mercredi 14 septembre 2011

Régis Debray - Générations

Debray encore, Debray toujours. Debray le déprimé, Debray le résigné, mais Debray le lucide, analyse toute une génération héritière de mai 68 dans ce texte qui date de 1999. Certes mai 1968 a bon dos, les Républicains aiment bien tancer cet évènement et ses exagérations, mais nombre de ces critiques méritent l'attention des gens qui ne supportent guère l'ère qualifiée de "post-moderne" dans laquelle nous vivons, ère nihiliste au demeurant, où les mots n'ont plus de sens, où tout se vaut et où utopie rime aux oreilles des "réalistes" avec connerie ou rêverie. 

La comparaison entre Chevènement et Cohn-Bendit résume à elle-seule l'opposition actuelle entre ceux qui sont considérés par les tenants de la pensée dominante comme des "archéo" et ceux qui sont à la mode, les "flexibles", les "libres", les "ouverts" et autres billevesées lexicales de la nouvelle vulgate planétaire que dénonçait à juste titre le défunt Bourdieu (1). L'un a l'apparence austère, rigide du haut-fonctionnaire, il a pour armes ses livres et sa culture, mais est dans les idées un rebelle, un opposant, un homme qui n'a pas peur d'affirmer haut et fort son jacobinisme, son antilibéralisme ou son républicanisme alors que l'ère du temps est plutôt girondine, néolibérale et antirépublicaine ; l'autre, le sourire aux lèvres, la rhétorique facile, le verbe chaleureux et la petite blague disponible à tout moment, se révèle être pourtant un plâtre sorti tout droit du moule libéralo-libertaire de l'époque, préférant la "liberté religieuse" à la laïcité dans l'école publique (il était opposé à l'interdiction des signes religieux à l'école publique), fervent partisan du TCE en 2005 et du traité de Lisbonne ultralibéral plus tard, néolibéral assumé et conformiste échevelé.

L'habit ne fait pas le moine dit-on, la chemise ouverte et l'allure débonnaire ne font pas le rebelle devrait-on dire aujourd'hui.
"Générations (2)
Ils sont de leur temps. Ni d’avant ni d’après. Chevaliers de la modernité, ils se croisent contre l’archaïsme. Juvéniles, d’âge ou d’aspect, ils sont aimés des jeunes et des supports qui aiment et qu’aiment les jeunes. Partout en cover, ils font plaisir à voir. Tels en public qu’en privé : copains, décontractés, frais. Ces vieux ados n’ont pas d’idées bien arrêtées. Parmi leurs amis, beaucoup d’acteurs, chanteurs, businessmen, sportifs —peu de pisse-copies et de têtes d’oeuf. Ce ne sont pas des mélancoliques mais des relationnels à ressorts. Préfèrent les réseaux aux partis. Ils n’ont cure des labels, panachent au jour le jour. Les gardiens du temple (gauche ou droite) les ont à l’oeil, mais si l’orthodoxe s’en méfie, le pékin apprécie. Mieux qu’une plate-forme en cent pages : un sourire désarmant, une femme dynamique, deux trois jokes. Un art du flou, de l’approximatif, du rapide, qui rend sinon invulnérable à long terme, du moins insaisissable (au forum, l’exactitude ne paye pas). Peu importe si ce qu’ils disent est faux, ou plutôt en deçà de l’opposition vrai-faux, pourvu qu’ils offrent le parler-vrai, le ton nature, l’enjouement cool. Ils jouent du saxo, ou du foot, sous les flashes. Ils se contredisent d’un mois sur l’autre, et à part quelques grincheux maniaques de la citation, on ne leur en veut pas. Avec eux, la musique vaut mieux que les notes. Excellents à l’oral, médiocre à l’écrit, ils lisent peu, sauf canards et coupures ; d’autres écrivent leur biographie mais eux-mêmes ne commettent pas de livres, et le moins possible d’articles —le staff s’en charge. Ils performent en direct sont chez eux en studio. Il émane de ces séducteurs polys-sensoriels et télégéniques un glamour, un charme sui generis assez inexplicable (vu de la préhistoire). Cette disproportion entre des qualités personnelles assez modestes et une audience ou surface impressionnantes rend leurs détracteurs, dans chaque pays, encore plus bougons. Pour transparentes qu’elles soient, ces figures de proue en deviennent —aux yeux des hommes de l’art (ancien)— des énigmes, des paradoxes ambulants. Qu’ils soient Chancelier, Premier Ministre, Président de la République, tête de liste aux européennes ; rose, vert, bleu-blanc-rouge, —stars and stripes, noir et rouge, impeached ou empêcheurs, in ou bien out— ces boute-en-train ont tous un air de famille. Un look, un habitus, dira le sociologue. C’est la nouvelle vague des leaders d’Occident. Un prototype quasiment trans-frontières.

Portrait-robot passe-partout ? Les modèles nationaux aussi. Reste à comprendre d’où vient la ressemblance entre disons Clinton, Schroeder, Tony Blair et leurs cadets ou émules. Un dénominateur commun : une supérieure puissance d’image (la moderne puissance de feu), premier critère de classement (pour papes, savants et écrivains aussi). À savoir une capacité particulière à associer leur nom à une ou des images portatives et mémorisables. Et si ces prétendus « phénomènes politiques » étaient d’abord des phénomènes technologiques ? Certains sont allés à Washington pour élaborer une nouvelle Internationale, un club d’idées. Dépense inutile. L’air du temps suffit à les fédérer, tels que les conforment nos machines à voir et à parler. Où sont passés les grands hommes en Occident, se demandait hier André Fontaine. Question : cette donnée est-elle encore viable, médiatiquement parlant ?

