lundi 28 février 2011

Peut-on faire confiance aux islamistes?

Peut-on faire confiance aux islamistes?

Le monde arabe est en pleine ébullition depuis plusieurs mois. Devenus le centre d'attention d'un monde qui l'avait ignoré jusque là, les pays que l'on a coutume d'appeler « arabo-musulmans » se sont soudainement réveillés depuis la mort du désormais célèbre Mohamed Bouazizi, qui ne fut que l'un des éléments déclencheurs d'une révolution qui bouillonnait déjà dans les esprits de pas mal de Tunisiens. Révolution tunisienne qui, comme le fit jadis la grande révolution de 1789, servit elle-même ensuite de phare guidant les pays avoisinants sous le joug de dictatures et de régimes religieux totalitaires. La chute du despote Ben Ali ne fit que raviver la flamme de ces peuples avides de liberté, entrainant la chute d'un deuxième dictateur, véritable frère jumeau du premier tant dans les idées que dans l'apparence, le dénommé Moubarak. Ces deux chutes créèrent une onde de choc sans pareille, provoquant séismes démocratiques, affolant tyrans et totalitaires et redonnant de l'espérance à des populations qui en manquaient cruellement.

Tel est en tout cas l'espoir des observateurs extérieurs dont votre humble serviteur fait partie. Néanmoins, un tel désir de démocratie, légitime pour un humaniste, ne peut pas non plus nous aveugler à un autre danger qui lui pointe son nez aussi dans le chaos actuel: celui de l'islamisme. Hélas, pour de nombreuses raisons trop longues à rappeler ici, et dont la responsabilité incombe aussi à l'Occident anciennement colonisateur, les démocrates laïques de ces mêmes pays, luttant avec opiniâtreté pour les droits de l'homme, la liberté et l'égalité, ont été depuis toujours enserrés dans un étau diabolique entre d'une part les dictateurs « laïques » et les islamistes de l'autre. Une situation infernale qui poussa certains à s'allier avec cette extrême-droite religieuse afin de combattre la dictature, et d'autres à s'y opposer avec fermeté comme le fit Saïd Saadi du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie algérien. Ennemi de la junte militaire, il ne put néanmoins se résumer à accepter l'avènement des islamistes du Front Islamique du Salut (qui à l'époque déclarait franchement sa volonté d'éradiquer la démocratie afin d'instaurer une théocratie islamique) au pouvoir et donc défendit l'arrêt du processus électoral en 1992. Il aura cette magnifique phrase pour expliquer sa décision: « l'intégrisme c'est comme la mort, on n'en fait l'expérience qu'une fois».

Il semble pourtant que dans la fougue et la vigueur des évènements récents, certains Occidentaux bien pensants ont oublié le danger de la menace intégriste. L'idée d'une participation au pouvoir de fanatiques voués à l'application d'une loi religieuse moyenâgeuse ne les fait plus frémir et, ignorant les évènements passés, s'aveuglant au passé et à l'histoire de certaines personnalités en vogue, se mettent à prêcher en faveur des islamistes prétendument devenus démocrates. Islamisme modéré, islamisme démocratique, et autres fadaises sorties de cerveaux vermoulus d'islamologues et de journalistes orientalistes sont les oxymores constitutifs d'un langage devenu à la mode. Balayant d'un tour de bras la condition misérable voire inhumaine des femmes, des homosexuels et des mécréants dans le projet politique des islamistes, des personnalités progressistes affichent une complaisance inouïe envers cette frange radicale de l'Islam, et c'est ainsi que l'on peut lire dans un journal comme Le Soir que « [l'islamisme tunisien] est l'un des plus tolérants de la région »(1).

Cet article va tenter d'expliquer un peu une partie de l'histoire de l'islamisme et la situation de 3 pays emblématiques, afin de démontrer non pas qu'il faille condamner ces révolutions mais bien garder une certaine vigilance laïque envers le fléau qu'est l'intégrisme religieux.

Définitions des concepts employés

Avant de parler d'un sujet, il faut évidemment connaître la signification des termes employés. Cette précaution est d'autant plus d'application ici que de nombreux mots proviennent de la langue arabe et ne sont pas connus du grand public occidental, généralement plus au fait de la terminologie chrétienne qu'islamique.

Qu'est-ce que l'islamisme ? Au départ, un mot signifiant tout simplement religion musulmane, en effet il n'a pas toujours porté la connotation négative qu'il porte actuellement. Néanmoins, l'islamisme, dans son acception actuelle, signifie en faite fondamentalisme musulman, c'est-à-dire une idéologie politico-religieuse visant à instaurer un Etat islamique régi par la Charia et à réunifier l'oumma (nation musulmane). L'islamisme n'est pourtant évidemment pas une sorte de bloc monolithique dont les membres ne seraient que des clones ou des robots, il existe de nombreux courants différents, dans des pays différents et à l'histoire différente, néanmoins l'objectif reste toujours le même: l'édification d'une théocratie. (2)

Qu'est-ce que la Charia? Il s'agit d'un ensemble des normes et injonctions issues du Coran et de la sunna (la Tradition), et qui forment les piliers du droit musulman. Le mot signifie littéralement « la voie qui mène à Dieu » puisque le but de vie de chaque musulman est de revenir vers Allah. De ce point de vue, la Charia est l'expression de la volonté divine dans sa généralité et sa sacralité immuable. En réalité, très peu de pays l'appliquent intégralement, et sa place dans la loi fondamentale des pays musulmans varie d'un endroit à l'autre. (3) Il faut savoir que cette loi contient de nombreux prescrits antidémocratiques et opposés aux droits de l'homme. Mutilations en cas de crimes (vol par exemple), lapidation dans les cas d'adultère, inégalité consubstantielle entre les sexes, peine de mort pour les homosexuels ou les blasphémateurs. Une loi cruelle qui punit l'apostasie (fait de renier sa foi) de la peine de mort et pour laquelle un enfant de musulman est automatiquement et obligatoirement musulman lui-même. Elle n'a donc rien à envier au droit canonique et aux législations du Moyen-Age imprégnés du Christianisme féroce qui était en vigueur à l'époque, et il est intéressant de noter à cet égard que lors d'un procès, en 2003, qui devait juger de la dissolution d'un parti islamiste turc, la Cour européenne des droits de l'homme estima que la Charia n'était pas compatible avec les principes fondamentaux de la démocratie, tels qu’ils résultent de la Convention (4).

Le cas de l'Egypte

Le cas de l'Egypte est un cas intéressant car c'est là où naquit l'islamisme sous sa forme moderne, à travers la désormais célèbre confrérie des Frères Musulmans. Véritable matrice des mouvements islamistes contemporains, certains pensent qu'elle fut à l'origine de l'échec de l'aggiornamento de l'Islam, et de l'avis de la majorité des spécialistes elle est à l'origine de la propagation de cette doctrine théocratique à travers le monde. De nombreux membres de cette confrérie ont participé à la création de mouvements islamistes voire terroristes, comme par exemple Ayman Al-Zawahiri, numéro 2 d'Al Quaïda, ou Abbassi Madani, co-fondateur du Front Islamique du Salut algérien. Le Hezbollah libanais et le Hamas palestinien en sont aussi issues.

Créée en 1928 par Hassan Al-Banna, la confrérie a depuis pris énormément de puissance à travers le monde. Il faut savoir tout d'abord que la confrérie n'est pas seulement un mouvement officiel mais aussi un courant de pensée dont on peut revendiquer l'appartenance ou pas selon les contextes. Tariq Ramadan, petit-fils du fondateur qui d'après son ami Alain Gresh revendiquent hautement l'héritage doctrinal et spirituel de cette confrérie, use et abuse de ce stratagème rhétorique, affirmant partout qu'il ne fait pas partie de l'organisation. Or, l'on peut être frère musulman sans pour autant y avoir sa carte, tout comme l'on peut être communiste sans pour autant être membre d'un parti communiste quelconque. Cette confrérie est réputée pour son entrisme et son utilisation de la taqiyya (dissimulation religieuse, qui vient du chiisme dont les membres devaient cacher leur appartenance pour éviter les persécutions), ce qui lui vaudra d'être considérée par beaucoup comme l'équivalent du trotskisme ou du jésuitisme en Islam. Banna fut assassiné en 1949 mais le mouvement ne prit véritablement de l'ascendance que dans les années 70 avec le recul du nassérisme en Egypte, l'échec du nationalisme arabe dans les pays arabes, et la montée du néolibéralisme ainsi que de la mondialisation libérale. Le slogan a toujours été celui-ci: « Dieu est notre but. Le messager de Dieu est notre guide. Le Coran est notre Constitution. L'effort est notre chemin. La mort sur le sentier de Dieu est notre souhait ultime ». Les cinquante demandes du programme des Frères Musulmans quant à eux, rédigées par Hassan Al-Banna, disent par exemple qu'il faut « réformer les lois pour qu'elles se conforment à la législation islamique, et notamment les infractions et les sentences pénales » (5), « fortifier l'armée et multiplier les phalanges de jeunes en les éduquant à la ferveur de la guerre sainte (jihad) »(6), « considérer la fornication, quelles que soient ses conditions, comme un grime grave qui nécessite une sanction légale »(7) ou encore « interdire la mixité entre les étudiants et étudiantes ; considérer comme tout contact mixte en tête à tête comme un crime susceptible de d'être sanctionné »(8). L'islamisme, un fascisme religieux? Ceci n'est pas une énième exagération de laïcard, mais bien une analyse parfaitement raisonnée que Latifa Ben Mansour fit d'ailleurs dans son livre « Frères musulmans, frères féroces. Voyage dans l'enfer du discours islamiste »(9) en comparant les écrits des islamistes notamment en Algérie et les écrits nazis. Comparaison outrancière? Reductio ad hitlerum? Point Godwin? Que nenni, car c'est ce même Al-Banna qui dans son « épitre aux jeunes » déclara : « Si le Reich allemand s’impose comme protecteur de tous ceux dont le sang allemand coule dans les veines, et bien la foi musulmane impose à chaque musulman ayant la capacité de se considérer comme protecteur de toute personne ayant été imprégnée de l’apprentissage coranique. » (10).

Néanmoins, il serait particulièrement stupide de résumer l'Islam à cet extrémisme malsain. En effet, au même moment où Al-Banna et consorts dans les années 20 fomentaient la création d'un mouvement islamiste, l'Egypte connaissait une effervescence intellectuelle incroyable. Les cafés étaient des lieux où l'on débattait de tout y compris de l'Islam, et c'est à ce moment là que parut un ouvrage choc s'intitulant « l'Islam est les fondements du pouvoir » d'un certain Ali Abderraziq. Suscitant de nombreuses polémiques, ce livre affirmait que le califat était anti-islamique (avant qu'Ata Türk ne l'abolit!) et qu'il était possible de concevoir une séparation des sphères spirituelle et temporelle à partir de sources islamiques! Mais pour de nombreuses raisons, le courant réformateur progressiste de l'Islam dont faisait partie Abderraziq perdit la bataille, au profit du courant réformateur fondamentaliste des Frères Musulmans. Une défaite dont le monde arabo-musulman paie encore le prix aujourd'hui.

Est-ce que tout cela nous concerne pour autant? Après tout, ces évènements datent du siècle passé, nous pourrions donc penser légitimement que ce mouvement est devenu démocratique depuis comme de nombreuses personnes le proclament. Certes, il existe une aile plus jeune et moins radicale de ce courant, représentée jusqu'en 2010 par Mouhammad Habib adjoint à l'époque du guide de l'organisation égyptienne, mais elle n'a jamais pris ses distances de l'héritage obscurantiste du fondateur. Pire, l'ex-guide de l'organisation, Mouhammad Mahdi Akef, faisait partie de la vieille garde radicale, ultra-dogmatique et violente. En 2004, il dit par exemple que l'Islam, grâce aux conversions, allait conquérir l'Europe et les Etats-Unis. En 2010 néanmoins, après une crise sans précédent, les Frères Musulmans élurent un nouveau guide: Mohammed Badie, avec pour adjoint Mahmoud Ezzat. Badie est un ancien radical issue du courant de Sayyid Qotb (frère musulman théoricien du terrorisme islamiste, pour ce dernier le monde était divisé en deux, l'Islam d'une part, les sociétés non-islamiques de l'autre, et prônait d'engager le combat contre ces dernières ainsi que les pouvoirs impies), mais il semble s'être assagi et a affirmé la volonté d'arriver à ses fins de façon pacifique.

Est-ce une raison de se réjouir? Absolument pas, car le mouvement garde toujours le même slogan cité ci-dessus, et ne renie en aucun cas sa volonté d'appliquer la Charia à la population. Certes, certains vous diront qu'ils ont accepté la démocratie parce qu'ils veulent participer au jeu démocratique, mais dit-on du Vlaams Belang ou du Front National que ce sont des partis démocratiques pour la simple raison qu'ils visent le pouvoir via les urnes?

Le cas de la Turquie

Un autre lieu commun récent est la comparaison des courants moins radicaux de l'islamisme avec l'AKP turc. Cette comparaison est fallacieuse et n'a aucun sens, et c'est pourquoi cet article aborde le cas de la Turquie.

