dimanche 5 juin 2011

Pierre Mendès France à la rescousse

Alors que l'Union Européenne continue sa mue et semble se rapprocher du stade de papillon, ce Sphinx à tête de mort néolibéral qui assène des coups aux peuples européens dont elle serait la supposée protectrice; alors que la Grèce, étranglée par les mesures d'austérités maladives d'un gouvernement "de gauche", va bientôt être mise sous tutelle par la troïka FMI-BCE-Commission européenne, dans un mouvement qui n'est pas sans rappeler la bonne vieille époque où des pays comme la Tunisie étaient sous protectorat; alors que l'on chasse à coups de matraques les manifestants fatigués des politiques lyophilisées des gouvernements à la solde des banques et des financiers; alors que l'Union Européenne à l'insu du grand public poursuit son objectif de marché commun avec les Etats-Unis d'Amérique (1), pays dont les acquis sociaux s'approchent de ceux d'une République bananière; alors que le traité de Lisbonne, véritable manifeste néolibéral qui empêche l'emprunt à la Banque Centrale Européenne ou aux banques centrales nationales (article 123) obligeant les Etats à emprunter aux marchés (qui eux peuvent se ressourcer chez la BCE) à des taux variables et exorbitant pour certains (la Grèce plus de 20%!) , empêche les restrictions aux flux des capitaux et des marchandises (article 130), empêchant donc le protectionnisme européen, avec pour conséquence des délocalisations par milliers, et vu l'absence d'harmonisation sociale (interdite par le traité de Lisbonne), des délocalisations intra-européennes aussi (sans parler du dumping social); alors que l'Union Européenne institutionnalise l'anti-laïcité (article 17) en reconnaissant les Eglises, en leur attribuant une identité et une "contribution spécifique", et en maintenant un dialogue avec (notamment l'Eglise de scientologie); il est toujours agréable de relire l'intervention de Pierre Mendès France, ce grand socialiste républicain, lors du vote pour le traité de Rome de 1957. 


"On pourrait poursuivre très longtemps l’énumération des avantages sociaux très supérieurs en Franceà ce qu’ils sont dans les pays avec lesquels nous allons nous associer.



La thèse française, à laquelle nous devons nous tenir très fermement et que le gouvernement a soutenue, sans avoir, je le crains malheureusement, obtenu l’adhésion de nos interlocuteurs, c’est l’égalisation des charges et la généralisation rapide des avantages sociaux à l’intérieur de tous les pays du marché commun. C’est la seule thèse correcte et logique sauf, toutefois, celle que personne n’a soutenue, selon laquelle nous serions conduits à supprimer les allocations familiales ou à réduire les salaires horaires pour obtenir le même résultat.
(...)
L’harmonisation doit se faire dans le sens du progrès social, dans le sens du relèvement parallèle des avantages sociaux et non pas, comme les gouvernements français le redoutent depuis si longtemps, au profit des pays les plus conservateurs et au détriment des pays socialement les plus avancés.
(...)
En fait, mes chers collègues, ne nous ne le dissimulons pas, nos partenaires veulent conserver l’avantage commercial qu’ils ont sur nous du fait de leur retard en matière sociale. Notre politique doit continuer à consister, coûte que coûte, à ne pas construire l’Europe dans la régression au détriment de la classe ouvrière et, par contrecoup, au détriment des autres classes sociales qui vivent du pouvoir d’achat ouvrier. Il faut faire l’Europe dans l’expansion et dans le progrès social et non pas contre l’une et l’autre.
(...)


D’ailleurs, on peut se poser une question : ces initiatives sociales [jugées trop généreuses] seront-elles encore possibles ? Je voudrais poser la question à M. le ministre des Affaires sociales s’il était au banc du gouvernement. La tendance à l’uniformisation n’implique-t-elle pas que les pays les plus avancés vont se voir interdire, au moins momentanément, de nouveaux progrès sociaux ?
C’est bien ce que donne à croire l’article 48 du projet en discussion, et dont voici le texte :
« Après l’entrée en vigueur du traité, les États membres, afin de prévenir l’apparition de nouvelles distorsions de la concurrence, se consulteront mutuellement avant de procéder à l’introduction ou à la modification de dispositions législatives ou administratives susceptibles d’avoir une incidence sérieuse sur le fonctionnement du Marché commun. »
Tout relèvement de salaire ou octroi de nouveaux avantages sociaux n’est-il pas dès lors, et pour longtemps, exclu pour les ouvriers français ?
(...)
Mes chers collègues, il m’est arrivé souvent de recommander plus de rigueur dans notre gestion économique. Mais je ne suis pas résigné, je vous l’avoue, à en faire juge un aréopage européen dans lequel règne un esprit qui est loin d’être le nôtre.
Sur ce point, je mets le gouvernement en garde : nous ne pouvons pas nous laisser dépouiller de notre liberté de décision dans des matières qui touchent d’aussi près notre conception même du progrès et de la justice sociale ; les suites peuvent en être trop graves du point de vue social comme du point de vue politique.
Prenons-y bien garde aussi : le mécanisme une fois mis en marche, nous ne pourrons plus l’arrêter.
(...)
Il est prévu que le Marché commun comporte la libre circulation des capitaux. Or, si l’harmonisation des conditions concurrentielles n’est pas réalisée et si, comme actuellement, il est plus avantageux d’installer une usine ou de monter une fabrication donnée dans d’autres pays, cette liberté de circulation des capitaux conduira à un exode des capitaux français. Il en résultera une diminution des investissements productifs, des pertes de potentiel français et un chômage accru.
(...)

La question qui se pose est alors la suivante : où se feront les investissements futurs, créateurs de nouvelles occasions de travail pour la classe ouvrière, créateurs de nouvelles occasions de production pour le pays tout entier ? Où les capitaux des six pays participants se dirigeront-ils pour financer de nouveaux investissements ?
Il est évident que le mouvement naturel des capitaux, surtout des capitaux privés, sera orienté vers les pays à faibles charges, c’est-à-dire vers les pays où la politique sociale, les obligations militaires et autres sont les moins coûteuses.
Les capitaux ont tendance à quitter les pays socialisants et leur départ exerce une pression dans le sens de l’abandon d’une politique sociale avancée. On a vu des cas récents où des gouvernements étrangers ont combattu des projets de lois sociales en insistant sur le fait que leur adoption provoquerait des évasions de capitaux.
(...)
Le projet du marché commun, tel qu’il nous est présenté, est basé sur le libéralisme classique du XXe siècle, selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes. 
(...)
L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit elle recourt à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme "providentiel", soit à la délégation de ses pouvoirs à une autorité extérieure laquelle au nom de la technique exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire,budgétaire,sociale, finalement une politique, au sens le plus large du mot, nationale et internationale "(2)


Pierre Mendès France était sans aucun doute un véritable visionnaire, hélas...


(1)http://www.fgtb-wallonne.be/sites/default/files/fichiers/le_grand_marche_transatlatique_-_parti_de_gauche.pdf
(2)http://www.xn--lecanardrpublicain-jwb.net/spip.php?article163

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire