juifs ultra-orthodoxes invoquant le judaïsme pour exiger que l'on givre les vitres de commerces qui ne leur conviennent pas (ou de salles de sport peu pudiques à leur goût) ou des sikhs demandant que l'on autorise le port du couteau sikh (le kirpan) à l'école. La philosophe de la laïcité Catherine Kintzler a très bien résumé cette différence: "-Ainsi le régime de laïcité combine les deux principes, mais il fait du principe de tolérance un principe subordonné au principe de laïcité : on commence par zéro, par se mettre un bandeau sur les yeux du côté de la puissance publique, pour rendre possible le déploiement (1, 2, 3, 4..) du côté de la société civile." (2) D'où l'incompréhension du président américain Obama face à la laïcité française, qu'il considère comme une hypocrisie "cachant une haine des religions", car en Amérique l'Etat est tolérant et non laïque. Le révolutionnaire Mirabeau, ne l'oublions pas, fut l'un des premiers à s'ériger contre cette notion de tolérance, car pour lui  "Le mot de tolérance me paraît en quelque sorte tyrannique lui-même puisque l'autorité qui tolère pourrait ne pas tolérer."

La laïcité est un principe égalitaire, il convient de le répéter autant que nécessaire afin que cela rentre dans les caboches de nos apprentis clercs. Ici, les juges affirment logiquement que "les collectivités territoriales peuvent prendre des décisions ou financer des projets en rapport avec des édifices ou des pratiques cultuels, elles ne peuvent le faire qu’à la condition que ces décisions répondent à un intérêt public local, qu’elles respectent le principe de neutralité à l’égard des cultes et le principe d’égalité et qu’elles excluent toute libéralité et, par suite, toute aide à un culte.", mais où est donc l'égalité lorsqu'on accorde des privilèges aux religions (et pas toutes, puisqu'il n'est évidemment question ici que du christianisme, avec l'islam comme paravent pour les ambitions cléricales de l'Eglise catholique) que l'on n'accorderait pas à d'autres associations, qu'il s'agisse des athées, des antireligieux, des féministes, des positivistes, etc...? Et qu'est-ce qui nous attend ensuite? Le financement de soucoupes volantes pour les raëliens, et de détecteurs de mensonges pour les scientologues? Pourquoi la "laïcité et la liberté religieuse", alors que la liberté religieuse est absente de la loi de 1905, et que la liberté de conscience lui est préférée car elle concerne tout le monde et non juste les religions? Les incompétents de l'UMP, premier parti clérical de France, n'ont pas changé depuis le XXe siècle: une horde de culs bénits qui, ne pouvant plus affirmer la supériorité d'une religion, sont obligés d'affirmer celle de LA religion, au détriment de tous les citoyens de France qui n'en ont pas, voire y sont opposés (et ils sont la majorité).

Evidemment, les journaux de droite s'en réjouissent, le quotidien catholique "Le Monde" affirme par exemple que ces avis "illustrent une laïcité d'ouverture et de reconnaissance"(3), c'est-à-dire la laïcité "plurielle, positive, ouverte" des décisions du Conseil d'Etat, mais aussi de Nicolas Sarkozy, du pape Benoit XVI et de Tariq Ramadan, tous les trois bien connus comme étant d'éminentes forces progressistes sur cette planète. La laïcité ouverte, concept de communication inventé par le pape à l'époque où il n'était que simplement nommé Ratzinger, sert à introduire dans la sphère publique, et donc la politique, plus de religieux afin notamment que la religion et la politique s'entraident mutuellement. Il a d'ailleurs dit à propos de cette fameuse "liberté religieuse" : "C’est en effet dans la liberté religieuse que se trouve l’expression de la spécificité de la personne humaine, qui peut ainsi ordonner sa vie personnelle et sociale selon Dieu :  à Sa lumière se comprennent pleinement l’identité, le sens et le but de la personne. Nier ou limiter de manière arbitraire cette liberté signifie cultiver une vision réductrice de la personne humaine ; mettre dans l’ombre le rôle public de la religion signifie engendrer une société injuste, puisque celle-ci n’est pas en harmonie avec la vraie nature de la personne humaine cela signifie rendre impossible l’affirmation d’une paix authentique et durable de toute la famille humaine."(4) Bien sûr, cela sert aussi à dénigrer la laïcité en la faisant passer pour négative. Citons à ce propos Martine Cerf et Catherine Kintzler qui écrivent, pour le dictionnaire de la laïcité que je recommande: "Toute religion a légitimement besoin de la liberté de croyance, mais aucune ne la produit par elle-même, aucune n'est au principe d'une liberté qui vaut pour tous y compris les non-croyants : une religion la désirera pour elle, ou tout au plus les autres religions exclusivement. Le pape Benoit XVI a rappelé dans un de ses discours, le 12 septembre 2008 à Paris, qu'à ses yeux, il n'y a pas de culture véritable sans quête de Dieu et disponibilité à l'écouter. Il a bien sûr le droit de le penser et de le dire, mais il faut se rappeler que ce principe n'est pas en soi inoffensif : il suffirait de lui (re)donner le pouvoir séculier pour en prendre la pleine mesure. Il appartient aux religions de devenir positives et non-exclusives."(5)


Enfin, nous avons droit aux acclamations du spécialiste de la laïcité pour l'épiscopat, le zélote Jean Baubérot, qui dit sur son blog: "La décision prise par le Conseil d’Etat constitue une nette victoire de la laïcité sur sa récente falsification". Rien de surprenant venant de la part du seul génie n'ayant pas voté pour la loi du 15 mars 2004 sur les signes religieux ostensibles à l'école publique dans la commission Stasi, ce qui lui vaudra les invitations des fanatiques de l'UOIF, dont l'intolérance a déjà été de nombreuses fois démontrée sur ce blog (6). Encore moins surprenant de voir un certain Maxime Bellec, calotin rédacteur du nouvelobs, invoquer Briand et amalgamer les positions antireligieuses de Maurice Allard et d'autres libres-penseurs de l'époque, avec les interdictions à l'école publique des signes religieux. Il détourne les propos de Briand sur le libéralisme de la loi de 1905 pour affirmer doctement que ce dernier aurait accepté le financement du culte, alors qu'il a dirigé sa rédaction et qu'elle affirme pourtant explicitement le refus de subventionner et de salarier le culte... Il injurie le radical Beylet alors que Briand était lui-même radical, et que l'interdiction des signes religieux à l'école publique fut l'oeuvre du tout autant radical Jean Zay du gouvernement du Front Populaire (avant 2004, via des circulaires). Nous avons même droit à une attaque typique de gens de sa sorte, à savoir la rhétorique novlanguienne qui consiste à renvoyer ses propres turpitudes à ses adversaires. Ici Peña-Ruiz, l'un des plus grands spécialistes de la laïcité, est dépeint pour l'occasion en "pape" de la laïcité ! Troublant si l'on voit qui est du côté du véritable pape... mais bon dans le monde de ces gens-là, les intégristes religieux sont de simples croyants, et les laïques sont eux des "laïcards", des "laïcistes" voire des "intégristes de la laïcité".

En conclusion, tout ceci n'est que le résultat d'un long travail de sape orchestré par tout ce qui se fait de pire dans l'antilaïcité, de l'extrême-gauche à l'extrême-droite, en passant par la gauche libérale et la droite sarkozyste. Déjà en 2005, la revue prochoix dénonçait ce lobby de la liberté religieuse, qui n'a cessé de militer pour un droit religieux à l'anglo-saxonne: http://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2005/07/13/479-le-lobby-de-la-liberte-religieuse.

(1) http://ec.europa.eu/food/animal/welfare/slaughter/regulation_1099_2009_fr.pdf
(2) http://www.mezetulle.net/article-30525050.html
(3) Le Monde du 21 juillet 2011
(4) http://www.vatican.va/holy_father/benedict_xvi/messages/peace/documents/hf_ben-xvi_mes_20101208_xliv-world-day-peace_fr.html#_ftnref6
(5) "Dictionnaire de la laïcité" sous la direction de Martine Cerf et Marc Horwitz, éditions Armand Collin, p:20
(6)Pour plus d'infos, voir: http://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2004/12/22/476-jean-bauberot-faux-defenseur-et-vraie-torpille-de-la-laicitehttp://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2005/03/20/932-jean-bauberot-et-ses-amis-de-l-uoif-pour-un-front-uni-des-religions,
(7)http://leplus.nouvelobs.com/contribution/175039;laicite-le-conseil-d-etat-s-inscrit-dans-l-esprit-de-la-loi-de-1905.html

jeudi 14 juillet 2011

Brève note sur le "laïcisme"

Ce court article n'a pour modeste but que d'essayer d'informer un peu plus sur un terme trop utilisé par les sophistes en tout genre, je parle bien évidemment de celui de "laïcisme". On peut le lire sous la plume de divers auteurs tous connus pour leur haine de la laïcité, généralement perfidement habillée des divers oripeaux de la bienséance ou de l'intellectualisme, qu'il s'agisse des intégristes religieux comme le Pape Benoit XVI ou Tariq Ramadan, des intellectuels idiots utiles de ces premiers comme Marc Jacquemain ou Jean Baubérot, ou des politiciens trop contents d'instrumentaliser la religion à de basses fins politiciennes comme Nicolas Sarkozy. 


Il m'est arrivé récemment de lire la définition de wikipedia de ce mot, là voici: 
"Le laïcisme est un courant d'idées qui vise à protéger activement la vie publique de toute ingérence religieuse. Si la laïcité applique avec une certaine souplesse la séparation de l'État et des Églises, le laïcisme souhaite réduire la vie religieuse des citoyens à la seule sphère privée, hors de toute manifestation sociale et publique.

Bien qu'il s'en rapproche beaucoup, le laïcisme n'est pas l'anticléricalisme. Ce dernier consiste à estimer que le clergé est trop puissant, voire nuisible, et doit être jugulé. Le laïcisme lui, concerne les marques de l'influence religieuse indépendamment des clergés et des Églises, par exemple lorsqu'un politicien excipe de sa foi pour justifier ses positions.

(...)

Au sens strict, le laïcisme apparaît en contradiction avec l'article 18 de la Déclaration universelle des droits de l'homme selon lequel la liberté de pensée, de conscience et de religion implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu'en privé, par l'enseignement, les pratiques, le culte et l'accomplissement des rites7.
L'article 9 de la Convention européenne précise quant à lui que ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l'enseignement, les pratiques et l'accomplissement des rites.
L'alinéa 2 ajoute toutefois que La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l'ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d'autrui."(1)

Cette définition est grotesque et infondée. Le laïcisme n'existe pas, le laïcisme est un terme qui date du 19ième/début 20ième siècle, quand le réveil des esprits se mit à entraîner avec lui une succession de lois laïcisant l'enseignement, car il était encore sous l'emprise du clergé, et d'autres domaines et institutions. Ce "laïcisme" a donc permis d'affirmer la liberté de conscience notamment des jeunes enfants, qui fait que maintenant un enfant de confession musulmane ou protestante n'a plus à avoir des cours de religion catholique dans l'école de la République (en France où la laïcité est d'Etat).

Quant au mot lui-même, il est une pure invention cléricale, inventée de toute pièce par les ultramontains et autres obscurantistes de l'Eglise catholique de l'époque qui, rappelons-le, était antidémocratique, antirépublicaine (Léon XIII fut un peu plus modéré que ses successeurs), théocratique, antisémite, antimoderniste et j'en passe. On peut lire par exemple dans l'encyclique quas primas un passage où le pape fustige le "laïcisme", et regrette le bon temps des théocraties :

"La peste de notre époque, c'est le laïcisme, ainsi qu'on l'appelle, avec ses erreurs et ses entreprises criminelles.

Comme vous le savez, Vénérables Frères, ce fléau n'est pas apparu brusquement; depuis longtemps, il couvait au sein des Etats. On commença, en effet, par nier la souveraineté du Christ sur toutes les nations; on refusa à l'Eglise le droit - conséquence du droit même du Christ - d'enseigner le genre humain, de porter des lois, de gouverner les peuples en vue de leur béatitude éternelle. Puis, peu à peu, on assimila la religion du Christ aux fausses religions et, sans la moindre honte, on la plaça au même niveau. On la soumit, ensuite, à l'autorité civile et on la livra pour ainsi dire au bon plaisir des princes et des gouvernants."(2)