Le cas de la Turquie est tout aussi fascinant que le précédent. Ce pays est le premier pays dit « musulman » à avoir instauré la laïcité comme principe politique sous l'impulsion de Mustafa Kemal Ata Türk. Un despote que l'on peut qualifier d'éclairé, qui durant les années 20 entama une refonte générale de la Turquie, abolissant d'abord le sultanat (pouvoir temporel) pour établir la république, et ensuite le califat (pouvoir spirituel). Passionné par la Révolution française et les idées des Lumières, il s'inspira très fortement du modèle français unitaire et jacobin pour fonder l'Etat-nation turc. Cela le conduit à instaurer le principe de laïcité et une égalité de droit entre les sexes incroyable pour l'époque. Il promut d'ailleurs l'émancipation de la femme notamment à travers ses filles et sa femme Latifé, qu'il mit en avant comme exemple de la femme tunisienne émancipée. Son règne s'achèvera à sa mort en 1938.

Ce mouvement de modernisation se heurta évidemment aux milieux religieux. Au départ Ata Türk dût faire face à l'opposition des confréries turques, dont les 3 les plus influentes étaient : la Nurçu, la Naqchabandiya (qui pratique aisément la taqiyya avec comme but l'application de la loi islamique) et la Suleymanciya (11). Il va alors décider en 1925 d'interdire les confréries sur l'ensemble du territoire ainsi que le port de vêtements religieux. Celles-ci profitèrent du rétablissement de certains principes du droit ottoman en 1967 en créant des fondations qui leur donnaient une raison sociale. Avec l'avènement du multipartisme (Ata Türk avait fait de son parti un parti unique) dans la Turquie moderne, les formations politiques se disputèrent leur soutien. En 1972, le parti du Salut national (Milli Selamet Partisi ou MSP) fut fondé. Se réclamant de l'islam politique à tonalité populiste et nationaliste, il put obtenir une autorisation à intégrer le champ politique turc et se mit à plaider dès sa fondation pour le rétablissement de la Charia et la défense du droit à l'expression religieuse. Il fut présidé par un juriste, Suleyman Arif Emre, puis par un ingénieur, Necmettin Erbakan (12). Ce parti prit de l'ampleur en 1973 en obtenant 12% des voix aux élections législatives, et il bénéficiait de l'appui de la confrérie Naqchabandiya. Sa direction accepta dès cette époque de s'associer à des coalitions gouvernementales. (13) Après une crise politique profonde et des troubles violents opposant des militants de diverses obédiences politiques, période durant laquelle les islamistes s'insurgent contre une gauche très influente, les idéaux socialistes, l'athéisme et la déliquescence des mœurs, et à la suite du coup d'Etat militaire en 1980 qui provoqua alors l'interdiction de tous les partis, le MSP fut contraint d'interrompre ses activités. Sous la pression des occidentaux, le régime décida d'entamer un processus de restauration des droits civiques confisqués aux citoyens. Les anciens du MSP fondirent alors une nouvelle formation politique en 1983, le Refah Partisi (parti de la Prospérité). Necmettin Erbakan fut désigné en 1985 principal responsable du parti, qui devient progressivement une organisation de masse recrutant dans toutes les classes sociales. Le parti devint très lié au petit patronat turc et en 1991 il s'associera au parti d'extrême-droite, le MHP (parti d'Action nationale) dont la milice paramilitaire est plus connue sous le nom des Loups Gris. Ceci lui permit d'accéder au Parlement pour la première fois.

Après de nombreuses victoires électorales, et face à l'inquiétude de l'opposition laïque, certains cadres fondèrent un nouveau parti, le Fazilet Partisi (parti de la Vertu), prônant exactement la même ligne politique, jusqu'à sa dissolution par la Cour Constitutionnelle en 2001. (14) Le Refah Partisi, quant à lui, fut dissout en 1998 par la Cour constitutionnelle et la Cour européenne des droits de l'homme approuva cette décision en 2003 notamment parce qu'il prônait l'instauration de la Charia. Deux partis naitront de cette disparition: le Saadet Partisi (parti du Bonheur) fondé par Necmettin Erbakan sur une ligne conservatrice et islamiste, et l'Adalet ve Kalkınma Partisi ou AKP (parti de la Justice et du Développement), fondé par Recep Tayyip Erdogan et Abdullah Gül. (15) Ce dernier, contrairement au premier, remportera un énorme succès et est depuis 2007 au pouvoir.

