vendredi 22 juillet 2011

L'obscurantisme règne au sein du Conseil d'Etat français

Un vent de désespoir souffle sur la France. Les Lumières avec un grand L semblent pâlir au fur et à mesure que les ténèbres avancent. Le réservoir inépuisable de forces réactionnaires que compte l'Europe, et ici la France, a gagné récemment une bataille contre le progrès. Le Conseil d'Etat français, dont la lâcheté et l'incompétence en matière de laïcité sont de renommée nationale depuis notamment son avis en 1989 contre l'interdiction des signes religieux à l'école publique, a rendu 5 décisions dont l'absurdité et l'obscurantisme n'ont guère à envier aux bulles papales de Ratzinger.

En premier lieu, nous avons droit à l'éternel confusion des genres : ici, toutes les excuses sont permises pour contourner la loi de 1905 (qui est pourtant d'une simplicité radicale) et permettre le financement du culte. Le comble de l'hypocrisie est atteint lorsque pour justifier le financement, pudiquement nommé financement de projets "en rapport avec des édifices ou des pratiques cultuelles", le Conseil d'Etat invoque comme raisons les "opportunités culturelles, économiques ou touristiques" de ce financement. Formidable ! Le tourisme et le fric comme alibis pour le meurtre de l'idéal laïque ! Quant à la culture, pourrait-on savoir en quoi un ascenseur aurait une quelconque valeur culturelle? Faux-fuyants de pleutres, voilà ce que sont ces grotesques décisions, dont le laxisme permettra aux politiciens locaux de continuer à financer les lieux de culte afin de récolter des voix parmi l'électorat bigot. Le reste est du même acabit : la salubrité publique est instrumentalisée pour justifier l'abattage rituel, pratique barbare qui touche aussi bien le judaïsme que l'islam, et qui n'est autorisée que grâce à la divine intervention du législateur européen qui permet une dérogation au principe d'étourdissement pour des raisons religieuses (1). Une exception à la loi qui concerne tout le monde pour des raisons religieuses, n'est-ce pas là la définition même du cléricalisme?

En fait, cela correspond à la logique du Conseil d'Etat et de la résolution prise par l'Assemblée nationale portant sur "la laïcité et la liberté religieuse". Alors que la laïcité postule la prééminence de la liberté de conscience, dont découle ensuite la liberté de culte ("La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public."), la tolérance religieuse, que l'on peut voir dans des pays comme les Etats-Unis d'Amérique (qui ne sont pas laïques contrairement à ce que d'aucuns affirment), postule la supériorité de la liberté religieuse sur la liberté de conscience qui regroupe, elle, la liberté de ne pas avoir de religion, d'être athée, etc... Le résultat est que dans une République laïque, la loi prise par tous et s'appliquant donc à tous ne doit pas souffrir en théorie de dérogations religieuses pour des raisons égalitaires, alors que dans un pays comme la Canada l'on peut voir des accommodements raisonnables aussi absurdes que burlesques comme des juifs ultra-orthodoxes invoquant le judaïsme pour exiger que l'on givre les vitres de commerces qui ne leur conviennent pas (ou de salles de sport peu pudiques à leur goût) ou des sikhs demandant que l'on autorise le port du couteau sikh (le kirpan) à l'école. La philosophe de la laïcité Catherine Kintzler a très bien résumé cette différence: "-Ainsi le régime de laïcité combine les deux principes, mais il fait du principe de tolérance un principe subordonné au principe de laïcité : on commence par zéro, par se mettre un bandeau sur les yeux du côté de la puissance publique, pour rendre possible le déploiement (1, 2, 3, 4..) du côté de la société civile." (2) D'où l'incompréhension du président américain Obama face à la laïcité française, qu'il considère comme une hypocrisie "cachant une haine des religions", car en Amérique l'Etat est tolérant et non laïque. Le révolutionnaire Mirabeau, ne l'oublions pas, fut l'un des premiers à s'ériger contre cette notion de tolérance, car pour lui  "Le mot de tolérance me paraît en quelque sorte tyrannique lui-même puisque l'autorité qui tolère pourrait ne pas tolérer."