Les antiphilosophes du XVIIIe siècle avaient aussi ce genre de néologismes. Opposés aux idées des Lumières, ils inventèrent des termes comme le "droits-de-l'hommisme" (et on voit bien qui l'utilise encore aujourd'hui...), le "tolérantisme" et autres "ismes" qui tentent de faire passer ces idéaux pour d'autres religions. Maintenant, l'on voit les cléricaux comme Tariq Ramadan et ses apôtres tels que Marc Jacquemain utiliser le terme laïcisme pour mettre sur un même pied le poison et son antidote, c'est-à-dire l'intégrisme religieux et ce que ces gens appellent de manière éhontée "intégrisme laïque". Pourtant, la laïcité ne peut pas être laïcisme ou intégrisme, puisque l'intégrisme religieux c'est la volonté d'imposer via la sphère publique son particularisme religieux, et que la laïcité elle-même est forcément imposée à tous afin que tous ne puissent imposer leur particularisme respectif. Et alors que l'intégrisme religieux cause partout morts et reculs des droits de nombreuses "minorités" (femmes, athées, homos, autres religions, autres courants dans une même religion), la laïcité, même poussée à son paroxysme, n'a jamais fait que séparer de manière stricte la religion et l'espace public. Car laïcité n'est point athéisme d'Etat.

En outre, ces définitions de wikipedia, sont infondées et reposent sur une erreur de conceptions des sphères d'expression et d'autorité. Je me permets de citer le magistrat Charles Arambourou, qui émet la bonne distinction entre: "
a) La « sphère de l’autorité publique », très restreinte, inclut l’Etat, les Pouvoirs publics locaux, les services publics. C’est là seulement que s’applique le principe de laïcité, = séparation d’avec les religions, obligation de neutralité religieuse absolue et d’égalité de traitement des citoyens (ou usagers). D’où l’interdiction du port de signes religieux par les agents publics ou les élus dans l’exercice de leurs fonctions (mais aussi pour le président de la République, de se signer quand il représente la France !). D’où également l’interdiction de subventionnement des cultes (cf. a contrario constructions de mosquées sur fonds publics !).

b) La « société civile » : c’est tout ce qui ne ressortit pas à la sphère de l’autorité publique, soit la majeure partie de l’espace d’un individu. La religion relève de la société civile, dans le cadre du droit privé associatif (innovation de la loi de 1905)… comme le sport (loi de 1901). La société civile est le domaine des libertés publiques et privées, dans le cadre de l’ordre public défini par la loi. Mais ce qu'on appelle couramment « l’espace public » n’est pas astreint à l’obligation de neutralité !"(3)

Donc cette définition du laïcisme est erronée, puisqu'elle amalgame des notions comme l'Etat, la "vie publique", etc... Vouloir cette séparation la plus stricte c'est vouloir écarter la religion de la politique, de l'Etat et de toutes ces aires où c'est le citoyen qui décide, pas interdire l'expression religieuse dans la rue (ce qui serait en effet contre la CEDH), comme le port du voile, (le voile intégral est une autre chose) dans les limites de l'ordre public. Car le citoyen est par définition laïque dans une République, il fait partie de la sphère publique, c'est une notion spécifique à celle de la République qui veut que l'on décide en politique (par exemple en votant) non pour le bien de soi mais pour le bien de tous. Après, l'individu, dans la société civile, c'est autre chose, et là il peut être athée, croyant ou agnostique, cela relève de sa liberté de conscience et donc par là de culte. 



En conclusion, tout cela sert à éviter les débats stériles et les conflits inutiles dans la vie citoyenne, en écartant tout ce qui relève de la vérité révélée afin de mettre en avant la Raison, universelle, seule capable d'émanciper l'humanité et de l'amener à diriger son propre destin consciemment. Appeler cela laïcisme, c'est déjà déclarer la guerre à la liberté de conscience et à la politique au sens noble du terme.


(1)Prise le 15 juillet 2011 à 1:03
(2)http://www.vatican.va/holy_father/pius_xi/encyclicals/documents/hf_p-xi_enc_11121925_quas-primas_fr.html
(3)http://www.mezetulle.net/article-la-laicite-face-aux-libertes-religieuses-par-c-arambourou-69590404.html

jeudi 30 juin 2011

Meeting du Front de Gauche du 29 juin 2011, "place au peuple"


C’est le jour J et le peuple gronde. Du plat pays limitrophe, je suis venu assister à ce rugissement du peuple français de gauche. C’est avec modestie mais enthousiasme que je vais tenter de décrire mes impressions de ce rassemblement populaire, rassemblement inaugurant l’entrée en campagne pour la présidentielle du Front de Gauche.

Avant les orateurs

Flânant à travers la place des martyrs de Stalingrad, proche de la station Jaurès (on appréciera les symboles), force est de constater que le FDG n’a pas lésiné sur les moyens, compte tenu de l’envergure et de la relative jeunesse du mouvement. Réunion des efforts collectifs de bénévoles, d’amateurs et de professionnels, le sentiment qui se dégage de l’endroit, les stands, distributeurs de tracts et musiciens, est celui de la joie. L’inventivité n’a pas manqué à l’appel, avec des stands particulièrement drolatiques : ici l’on peut tirer des petites boules sur des cannettes à l’effigie des médiocres dirigeants européens, de Sarkozy à Merkel en passant par Berlusconi, là-bas on questionne sur les thèmes chers à la gauche au stand « question pour une révolution ».

Bien avant les orateurs, nous eûmes droit à une succession de performances musicales d’artistes de divers horizons. Cela commença avec les entrainants rythmes brésiliens de la Batucada Del Mundo, pour continuer avec un groupe de rock au style qui n’est pas sans rappeler les années 70, un groupe nommé judicieusement « la belle rouge » dont les rimes avaient pour champ lexical le monde comme il va (surtout mal). En guise de final musical, la désormais célèbre « parisienne libérée », véritable Marianne des chansons militantes, arriva pour l’occasion les cheveux teints en rouge éclatant. Nul doute que ses chants parlèrent aux cœurs et à la tête des citoyens présents ce jour-là.

Intervenants

Devant une foule immense de près de 6500 personnes, les intervenants se succédèrent mais ne se ressemblèrent pas. Du tâtonnant représentant de République et Socialisme (fraction dissidente du MRC de Chevènement) à la jeune représentante du nouveau parti provenant de la NPA "Convergences et alternative", en passant par la vibrante Clémentine Autain de la FASE, tous tiendront des discours à l’image du mot d’ordre du Front : unité. En effet, la rhétorique des orateurs saura garder un fond commun permettant le rassemblement, sans pour autant nier la diversité des points de vue : les porte-paroles ajouteront leur « touche personnelle » à leur discours, Martine Billard l’axant plus sur l’écologie politique (régies publiques de l’eau, référendum sur l’abandon du nucléaire après débat,…) tandis qu’Autain abordera le sujet du féminisme de gauche (égratignant au passage la mère Parisot - qui avait déclaré récemment qu'elle était « contre le machisme » - l’ironie en guise d’arme contre le pseudo-féminisme d’une femme qui est à la tête d’une organisation, le MEDEF, qui est l'éminente représentante du capitalisme ultralibéral et de son corollaire qu’est la domination masculine). Le slogan aurait pu se résumer en une phrase : unité dans la diversité, diversité dans l’unité. La République en somme !  

Le rassemblement, nécessaire afin de combattre le néolibéralisme, cette idéologie obscurantiste centrée autour du lucre, produit des imaginations délirantes d’économistes lunatiques, n’empêche évidemment pas les divergences, et ce d’autant que la précédemment citée Clémentine Autain provoque chez moi comme chez tant d’autres républicains pas mal d’appréhensions pour s’être fourvoyée dans le communautarisme le plus sale en signant l’appel des Indigènes de la République, fléau communautariste et antirépublicain dont la préoccupation misérable est de diviser le peuple en ethnies et races dominantes et dominées (1). Mais la liesse populaire m’invite inexorablement aux applaudissements.

Vient alors le moment tant attendu, la tribune de l’élu, le discours de Jean-Luc Mélenchon.

Mélenchon

Si l’envolée tonitruante du tribun hors-paire Christian Piquet nous avait donné un avant-goût prometteur du discours final, rien de cela n'arriva à la cheville du lyrisme envoutant et chavirant du puissant orateur Mélenchon.

Jaurésien dans l’âme, « Méluche » emprunte très visiblement au registre oratoire de l’homme « voix du peuple lion », tout en s’inspirant de contemporains comme Badinter et Poperen.