Pensée unique ou appareil unique. Les idées dominantes d’une époque sont les idées de sa technologie dominante. Il ne faut pas le dire. Ce n’est pas culturel. Ce n’est pas intelligent. Quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt. Osons donc l’être, idiot, pour mieux déchiffrer la partition du jour. En France, par exemple, début 1999. C’est un livre qui a fait en 1967 la réputation du jeune Chevènement —L’Enarchie ou les mandarins de la société bourgeoise. C’est une photo —un sourire jovial en face d’un flic de dos— qui a fait en 1968 la gloire du jeune Cohn-Bendit. Chevènement est un fils de la graphosphère, et de l’École (l’ultime abri du livre) ; Cohn-Bendit, de la vidéosphère naissante, et de la publicité. Le bon élève rebelle s’est nourri de lectures, le chahuteur conforme, d’images et de musiques. L’image-son ne met pas l’accent aux mêmes endroits de l’histoire que le texte. Telle allusion ou attitude qui paraîtra futile à l’un semblera fort pertinente à l’autre, et vice-versa. L’organisateur à l’animateur représenteraient, dit-on, deux cultures politiques. Ou deux générations technologiques ? L’âge des artères réunit, celui des machines sépare. Car l’électron fait de la politique, à sa manière. Il a même, sans le dire, une idéologie sans pitié, et d’autant plus impérieuse que subliminale. D’autant plus implacable qu’inconsciente. Une idéologie comme une culture se définissent par cela qu’elles s’accordent à tenir pour réel. Or le réel cathodique n’est pas le réel typographique. Les bouquineurs et les zappeurs, ne voyant pas matériellement le même monde, ne peuvent en avoir la même conception. Autres lunettes, autres critères.

La République, la Classe, l’État, la Nation, le Peuple ? Ces englobants deviennent des mots creux (des mythes, des trompe-l’oeil) pour une humanité habituée à identifier réel et visible, événement et Histoire. De fait, on n’a jamais vu ces êtres collectifs sur un écran. Ils ne vivent que dans et par les livres. Ces totalités uniques et individuelles, qui ont longtemps servi de point unificateur à l’homme d’action et d’idée régulatrice pour qui veut rajouter un chapitre au grand Livre du Monde, –la vidéosphère leur retire autorité et crédibilité. Universels concrets– que micros et cameras, qui ne les captent pas, rendent abstraits. Mais le moi-je (qui, lui, a une bobine et cause dans le poste) est-il la seule réalité ? 

La continuité réfléchie, la consistance objective, l’épreuve des faits ? L’actualité (audiovisuelle) est une rhapsodie de chaleurs brèves et discontinues. Elle vaporise le cohérent, valorise l’à propos et les tempéraments dits « primaires » (qui sont fort intelligents). La grande trieuse du temps sélectionne ceux qui ont le génie du moment (qui vaut bien le génie du lieu), et débranche ceux qui ont la mémoire longue. Elle ne fait pas jeu égal avec les « secondaires ». Entre la réaction en direct et l’élaboration en différé, la recherche de l’effet et celle des causes, le sens du tuning et le long terme.

La Raison électronique fait chaque jour la nique à la Raison graphique. « Un projet solide, sérieux, conséquent. Naturellement, ça suppose qu’on resserre les boulons » –propose « l’archéo » à stylo. Ce sont là des critères en effet, mais d’une action couchée sur papier, qu’il est possible de vérifier noir sur blanc, étalée sur une page, pouvant décliner ses principes et aligner ses conséquences. Pour le « néo » machinal et sympa, les trois mots sont à traduire par : « rigide, répressif, barbant ». Il proposera là-contre une adaptation souple à la demande, un traitement particulier de cas particuliers, pas de règle a priori. Le coup par coup. Une gouvernance en flux tendu, sans stocks inutiles. Bref, une politique orale, qui coule de source et colle à l’auditoire. Qui tantôt l’enveloppe et tantôt l’enflamme mais qui exclut la distance, le temps d’arrêt, le contre-pied. À consommer de suite. 

Alors que la faiblesse analytique des primesautiers surfeurs fait leur force, la solidité intellectuelle des doctrinaires fait leur faiblesse. Dans un monde où le commentaire de presse bouche le trou entre deux émissions, –dans l’intervalle qu’il faut pour caricaturer la première et annoncer la seconde–, et où ne sont reprises que les petites phrases ad hominem, jamais les argumentations sur le fond –les conceptuels partent à la bataille politique avec un sérieux handicap. À court terme. Tout ce qui brille dans
et par l’écran réputera ces « idéologues passéistes » issus de l’imprimé, ringard et fastidieux. Ils osent même, les malheureux, citer Auguste Comte (cékiça ?).

Si en revanche, l’on songe à tout ce que la culture d’image exclut des écrans et des têtes, —l’articulation logique des moments, la négation du donné, l’anticipation, le possible, la durée, la valeur— on s’aperçoit vite qu’une politique du flux et du pixel, fût-ce sous des allures émancipatrices et protestataires, flatte le main-stream dans le sens du poil. En clair : descend le courant. Forcément conservatrice, dirait Duras. Imprévoyante, narcissique, ne tenant pas la mer. Surfer n’est pas naviguer. Longueur d’onde n’est pas longévité. Et si le plus résistant à l’usure, tout compte fait, était la page à angles droits, le papier tenace et insistant ? Entre le lièvre électronique et la tortue typographique, la partie engagée entre les deux cultures se jouera sur la ligne d’arrivée. Rendez-vous dans cent ans.

© RÉGIS DEBRAY, 1999 TOUS DROITS RÉSERVÉS"

(1) http://www.monde-diplomatique.fr/2000/05/BOURDIEU/13727
(2) http://regisdebray.com/politique:articles

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