jeudi 1 septembre 2011

Régis Debray sur l'incapacité des socio-démocrates à gérer les crises

Un étonnant passage du merveilleux livre de Régis Debray "Que vive la République" (Editions Odile Jacob) énonce assez lumineusement plusieurs des raisons qui peuvent amener les "modérés" à faillir à leurs obligations. C'est assez intéressant de lire cela alors qu'aujourd'hui plus grand chose ne distingue la plupart des partis socio-démocrates européens (qui ont pour certains été jusqu'à abandonner la particule "social" pour adopter la plus consensuelle dénomination de "démocrate", courant politique porté par des gens comme Tony Blair, Gerhard Schröder ou Bill Clinton) des partis de droite. Quand on voit que des Papaendreou, des Zapatero ou des Socrates appliquent méthodiquement des politiques férocement ultralibérales, privatisant jusqu'à leur grand-mère pour contenter les marchés, les banques et la troïka, nouveaux clercs du Dieu moderne qu'est "la main invisible", et tellement absurdes que même la droite s'y oppose (en Grèce notamment), cet extrait d'un livre qui date de 1989 reste d'actualité, et devrait inciter certains modérés de bonne foi qui se veulent encore de gauche à se poser des questions:

"Depuis un siècle, ceux qui dans le monde se réclament de la justice et plus précisément de l'idéal égalitaire peuvent se répartir sous trois rubriques. L'extrême ou l'ultra-gauche : elle a une pensée, elle n'a pas eu le pouvoir, pas de vérification possible. La gauche communiste a eu une pensée et le pouvoir ; elle a fait ses preuves. La gauche socialiste ou social-démocrate est la seule à avoir exercé le pouvoir d'Etat sans y avoir accumulé massacres et désastres économiques. Dût-on revisiter l'Etat-providence, il n' y a pas de quoi baisser les yeux de honte. L'épreuve du réel ne nous a nulle part étendus. Le socialisme démocratique, le seul centenaire qui peut aligner derrière lui autre chose que des phrases ou des cadavres, peut bien se targuer d'un "bilan globalement positif". Si l'on préfère la langue de Churchill à celle de M.Marchais, disons : la pire des gauches à l'exception de toutes les autres. Je m'y tiendrai.

Compte tenu de son seul défaut grave, celui de ses qualités : sa difficulté à affronter le "moment extrême" - guerre, crise ou souvenir de Révolution. Il ne serait pas décent de le passer sous silence, même si ces temps de distraction en estompent les traces. La montée aux extrêmes ne met pas notre espèce à son meilleur. Le catastrophisme révolutionnaire s'épanouit dans les catastrophes, le quiétisme social-démocrate, dans la paix (et sa plus belle vitrine est la Suède, pays neutre et préservé des guerres). Vieille règle: c'est ce que nous ne pensons pas qui nous pense, et nous brise. Beaucoup de socialistes ont voulu ignorer le tragique de l'histoire, qui leur a rendu la monnaie au centuple. Ils ne pensaient pas la guerre et périodiquement la guerre les a réduits en cendres. Juin 1848, 1871, 1914, 1931, 1940, 1956. Je pense à Blum, dont la vie, à mes yeux, n'a qu'une tâche mais de taille : la non-intervention aux côtés de la République espagnole. Les communistes gagnent les guerres (sauf en Afghanistan) et perdent la paix; les socialistes font mal la guerre mais gagnent par temps de paix les esprits et les élections."

Dans le même registre, et sur le même ton, Régis Debray, toujours aussi lucide, critique dans la vidéo ci-dessous les aléas de la gauche (française) contemporaine, son suivisme, son pro-américanisme échevelé qui l'amène à abandonner son indépendance nationale et suivre les diktats de l'Empire comme un petit caniche, son absence de vision historique et de doctrine, son admiration du multiculturalisme et des "communautés" et donc sa haine de la laïcité, et son incapacité à se situer sur place, balayée auparavant par Lénine et Mao, "le vent de l'Est", pour ensuite adopter la vision américaine du monde, "le vent de l'Ouest", tout cela au détriment des socialismes français tels que ceux de Proudhon ou Jaurès (comment ne pas être d'accord avec cela?). On lui objectera que toute la gauche française n'est fort heureusement pas comme cela (même le parti socialiste, que la critique de Debray vise particulièrement, a en son sein encore quelques irréductibles tels que Montebourg), et que cette même gauche s'en sort quand même largement mieux que la plupart des autres dans le monde. Il termine en dénonçant l'Europe (pour ma plus grande satisfaction), dont on se gargarise alors que "la plupart des Européens ont fait l'Europe pour abandonner toute idée de grande politique et même toute idée de politique", et l'intégration de l'Europe de l'Est, "Amérique de l'Est" et "Texas" selon lui.



Régis Debray analyse la crise de la gauche par prince_de_conde


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