L'historique, synthétique au demeurant, permet de voir les parcours divers des islamistes et de comprendre un peu la situation actuelle. Reste la question de la comparaison entre les islamistes des autres pays et ceux de la Turquie. De plus en plus de personnalités mettent en avant la réussite de l'adaptation à la démocratie du parti turc AKP, montrant ainsi que l'islamisme serait finalement compatible avec la laïcité et ne transformerait pas obligatoirement la nation en une théocratie si il prenait le pouvoir. Mais est-ce que l'exemple turc est applicable dans d'autres pays comme l'Egypte ou l'Algérie? Il faut savoir, tout d'abord, que l'islamisme en Turquie fait face à un rempart puissant et unique dans le monde musulman: la laïcité. Celle-ci, protégée par une armée nourrie au biberon du kemalisme, érige une véritable forteresse politique autour de la république, devenant ainsi quasi-imperméable aux intentions totalisantes des intégristes. Or, ce principe politique est absent dans la large majorité des pays dans le monde, démocraties comprises. Ensuite, peut-on réellement qualifier l'AKP de parti islamiste? En effet, ce parti a complètement abandonné toute volonté ou référence à un quelconque droit divin. Certaines de ses personnalités ont certes un passé islamiste, mais ils se refusent tous à être considérées comme tel aujourd'hui. Le parti lui-même se présente comme un parti conservateur de centre-droit dans la ligne de la CDU allemande, récusant l'étiquette d'islamiste que lui avaient accolée les médias francophones et, afin de prouver cela, il abolit la peine de mort, ce qui lui valut de nombreuses critiques des milieux fondamentalistes.(16)

Si l'on se base sur la définition donnée ci-dessus, ce parti n'est donc pas un parti islamiste mais bien un parti islamique, qui milite certes en faveur d'une réislamisation de la société musulmane sur le plan des valeurs sociales et morales mais ne vise pas la création d'un Etat islamique ou la restauration de la Charia. Ceci est confirmé par les études du journaliste Ruchen Tchakir, de la sociologue Nilüfer Göle et du politologue Metin Heper, peu suspects de complaisance envers l'islamisme (17). En résumé, l'AKP est en quelque sorte l'équivalent des partis chrétiens conservateurs européens.

Le cas de la Tunisie

Maintenant que la distinction entre parti islamique et islamiste a été faite, il est temps d'aborder le troisième cas, celui d'un pays récemment émancipé des oligarques et du tyran qui le gouvernaient, la Tunisie.

Pays du Maghreb, la Tunisie a longtemps été une dictature. Après sa libération du protectorat français en 1956, Habib Bourguiba, fraichement élu président de l'assemblée constituante pendant quelques jours, évinça le souverain, abolit la monarchie et proclama la République en 1957. Lui aussi fort influencé par les idéaux de la république française comme l'était Ata Türk, et ayant fait ses études de droit en France, il entama de nombreuses réformes modernistes, privilégiant l'enseignement républicain et la santé au détriment de l'armement contrairement à ses voisins arabes. L'égalité entre les sexes en droit fit un bond en avant fantastique à travers son Code du Statut Personnel, et élève encore maintenant le statut de la femme à un rang inégalé dans le monde arabe, qui dépasse parfois même le statut des femmes dans certains pays occidentaux: légalisation de l'avortement et du divorce, interdiction de la polygamie et éducation de la femme font partie de l'héritage féministe bourguibien. Malheureusement, il érigea son parti, le Néo-Destour, en parti unique, parti qui changera plusieurs fois de nom, du « parti socialiste destourien » (PSD) jusqu'au Rassemblent constitutionnel démocratique, et la fin de son règne fut marqué par le clientélisme et une montée de l'islamisme. Ben Ali lui succèdera en 1987.

