samedi 30 avril 2011

Elio Di Rupo se trompe sur le régionalisme

Elio Di Rupo, président du PS belge, a récemment donné une conférence avec Johan Vande Lanotte à l'ULB sur l'avenir de la Belgique. Relativement moyenne, les deux personnages nous ont sorti un florilège de platitudes pas vraiment enthousiasmantes et quelques nouvelles idées. Parmi celles-ci, l'une d'entre-elles a attiré mon attention: la volonté de Di Rupo de renforcer l'identité régionale des francophones.

Entendre cela dans la bouche d'un socialiste m'a particulièrement troublé, mais elle suit l'une de ses remarques sur la culture belge, culture de "compromis". En effet, truisme parmi les truismes, la Belgique serait une nation ontologiquement consensuelle, vouant un culte au compromis. Si cela est relativement vrai, cela n'en fait pas forcément une bonne chose. Cette mentalité du compromis fait oublier que la politique est avant tout une question de rapport de force. Vouloir faire des compromis à tout prix est hélàs la meilleure solution pour faire avancer les thèses dominantes, et la dominante actuelle est celle des régionalistes néerlandophones.

De la même façon que dans le monde capitaliste néolibéral actuel, le compromis entre syndicats/travail et patrons/capital n'a cessé de faire reculer les acquis sociaux au détriment des premiers, les compromis entre francophones, partisans traditionnellement de l'unité et de la solidarité, et flamands qui eux veulent toujours plus d'autonomie et de séparation, n'a cessé de faire reculer l'unité nationale au profit des seconds. Dans ce contexte, il est étrange de voir un président de gauche prôner le régionalisme et non le renforcement de l'identité nationale. En effet, si le dernier bastion de l'unité du peuple abandonne ses idéaux et décide de suivre la même logique que ses adversaires, qu'est-ce qui empêchera l'explosion de la Belgique?

Pour reprendre la comparaison, ce n'est pas en accompagnant la mondialisation libérale que les salariés pourront améliorer leurs conditions de vie, car suivre un modèle qui intrinsèquement cherche la destruction des acquis sociaux issus entre autre des luttes ouvrières ne peut qu'entraîner cette destruction progressive. Lorsque les règles du jeu sont biaisées d'avance, il est impossible que le camp défavorisé l'emporte. De la même manière, en suivant le schéma du repli identitaire régional que porte la droite flamande (donc la Flandre en majorité), la gauche francophone ne peut que partir perdante d'avance, laissant au fur et à mesure des grognements du camp adverse leurs idéaux perdre du terrain, avec en ligne de mir l'anéantissement de la solidarité et de la nation belge. Pour ma part, je plaide pour une rupture dans les deux cas. Rupture de la mondialisation néolibérale, rupture de la logique régionalo-nationaliste des Flamands (de droite?). C'est le seul moyen de faire en sorte que la logique ultralibérale et antinationale ne l'emporte pas.

Car les deux sont liés. Ce n'est pas pour rien que l'Union Européenne, cheval de bataille du néolibéralisme que le traité de Lisbonne élève au rang de doctrine économique officielle (comme le fit l'U.R.S.S. à son époque avec le communisme...), favorise elle-même le régionalisme (charte des langues régionales et compagnie). Ce n'est pas pour rien que l'on voit en Europe et dans le monde un repli identitaire féroce non plus. Non seulement la pauvreté et les inégalités croissantes que provoque ce modèle économique qui abhorre l'Etat social incite les gens à se communautariser (le communautarisme est d'ailleurs une doctrine qui nous vient de néo-libéraux anglo-saxons), mais en abolissant les frontières, en transformant le monde en village planétaire comme le dit Debray, on ne fait que créer de nouvelles frontières, comme une hydre dont l'ablation d'une tête provoque la naissance de 2 autres.

Les Etats et donc les frontières sont de plus en plus nombreux, les politiques de plus en plus provincialisées (la Belgique en est l'exemple type) et les villes de plus en plus ghettoïsées. "Le sans-frontrièrisme est donc une idéologie spontanée qui accompagne un économisme globalisé, un technicisme standardisé, un absolutisme généralisé et un impérialisme décomplexé."(1). Une dislocation de l'Europe digne de celle qui suivit la chute de l'empire carolingien est en train de se passer sous nos yeux et la gauche social-démocrate, le P.S.E. en premier, la suit le sourire béat et les bras levés en signe d'acclamation pour l'Union Européenne "qui protège". Ici aussi, en guise de rupture je plaide, comme tant d'autres (Todd, Mélenchon, Fourest, Généreux, etc...) pour un protectionnisme européen, minimum nécessaire à la survie de l'Etat social et de la souveraineté populaire. 

En adoptant la logique régionaliste de la N-VA et de la Flandre acquise au libéralisme économique, la gauche francophone déçoit une nouvelle fois. Autrefois porteuse de l'universalisme républicain, de l'idéal laïque et du socialisme, elle a au fil du temps adopté le multiculturalisme anglo-saxon, la monarchie, le modèle concordataire à la belge du financement des cultes et l'Union Européenne telle qu'elle est.

Ces changements n'augurent rien de bon. J'aimerais pourtant que cette gauche que j'appelle de mes voeux renaissent de ses cendres. Qu'elle ravive les flammes de l'universalisme républicain et laïque, seul antidote contre ce modèle de société actuellement proposé par l'UE qui lui est complètement antinomique, à savoir le différentialisme multiculturaliste, communautariste et néolibéral. La République fonda la Nation en France, elle seule pourra fonder l'Europe, car elle est porteuse de valeurs qui rassemblent (contrairement à la concurrence "libre et non faussée" de Maastricht et Lisbonne), car la justice sociale sans laquelle elle n'est qu'un mot comme disait Jaurès est seule garante de la coexistence harmonieuse des peuples européens, et parce que la laïcité, en écartant les particularismes notamment religieux du débat politique et en mettant la Raison universelle en avant afin de viser l'intérêt général, fonde la citoyenneté.

(1) http://nouvellesdelhumanite.over-blog.com/article-eloge-des-frontieres-debray-63339598.html

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