La voix chaleureuse, le verbe facile sans jamais entrer dans le verbiage, une gouaille de renommée et une gestuelle virevoltante, Mélenchon sait comment entraîner la foule. Jouant de l’intensité de ses grondements, la méthode est simple : crescendo, petit à petit, le ton monte et l’emphase suit. Alors que la modération sert de départ, la fin est une réaction en chaîne d’explosions fantastiques de l’orateur, répercutées sur le public en pleine ferveur républicaine. Il faut assister à cela pour comprendre l’émotion ressentie durant ces moments de passion flamboyante. Ce ne sont pas nos chers technocrates ternes comme des billets de banque qui comprendront ce sentiment humain grandiose d’une multitude d’individualités communiquant en chœur, se muant en une force collective capable de mouvoir montagnes et produire merveilles. 

Il parlera alors de planification écologique, de la Grèce, d'une partie de son programme et donc de la réduction de la précarité, mais le but visible n'est pas d'asséner de beaux raisonnements. Non, aujourd'hui, Mélenchon est là pour enflammer son audience et la captiver, afin de récolter la sève de ce grand arbre et d'en faire son outil de rupture. Pour cela, rien de mieux que de bousculer les puissants, ses cibles préférées, mais aussi la chienne bergère attitrée du système, Marine Le Pen, véritable épouvantail que les aristocrates modernes emploient pour s'attirer le vote dit "utile", comme auparavant l'on employait Dieu pour apeurer le peuple et empêcher toute révolte contre le Roi.

Impressions finales

Patiemment l’observateur que je suis espère la victoire révolutionnaire de ce peuple français admiré par le monde entier quand il est à l’avant-garde des révolutions, brillant sur le continent et éclairant sa voie. Prenons exemple, camarades et citoyens, sur ce réveil soudain de la classe populaire en France, après celui d'Espagne, car la domination d’une minorité ne sera jamais éternelle. « L’inertie des peuples est la forteresse des tyrans » disait Machiavel, cette inertie est en passe de cesser. Le peuple, cet oublié de la mondialisation, cette cible permanente de la bonne société, cet invisible de la médiacratie et ce persécuté éternel, semble reprendre des couleurs. Ces couleurs sont celles de l’espoir, ce sont celles du Front de Gauche. Alors vive le Front de Gauche, et vive la République !


(1) Elle retira sa signature après que Tariq Ramadan s’y soit mêlé.

lundi 6 juin 2011

Note du 6/6/2011, désaccord avec Caroline Fourest

Il est rare que je ne sois pas d'accord avec cette éminente intellectuelle, l'une des plus valeureuses combattantes de la laïcité aujourd'hui, néanmoins sur l'Europe je ne peux qu'affirmer mon désaccord total concernant son avis sur la situation en Grèce (voir son dernier billet : http://www.franceculture.com/emission-la-chronique-de-caroline-fourest-chronique-de-caroline-fourest-2011-06-06.html) et ce pour 3 raisons:


1) Les Grecs ont toutes les raisons d'être en colère contre l'Europe. Pourquoi? Parce que c'est l'Union Européenne qui dans les années 80 et 90 fut la première force de dérégulation et de privatisation, avec ses tombereaux de directives ultralibérales de concurrence et de privatisation notamment des services publics. Parce que c'est l'Europe de Lisbonne qui empêche les Etats d'emprunter à la banque centrale nationale ou la Banque Centrale Européenne (article 123, ex article 104 de Maastricht) les forçant à emprunter à des taux exorbitants aux marchés (plus de 20% maintenant!) qui eux peuvent emprunter à des taux ultra bas (moins de 2/3%) à la BCE. C'est l'Europe, avec le FMI qui en est devenu une institution quasi-officielle, avec la BCE et la commission, qui en imposant des mesures d'austérité outrancières a contracté la demande et encore plus ruiné l'économie grecque (la plupart des économistes sont d'accord avec cela) qui est forcée d'encore plus privatiser dans un cercle vicieux sans fin. C'est donc bien l'Europe qui est laaargement responsable de la situation actuelle de la Grèce.