La laïcité est un principe égalitaire, il convient de le répéter autant que nécessaire afin que cela rentre dans les caboches de nos apprentis clercs. Ici, les juges affirment logiquement que "les collectivités territoriales peuvent prendre des décisions ou financer des projets en rapport avec des édifices ou des pratiques cultuels, elles ne peuvent le faire qu’à la condition que ces décisions répondent à un intérêt public local, qu’elles respectent le principe de neutralité à l’égard des cultes et le principe d’égalité et qu’elles excluent toute libéralité et, par suite, toute aide à un culte.", mais où est donc l'égalité lorsqu'on accorde des privilèges aux religions (et pas toutes, puisqu'il n'est évidemment question ici que du christianisme, avec l'islam comme paravent pour les ambitions cléricales de l'Eglise catholique) que l'on n'accorderait pas à d'autres associations, qu'il s'agisse des athées, des antireligieux, des féministes, des positivistes, etc...? Et qu'est-ce qui nous attend ensuite? Le financement de soucoupes volantes pour les raëliens, et de détecteurs de mensonges pour les scientologues? Pourquoi la "laïcité et la liberté religieuse", alors que la liberté religieuse est absente de la loi de 1905, et que la liberté de conscience lui est préférée car elle concerne tout le monde et non juste les religions? Les incompétents de l'UMP, premier parti clérical de France, n'ont pas changé depuis le XXe siècle: une horde de culs bénits qui, ne pouvant plus affirmer la supériorité d'une religion, sont obligés d'affirmer celle de LA religion, au détriment de tous les citoyens de France qui n'en ont pas, voire y sont opposés (et ils sont la majorité).

Evidemment, les journaux de droite s'en réjouissent, le quotidien catholique "Le Monde" affirme par exemple que ces avis "illustrent une laïcité d'ouverture et de reconnaissance"(3), c'est-à-dire la laïcité "plurielle, positive, ouverte" des décisions du Conseil d'Etat, mais aussi de Nicolas Sarkozy, du pape Benoit XVI et de Tariq Ramadan, tous les trois bien connus comme étant d'éminentes forces progressistes sur cette planète. La laïcité ouverte, concept de communication inventé par le pape à l'époque où il n'était que simplement nommé Ratzinger, sert à introduire dans la sphère publique, et donc la politique, plus de religieux afin notamment que la religion et la politique s'entraident mutuellement. Il a d'ailleurs dit à propos de cette fameuse "liberté religieuse" : "C’est en effet dans la liberté religieuse que se trouve l’expression de la spécificité de la personne humaine, qui peut ainsi ordonner sa vie personnelle et sociale selon Dieu :  à Sa lumière se comprennent pleinement l’identité, le sens et le but de la personne. Nier ou limiter de manière arbitraire cette liberté signifie cultiver une vision réductrice de la personne humaine ; mettre dans l’ombre le rôle public de la religion signifie engendrer une société injuste, puisque celle-ci n’est pas en harmonie avec la vraie nature de la personne humaine cela signifie rendre impossible l’affirmation d’une paix authentique et durable de toute la famille humaine."(4) Bien sûr, cela sert aussi à dénigrer la laïcité en la faisant passer pour négative. Citons à ce propos Martine Cerf et Catherine Kintzler qui écrivent, pour le dictionnaire de la laïcité que je recommande: "Toute religion a légitimement besoin de la liberté de croyance, mais aucune ne la produit par elle-même, aucune n'est au principe d'une liberté qui vaut pour tous y compris les non-croyants : une religion la désirera pour elle, ou tout au plus les autres religions exclusivement. Le pape Benoit XVI a rappelé dans un de ses discours, le 12 septembre 2008 à Paris, qu'à ses yeux, il n'y a pas de culture véritable sans quête de Dieu et disponibilité à l'écouter. Il a bien sûr le droit de le penser et de le dire, mais il faut se rappeler que ce principe n'est pas en soi inoffensif : il suffirait de lui (re)donner le pouvoir séculier pour en prendre la pleine mesure. Il appartient aux religions de devenir positives et non-exclusives."(5)