Exceptées les diverses instrumentalisations de la religion par le pouvoir en place, le mouvements islamiste naquit au début des années 1970 en réaction à des options laïques clairement affichées par une partie de la classe politique, et bénéficièrent indirectement de l'échec de l'expérience économique socialiste (18). La doctrine de ce parti est celle des Frères Musulmans, et selon la tendance politique du moment, celle-ci adoptera différents noms: Mouvement de la tendance islamique (MTI) puis ensuite Ennahda. Fondé en 1979 par trois hommes, Rached Ghannouchi, Abdelfattah Mourou et Hmida Enneifer, le MTI, organisation clandestine à l'époque, se réclamait des Frères Musulmans et aspirait au pouvoir. Il avait pour origine le milieu universitaire et était composé d'intellectuels dont le désir est d'établir une république islamique (19). En 1981, le parti annonça officiellement sa création et se mit à solliciter un agrément officiel. Il prendra contact avec des personnalités qui occupaient des postes stratégiques et qui étaient réceptifs aux idéaux islamistes. Néanmoins, malgré la complaisance du premier ministre Mouhammad Mzali, le régime refusera cet agrément, et dans un durcissement de position, incarcérera les principaux responsables du parti. En 1984, une large partie des détenus islamistes fut amnistiée par le chef de l'Etat et en réponse le parti déclara accepter durant un congrès la démocratie, tout en disant que le Code du Statut Personnel, réputé pour la statut qu'il octroie à la femme, pourrait être modifié. Au même moment, le MTI tentera d'infiltrer les institutions du régime avec des jeunes sympathisants. En 1986, Rachid Sfar remplaça Mzali au poste de premier ministre, et un autre durcissement du pouvoir provoqua une campagne d'arrestations, Ghannouchi sera d'ailleurs emprisonné à perpétuité. En 1987, Ben Ali succède à Bourguiba et entame son règne par de nombreuses arrestations, suivies ensuite d'une période d'apaisement culminant à la libération de nombreux islamistes qui seront graciés en 1988 lors de la rupture du jeûne. L'ouverture au multipartisme permet aux islamistes de présenter des candidatures indépendantes et le mouvement prend le nom d'Ennahda (renaissance). Cette politique tolérante du pouvoir ne tiendra pas longtemps, car en 1991 des militants du parti islamiste incendièrent le bâtiment du RCD, tuant un gardien, ce qui aura pour conséquence un raidissement radical du pouvoir, qui emprisonnera de nombreux islamistes à la suite de procès inéquitables et injustes. Sentant venir la menace, Rached Ghannouchi prit l'exil, se réfugiant d'abord au Soudan pour ensuite aller à Londres (la France lui refusa l'accueil) d'où il dirigera le mouvement. Après la chute de Ben Ali, Rached Ghannouchi put revenir dans son pays et fut accueilli par une foule nombreuse de partisans.

Qu'en est-il du projet de Ghannouchi et de son parti alors? Le parti Ennahda est un parti ambigu et pleins de contradictions. Parmi les points positifs régulièrement cités dans les journaux et les médias en général, il y a son acceptation de la démocratie, la signature d'un pacte promettant de ne pas toucher au code du statut personnel, la volonté de prendre le pouvoir par les urnes, la condamnation des attentats du 11 septembre et les multiples déclarations sur leur proximité avec l'AKP turc. Néanmoins, peut-on véritablement croire Ghannouchi lorsqu'il affirme ne plus vouloir instaurer une république islamique? Nous sommes en droit d'en douter. En effet, Ghannouchi a déjà un passé chargé en terme d'islam radical: en 1990, lors de son exil, il aida à rédiger la plate-forme électorale du FIS algérien, parti responsable de milliers de morts en Algérie et qui avait pour but explicite la fondation d'une république islamique (20). Au même moment, le parti Ennahda enverra de nombreux cadres afin d'aider les militants lors de sa campagne électorale, et il aidera le FIS à trouver des fonds chez les monarchies arabes à la veille de la guerre du golfe (21). Ghannouchi a en outre dit que le Jihad représente « une révolution contre le despotisme et l'exploitation pour la défense d'un grand principe que le monde reconnu qu'avec ce siècle, à savoir le principe de la liberté de croyance... ».(22) Rien de bien surprenant quand on connait les références théologiques du leader, à savoir Hassan Al-Banna, Sayyid Qotb et Sayyid Abul Ala Maududi, qu'il cite régulièrement dans ses écrits (23). Ce dernier est un théoricien de l'islamisme violent majeur. D'origine pakistanaise, il est le premier à avoir prôné au XXème siècle le retour au Jihad, et a fondé le groupe terroriste « Jamaat-e-islami ». Ghannouchi est par ailleurs ami avec Hassan-Al Tourabi, pape de l'islamisme soudanais, qui est à l'origine de l'instauration de la Charia dans ce pays (24). L'apologie du Jihad est encore moins inattendue quand on sait qu'il fait toujours partie du Conseil européen de la fatwa. Proche des Frères Musulmans, entièrement constitué de fondamentalistes représentant chacun un pays différent, le Conseil a émis de nombreuses fatwas condamnant entre autre l'avortement comme illicite, autorisant l'homme à interdire à sa femme de « rendre visite à une femme précise, musulmane ou non », considérant le voile comme une obligation pour toutes les musulmanes et, comble de l'horreur, autorisant les attentats kamikazes « perpétrées par les factions palestiniennes pour résister à l'occupation sioniste (...) même s'il se trouve des civils parmi les victimes ». (25) Et qui retrouve-t-on parmi les membres de ce Conseil? Le chef spirituel officieux de la confrérie, le barbu barbon délirant Youssef Al-Qaradawi, théologien phare de la chaine de télévision qatarie Al Jazeera, qui a entre autre déclaré qu'il n'y a pas de dialogue possible « entre nous et les Juifs, hormis par le sabre et le fusil »(26), qu'Hitler était une punition divine infligée aux Juifs pour leur corruption (27) et qui sur la question de l'homosexualité se demande paisiblement mais non moins sérieusement qui, entre l'actif et le passif, devrait être le premier à être tué. Le double langage ne s'arrête pas là cependant, car il a récemment affirmé vouloir rétablir une république islamique, parce que selon lui cela serait « le souhait de tout musulman qui voudrait que sa foi soit aux commandes » (28).