2) Les Grecs ont certes voté pour leurs élus mais qui d'autre aurait pu faire une politique de gauche digne de ce nom? Quand on a comme choix qu'une gauche molle et vendue, et une droite austère et vendue, les deux ayant leur corruption respective, que pouvaient faire les Grecs, si ce n'est s'abstenir ou voter pour ces deux-ci? Je ne vois pas là non plus encore une fois une quelconque responsabilité des Grecs. Sans parler du fait qu'avec ou sans gouvernements différents, à moins d'une rupture avec l'Europe de Lisbonne/Maastricht, la Grèce était obligée légalement d'appliquer les directives et règlement de l'UE qui appellent tous à la dérégulation et la privatisation!

3) Quand bien même le peuple grec aurait une responsabilité dans sa situation actuelle, personne ne mérite le traitement inhumain que lui réserve la troïka, et aucun pays ne mérite autant de destructions des services publics et acquis sociaux notamment l'éducation, la culture et probablement la santé. L'un des reproches communément envoyés à ce pauvre pays est la corruption minant sa société. Soit. Admettons que la corruption gangrène la société grecque plus que d'autres européennes, mais dans ce cas-là, ne faut-il pas combattre justement cela? Et comment combattre cela si ce n'est à l'aide d'une police républicaine financée par l'Etat? Comment assurer une politique de répression contre la corruption tout en pratiquant une politique de privatisation acide rongeant ce qui reste d'Etat social dans ce pays? Privatisation qui est Reine de la corruption?

La Grèce a suivi à la lettre les injonctions de la pensée dominante néolibérale et maintenant ce même système voudrait rejeter la faute de ses turpitudes sur un pays qui lui a pourtant obéi, c'est un comble!

dimanche 5 juin 2011

Pierre Mendès France à la rescousse

Alors que l'Union Européenne continue sa mue et semble se rapprocher du stade de papillon, ce Sphinx à tête de mort néolibéral qui assène des coups aux peuples européens dont elle serait la supposée protectrice; alors que la Grèce, étranglée par les mesures d'austérités maladives d'un gouvernement "de gauche", va bientôt être mise sous tutelle par la troïka FMI-BCE-Commission européenne, dans un mouvement qui n'est pas sans rappeler la bonne vieille époque où des pays comme la Tunisie étaient sous protectorat; alors que l'on chasse à coups de matraques les manifestants fatigués des politiques lyophilisées des gouvernements à la solde des banques et des financiers; alors que l'Union Européenne à l'insu du grand public poursuit son objectif de marché commun avec les Etats-Unis d'Amérique (1), pays dont les acquis sociaux s'approchent de ceux d'une République bananière; alors que le traité de Lisbonne, véritable manifeste néolibéral qui empêche l'emprunt à la Banque Centrale Européenne ou aux banques centrales nationales (article 123) obligeant les Etats à emprunter aux marchés (qui eux peuvent se ressourcer chez la BCE) à des taux variables et exorbitant pour certains (la Grèce plus de 20%!) , empêche les restrictions aux flux des capitaux et des marchandises (article 130), empêchant donc le protectionnisme européen, avec pour conséquence des délocalisations par milliers, et vu l'absence d'harmonisation sociale (interdite par le traité de Lisbonne), des délocalisations intra-européennes aussi (sans parler du dumping social); alors que l'Union Européenne institutionnalise l'anti-laïcité (article 17) en reconnaissant les Eglises, en leur attribuant une identité et une "contribution spécifique", et en maintenant un dialogue avec (notamment l'Eglise de scientologie); il est toujours agréable de relire l'intervention de Pierre Mendès France, ce grand socialiste républicain, lors du vote pour le traité de Rome de 1957. 


"On pourrait poursuivre très longtemps l’énumération des avantages sociaux très supérieurs en Franceà ce qu’ils sont dans les pays avec lesquels nous allons nous associer.



La thèse française, à laquelle nous devons nous tenir très fermement et que le gouvernement a soutenue, sans avoir, je le crains malheureusement, obtenu l’adhésion de nos interlocuteurs, c’est l’égalisation des charges et la généralisation rapide des avantages sociaux à l’intérieur de tous les pays du marché commun. C’est la seule thèse correcte et logique sauf, toutefois, celle que personne n’a soutenue, selon laquelle nous serions conduits à supprimer les allocations familiales ou à réduire les salaires horaires pour obtenir le même résultat.
(...)
L’harmonisation doit se faire dans le sens du progrès social, dans le sens du relèvement parallèle des avantages sociaux et non pas, comme les gouvernements français le redoutent depuis si longtemps, au profit des pays les plus conservateurs et au détriment des pays socialement les plus avancés.
(...)
En fait, mes chers collègues, ne nous ne le dissimulons pas, nos partenaires veulent conserver l’avantage commercial qu’ils ont sur nous du fait de leur retard en matière sociale. Notre politique doit continuer à consister, coûte que coûte, à ne pas construire l’Europe dans la régression au détriment de la classe ouvrière et, par contrecoup, au détriment des autres classes sociales qui vivent du pouvoir d’achat ouvrier. Il faut faire l’Europe dans l’expansion et dans le progrès social et non pas contre l’une et l’autre.
(...)