Enfin, nous avons droit aux acclamations du spécialiste de la laïcité pour l'épiscopat, le zélote Jean Baubérot, qui dit sur son blog: "La décision prise par le Conseil d’Etat constitue une nette victoire de la laïcité sur sa récente falsification". Rien de surprenant venant de la part du seul génie n'ayant pas voté pour la loi du 15 mars 2004 sur les signes religieux ostensibles à l'école publique dans la commission Stasi, ce qui lui vaudra les invitations des fanatiques de l'UOIF, dont l'intolérance a déjà été de nombreuses fois démontrée sur ce blog (6). Encore moins surprenant de voir un certain Maxime Bellec, calotin rédacteur du nouvelobs, invoquer Briand et amalgamer les positions antireligieuses de Maurice Allard et d'autres libres-penseurs de l'époque, avec les interdictions à l'école publique des signes religieux. Il détourne les propos de Briand sur le libéralisme de la loi de 1905 pour affirmer doctement que ce dernier aurait accepté le financement du culte, alors qu'il a dirigé sa rédaction et qu'elle affirme pourtant explicitement le refus de subventionner et de salarier le culte... Il injurie le radical Beylet alors que Briand était lui-même radical, et que l'interdiction des signes religieux à l'école publique fut l'oeuvre du tout autant radical Jean Zay du gouvernement du Front Populaire (avant 2004, via des circulaires). Nous avons même droit à une attaque typique de gens de sa sorte, à savoir la rhétorique novlanguienne qui consiste à renvoyer ses propres turpitudes à ses adversaires. Ici Peña-Ruiz, l'un des plus grands spécialistes de la laïcité, est dépeint pour l'occasion en "pape" de la laïcité ! Troublant si l'on voit qui est du côté du véritable pape... mais bon dans le monde de ces gens-là, les intégristes religieux sont de simples croyants, et les laïques sont eux des "laïcards", des "laïcistes" voire des "intégristes de la laïcité".

En conclusion, tout ceci n'est que le résultat d'un long travail de sape orchestré par tout ce qui se fait de pire dans l'antilaïcité, de l'extrême-gauche à l'extrême-droite, en passant par la gauche libérale et la droite sarkozyste. Déjà en 2005, la revue prochoix dénonçait ce lobby de la liberté religieuse, qui n'a cessé de militer pour un droit religieux à l'anglo-saxonne: http://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2005/07/13/479-le-lobby-de-la-liberte-religieuse.

(1) http://ec.europa.eu/food/animal/welfare/slaughter/regulation_1099_2009_fr.pdf
(2) http://www.mezetulle.net/article-30525050.html
(3) Le Monde du 21 juillet 2011
(4) http://www.vatican.va/holy_father/benedict_xvi/messages/peace/documents/hf_ben-xvi_mes_20101208_xliv-world-day-peace_fr.html#_ftnref6
(5) "Dictionnaire de la laïcité" sous la direction de Martine Cerf et Marc Horwitz, éditions Armand Collin, p:20
(6)Pour plus d'infos, voir: http://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2004/12/22/476-jean-bauberot-faux-defenseur-et-vraie-torpille-de-la-laicitehttp://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2005/03/20/932-jean-bauberot-et-ses-amis-de-l-uoif-pour-un-front-uni-des-religions,
(7)http://leplus.nouvelobs.com/contribution/175039;laicite-le-conseil-d-etat-s-inscrit-dans-l-esprit-de-la-loi-de-1905.html

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