Enfin, si le mouvement a accepté le Code du Statut Personnel, force est de constater que l'égalité, même simplement juridique, entre les sexes n'est pas quelque chose d'acquis dans les rangs bigotants du parti fondamentaliste. En effet, dans une interview récente (29), son numéro deux a tenu des propos plus que consternants, non seulement sur le droit des femmes, mais aussi sur la Charia. Après avoir affirmé que le parti n'acceptera pas l'abrogation de l'article premier de la Constitution qui indique l'identité arabo-musulmane de la Tunisie, le second homme important revendique pour son mouvement l'héritage des Frères Musulmans et explique que pour eux, « La Charia est un message et une philosophie. Elle signifie liberté, justice, égalité... ». Sur les châtiments corporels prônés par cette législation obscurantiste, il n'y voit qu'un « détail », et à la question « Supposons que ce soit un véritable voleur et qu'il n'ait aucune excuse, ni sociale, ni psychologique, faut-il pour autant lui couper la main? », ce dernier ne peut que répondre un vague « pas nécessairement ». Plus équivoque encore, il certifiera qu'Ennadha « n'autorisera pas l'illicite clairement édicté par Dieu et n'interdira pas le licite permis par Dieu lui-même, sinon nous ne serions plus un mouvement islamiste ». Cerise sur le gâteau, révélant une misogynie et un sexisme découlant de milliers d'années de patriarcat religieux, le dévot met les choses au clair à propos de la condition de la femme: la loi sur l'héritage, qui donne à l'homme deux fois plus que la femme, « [n'est] pas contraire à l'égalité », et de toute façon son parti « [est] pour l'équité et non pour l'égalité arithmétique ». De quoi faire froid dans le dos de toutes les féministes qui luttent sans relâche contre ces grenouilles de bénitier des temps modernes.

Rester vigilant en soutenant l'opposition laïque et démocratique

Après une telle somme d'informations, l'on ne peut que se demander de quoi sera fait l'avenir de nos amis qui luttent pour la démocratie à travers le monde arabo-musulman. Pendant de nombreuses années, les dictatures n'ont cessé d'agiter l'épouvantail islamiste, faisant office de chien de berger ralliant le troupeau des occidentaux autour de la cause de ces potentats. La peur du terrorisme a depuis toujours été l'éternelle alliée des puissances autoritaires de ces pays et l'Occident, ou du moins ses dirigeants, trop aveuglé par ses intérêts économiques et la crainte des attentats, s'est mis à oublier non seulement qu'il existait des peuples opprimés par ces dirigeants corrompus, mais que parmi ceux-ci se trouvaient de nombreux démocrates, musulmans ou non, qui luttaient non seulement contre le pouvoir en place, mais aussi contre les barbus et autres fanatiques de la même espèce. Ces gens-là sont ceux qui méritent véritablement notre soutien indéfectible, et ils n'ont pas à être amalgamés avec les deux faces d'une même pièce totalitaire.