D’ailleurs, on peut se poser une question : ces initiatives sociales [jugées trop généreuses] seront-elles encore possibles ? Je voudrais poser la question à M. le ministre des Affaires sociales s’il était au banc du gouvernement. La tendance à l’uniformisation n’implique-t-elle pas que les pays les plus avancés vont se voir interdire, au moins momentanément, de nouveaux progrès sociaux ?
C’est bien ce que donne à croire l’article 48 du projet en discussion, et dont voici le texte :
« Après l’entrée en vigueur du traité, les États membres, afin de prévenir l’apparition de nouvelles distorsions de la concurrence, se consulteront mutuellement avant de procéder à l’introduction ou à la modification de dispositions législatives ou administratives susceptibles d’avoir une incidence sérieuse sur le fonctionnement du Marché commun. »
Tout relèvement de salaire ou octroi de nouveaux avantages sociaux n’est-il pas dès lors, et pour longtemps, exclu pour les ouvriers français ?
(...)
Mes chers collègues, il m’est arrivé souvent de recommander plus de rigueur dans notre gestion économique. Mais je ne suis pas résigné, je vous l’avoue, à en faire juge un aréopage européen dans lequel règne un esprit qui est loin d’être le nôtre.
Sur ce point, je mets le gouvernement en garde : nous ne pouvons pas nous laisser dépouiller de notre liberté de décision dans des matières qui touchent d’aussi près notre conception même du progrès et de la justice sociale ; les suites peuvent en être trop graves du point de vue social comme du point de vue politique.
Prenons-y bien garde aussi : le mécanisme une fois mis en marche, nous ne pourrons plus l’arrêter.
(...)
Il est prévu que le Marché commun comporte la libre circulation des capitaux. Or, si l’harmonisation des conditions concurrentielles n’est pas réalisée et si, comme actuellement, il est plus avantageux d’installer une usine ou de monter une fabrication donnée dans d’autres pays, cette liberté de circulation des capitaux conduira à un exode des capitaux français. Il en résultera une diminution des investissements productifs, des pertes de potentiel français et un chômage accru.
(...)

La question qui se pose est alors la suivante : où se feront les investissements futurs, créateurs de nouvelles occasions de travail pour la classe ouvrière, créateurs de nouvelles occasions de production pour le pays tout entier ? Où les capitaux des six pays participants se dirigeront-ils pour financer de nouveaux investissements ?
Il est évident que le mouvement naturel des capitaux, surtout des capitaux privés, sera orienté vers les pays à faibles charges, c’est-à-dire vers les pays où la politique sociale, les obligations militaires et autres sont les moins coûteuses.
Les capitaux ont tendance à quitter les pays socialisants et leur départ exerce une pression dans le sens de l’abandon d’une politique sociale avancée. On a vu des cas récents où des gouvernements étrangers ont combattu des projets de lois sociales en insistant sur le fait que leur adoption provoquerait des évasions de capitaux.
(...)
Le projet du marché commun, tel qu’il nous est présenté, est basé sur le libéralisme classique du XXe siècle, selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes. 
(...)
L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit elle recourt à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme "providentiel", soit à la délégation de ses pouvoirs à une autorité extérieure laquelle au nom de la technique exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire,budgétaire,sociale, finalement une politique, au sens le plus large du mot, nationale et internationale "(2)


Pierre Mendès France était sans aucun doute un véritable visionnaire, hélas...


(1)http://www.fgtb-wallonne.be/sites/default/files/fichiers/le_grand_marche_transatlatique_-_parti_de_gauche.pdf
(2)http://www.xn--lecanardrpublicain-jwb.net/spip.php?article163