dimanche 6 novembre 2011

Cornelius Castoriadis sur l'autonomie

Cornelius Castoriadis est de ces philosophes dont la pensée ne peut qu'illuminer le citoyen pétri d'idéaux égalitaires, émancipateurs et donc socialistes. Partisan d'une démocratie radicale, républicaine, spécialiste de la Grèce antique et combattant fermement le totalitarisme à l'époque où il triomphait dans les sphères intellectuelles de gauche, le lire parler d'universalisme, d'autonomie ou de liberté est une véritable jouissance.

"Qu'est-ce que le projet d'autonomie individuelle et collective?


C'est le projet d'une société où tous les citoyens ont une égale possibilité effective de participer à la législation, au gouvernement, à la juridiction et finalement à l'institution de la société. Cet état de choses présuppose des changements radicaux dans les institutions actuelles. C'est en cela qu'on peut l'appeler le projet révolutionnaire, étant entendu que révolution ne signifie pas des massacres, des rivières de sang, l'extermination des chouans ou la prise du palais d'Hiver. Il est clair qu'un tel état de choses est très loin du système actuel, dont le fonctionnement est essentiellement non démocratique. On appelle faussement nos régimes démocratiques, alors que ce sont des oligarchies libérales.

Comment ces régimes fonctionnent-ils ?

Ces régimes sont libéraux : ils ne font pas essentiellement appel à la contrainte , mais à une sorte de semi-adhésion molle de la population. Celle-ci a été finalement pénétrée par l'imaginaire capitaliste : le but de la vie humaine serait l'expansion illimitée de la production et de la consommation, le prétendu bien-être matériel, etc... En conséquence de quoi la population est totalement privatisée. Le métro-boulot-dodo de 1968 est devenu bagnole-boulot-télé. La population ne participe pas à la vie politique : ce n'est pas participer que de voter une fois tous les cinq ou sept ans pour une personne que l'on ne connait pas, sur des problèmes que l'on ne connaît pas et que le système fait tout pour vous empêcher de connaître. Mais pour qu'il y ait un changement, qu'il y ait vraiment un autogouvernement, il faut certes changer les institutions pour que les gens puissent participer à la direction des affaires communes ; mais il faut aussi et surtout que change l'attitude des individus à l'égard des institutions et de la chose publique, de la res publica, de ce que les Grecs appelaient ta koina (les affaires communes). Car, aujourd'hui, domination d'une oligarchie et passivité et privatisation du peuple ne sont que les deux faces de la même médaille.

Faisons une parenthèse un peu théorique. Il y a toujours, abstraitement, trois sphères dans la vie sociale considérée du point de vue politique. Une sphère privée, celle de la vie étroitement personnelle des gens ; une sphère publique, où se prennent les décisions s'appliquant obligatoirement à tous et publiquement sanctionnées ; et une sphère que l'on peut appeler publique-privée, ouverte à tous mais où le pouvoir politique, même s'il est exercé par la collectivité, n'a pas à intervenir : la sphère où les gens discutent, publient et achètent des livres, vont au théâtre, etc... Dans la parlance contemporaine, la sphère privée et la sphère publique-privée ont été mélangées, surtout depuis Hannah Arendt, et cette confusion revient tout le temps chez les intellectuels qui parlent de "société civile". Mais l'opposition société civile/Etat (qui date de la fin du XVIIIe siècle) ne suffit pas, elle ne nous permet pas de penser une société démocratique. Pour cela, il nous faut utiliser cette articulation en trois sphères. Pour reprendre les termes grecs anciens, nnous devons distinguer entre l'oikos (la maison, la sphère privée), l'ekklèsia (l'assemblée du peuple, la sphère publique) et l'agora (le "marché et le lieu de rencontre, la sphère publique-privée). Sous le totalitarisme, les trois sphères sont totalement confondues. Sous l'oligarchie libérale, il y a à la fois domination plus ou moins nette de la sphère publique par une partie de la sphère publique-privée (le "'marché", l'économie) et suppression du caractère effectivement publique de la sphère publique (caractère privé et secret de l'Etat contemporain). La démocratie, c'est l'articulation correcte des trois sphères et le devenir vraiment public de la sphère publique. Cela exige la participation de tous à la direction des affaires communes, et cela à son tour exige des institutions qui permettent aux gens de participer et les incitent à le faire. Cela à son tour est impossible sans égalité politique effective. C'est là le vrai sens de l'égalité : une société ne peut pas rendre les gens égaux au sens où elle rendrait tout le monde capable de courir le cent mètres en dix secondes ou de jouer admirablement l'Appassionata. Mais elle peut les rendre égaux quant à leur participation effective à tout pouvoir institué existant dans la société.

C'est cela, le projet d'autonomie, dont la réalisation ouvre bien entendu des problèmes considérables. Personne ne peut avoir leur solution tout seul et d'avance ; seule la société, si elle se met en mouvement, pourra les résoudre. Par exemple, il est clair qu'une société démocratique est incompatible avec l'énorme concentration du pouvoir économique qui existe aujourd'hui. Il est tout aussi clair qu'elle est incompatible avec une pseudo-planification bureaucratique. Il y a aussi la question de la liberté dans le travail. les citoyens ne peuvent pas être esclaves dans leur travail cinq ou six jours par semaines, et libres les dimanches politiques. Il y a donc un objectif d'autogouvernement dans la sphère du travail : c'est ce que j'ai appelé depuis plus de quarante ans la gestion de la production par les producteurs ; certes, cela pose aussi des problèmes, par exemple la participation des techniciens et des spécialistes. Cela implique aussi un marché qui soit un véritable marché, non pas comme aujourd'hui un marché dominé par les monopoles et les oligopoles - ou les interventions de l'Etat. Toutes ces transformations présupposent - et vont de pair avec - une transformation anthropologique des individus contemporains.

La culture des individus, en somme ?

On peut, si l'on veut, appeler cela culture. Il s'agit de la relation étroite et profonde existant entre la structure des individus et celle du système. Aujourd'hui, les individus sont conformes au système et le système aux individus. Pour que la société change, il faut un changement radical dans les intérêts et les attitudes des êtres humains. La passion pour les objets de consommation doit être remplacée par la passion pour les affaires communes."

Cornelius Castoriadis, "une société à la dérive", éditions Points.

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