Néanmoins, une vigilance laïque permanente est nécessaire afin d'éviter l'effet balancier qui voudrait censurer tout débat sur l'islamisme sous prétexte que cela ne ferait que légitimer la dictature. Si cet article n'a volontairement pas abordé le sujet du terrorisme, c'est bien pour montrer que le danger du fanatisme n'est pas forcément limité aux kamikazes et autres amateurs d'explosifs. Pour preuve, la récente Marche des femmes en Tunisie, organisée le 29 janvier 2011 (30), qui fut la proie d'un concentré d'intolérance et de haine du sexe féminin, avec la présence d'islamistes qui fichèrent en l'air la manifestation, ou la protestation de jeunes laïques lors de l'arrivée de Ghannouchi en Tunisie, durant laquelle ces glorieux militants du retour vers le Moyen-Age purent démontrer leur rage: ne supportant pas qu'on leur tienne tête, en particulier lorsqu'il s'agit du « sexe faible », ils se mirent à plaquer contre le mur le petit groupe de protestataires, agressant les hommes et envoyant deux gifles venues du fin fond des sables saoudiens à deux femmes du groupe.

L'Iran, le Soudan, le Pakistan, l'Algérie, tous ces pays n'ont jamais véritablement connu de démocratie et sont encore les victimes du fanatisme clérical, qu'il soit au pouvoir ou dans l'opposition. Pourtant, il a existé et existe encore des intellectuels pour qui l'islamisme ne serait qu'une expression démocratique de l'Islam, voire serait intrinsèque à la culture musulmane, condamnant de fait l'universalité des principes républicains de la laïcité, de l'égalité, de la liberté et des droits de l'homme. Les Arabes, les Africains, les Orientaux, tous méritent mieux que l'alternative entre la peste et le choléra, et le passé, jonché de cadavres causés par l'instrumentalisation politique de la religion et le despotisme areligieux, doit nous servir de repère afin de ne plus commettre les erreurs affligeantes que certains firent et font encore. Cela n'est pas légitimer le pouvoir en place que de condamner aussi fermement les deux, mais bien légitimer la véritable opposition.

(1): Le Soir édition du 13 janvier 2011
(2): « Le dictionnaire géopolitique de l'islamisme », sous la direction d'Antoine Sfeir, édition Bayard
(3) Ibid
(4) Cour eur. D.H., arrêt Refah Partisi (Parti de la Prospérité) et autres c. Turquie, 13 février 2003, req. n°41340/98, 41342/98, 41343/98 et 41344/98
(5)« Le dictionnaire géopolitique de l'islamisme » sous la direction d'Antoine Sfeir, édition Bayard
(6)Ibid
(7)Ibid
(8)Ibid
(9)Latifa Ben Mansour, « Frères musulmans, frères féroces. Voyage dans l'enfer du discours islamiste », 2002, édition Ramsay,
(10)http://www.islamophile.org/spip/Epitre-aux-Jeunes-par-Hasan-Al.html
(11)« Le dictionnaire géopolitique de l'islamisme » sous la direction d'Antoine Sfeir, 2009, édition Bayard
(12)Ibid
(13)Ibid
(14)Ibid
(15)Ibid
(16) « Les islamistes sont-ils devenus démocrates? » de Zyed Krichen, paru dans l'hebdomadaire tunisien “Réalités”; N° 1118 du 31 mai 2007
(17)Cités par Robert Anciaux dans son texte écrit pour le colloque « Islam et musulmans dans l'espace européen: défis de la laïcité » (éditions espace de libertés) intitulé « l'islamisme : de la révolution iranienne de 1979 à Ben Laden », p. 39.
(18)« Le dictionnaire géopolitique de l'islamisme » sous la direction d'Antoine Sfeir, édition Bayard
(19)Ibid
(20)Roland Jacquard, « Au nom d'Oussama Ben Laden », 2001, édition Jean Picollec
(21)Ibid
(22)Mohamed-Chérif Ferjani, « Islamisme, laïcité, et droits de l'homme: Un siècle de débat sans cesse reporté au sein de la pensée arabe contemporaine », 1991, édition L'Harmattan
(23)Ridha Kéfi, « Les dérapages de l'islamiste », Jeune Afrique, 26 décembre 2000
(24)Ibid
(25)Fiammetta Venner, «Opa sur l'Islam de France : les ambitions de l'UOIF», 2005, édition Calmann-Levy
(26)www.aljazeera.net , 17 juin 2004
(27)Al Jazeera TV, 30 janvier 2009
(28)http://www.jeuneafrique.com/Article/LIN02076lesisgnahcs0/
(30)http://massir.blogs.psychologies.com/mon_massir/2011/01/la-marche-pour-les-femmes.html

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