lundi 31 décembre 2012

Michéa, Dufour, Guillebaud et Noël sur les limites

Voici un excellent article publié par le mensuel « la Décroissance » – un journal iconoclaste qui mérite d'être lu par le plus grand nombre – qui est en fait un entretien croisé avec quatre intellectuels critiques : Agnès Noël, Jean-Claude Guillebaud, Dany-Robert Dufour et Jean-Claude Michéa. Le thème est celui des limites, non seulement en économie mais aussi en matières sociétales. Des points de vue antilibéraux qui remettent en cause plusieurs idées dominantes et émettent de sévères rappels – que l'on pense, par exemple, à la défense de la pédophilie par tout un pan de l'extrême-gauche au nom d'un libéralisme des moeurs exacerbé. Je le reproduis ici mais invite tous ceux qui passeraient sur ce très modeste blog à aller se procurer, en kiosque ou sur le net, un exemplaire de ce journal qui fait honneur à la liberté de la presse. Bonne lecture.


« Or s'il peut exister de bons arguments en faveur, par exemple, de la réforme du mariage, il est clair que le fait qu'on soit en 2012 n'a rien à voir avec la question (en philosophie "le temps ne fait rien à l'affaire" et les idées de Spinoza ou de Marx ne sont pas a priori moins actuelles que celles de Luc Ferry). C'est même précisément cette foi naïve en l'existence d'un "sens de l'histoire" qui avait jadis conduit une partie notable de l'extrême gauche à justifier l'inceste (voir, entre autres, le dossier de la revue féministe Ah! Nana de septembre 1978) ou la pédophilie (la célèbre pétition du 26 janvier 1977 regroupant même certains des plus grands noms de l'époque, de Sartre à Deleuze, en passant par Guattari, Lyotard ou Jean-Pierre Faye). Il serait bon que la ville religion du Progrès cesse enfin d'être l'ultime prétexte pour refuser de penser et de débattre. »

Si un problème avec les images, voici les liens pour les avoir en taille réelle :

vendredi 21 décembre 2012

Todd sur l'Europe et la nation française

« L'assimilation est avant tout un processus anthropologique dont les acteurs principaux sont les immigrés et les milieux populaires. (...) Mais il existe aussi une dimension idéologique de l'assimilation : le groupe immigré doit symboliquement entrer dans une société d'accueil à laquelle il doit s'identifier. Pour les enfants des immigrés arrivés en France avant la Seconde Guerre mondiale, s'assimiler ce n'était pas seulement épouser dans certaines proportions des enfants de Français, c'était devenir eux-mêmes la France, identification d'autant plus facile, efficace et indolore que la définition dominante de l'idéal national rejetait toute notion d'ethnicité, d'origine, de généalogie. La nation républicaine se définit par son avenir autant que par son passé. C'est pourquoi, dans le contexte culturel français, une conception nationale forte facilite l'assimilation comme l'a justement soulignée Jean-Claude Barreau. Or le mythe européen affaiblit la nation dans son rôle de fixation des fidélités collectives, sans parvenir à la remplacer. La construction européenne est devenue génératrice d'anomie dans les banlieues : elle désintègre la seule identité collective qui pourrait être commune aux milieux populaires français et aux enfants d'immigrés, la France, en tentant de remplacer par une Europe abstraite à laquelle ni les uns ni les autres ne peuvent adhérer. » (Emmanuel Todd, Le destin des immigrés)

mercredi 19 décembre 2012

Jean-Marc Mandosio sur Michel Serres

Ce que cela fait du bien de voir quelqu'un remettre en place ce béat barbon à casquette renversée de Michel Serres. Michel Serres, qui nous gratifie ponctuellement d'illuminations Sillicon-Valleyesques du genre Terminator sur chaise roulante, est ici rappelé à l'ordre assez laconiquement par l'excellent Jean-Marc Mandosio, pour le compte de la toute aussi géniale Encyclopédie des Nuisances.

« Et Michel Serres a la joie de nous annoncer :

"[...] aujourd'hui, notre mémoire est dans le disque dur. De même, grâce aux logiciels, nous n'avons plus besoin de savoir calculer ou imaginer. L'humain a la faculté de déposer les fonctions de son corps dans les objets. Et il en profite pour faire autre chose. [...] Demain, le corps libéré par les nouvelles technologies inventera autre chose." (L'Expansion, 20 juillet 2000)

Il faut être un philosophie aussi rigoureux que Michel Serres pour tabler sur la puissance d'"invention" que pourraient conserver des "humains" enfin "libérés" de la mémoire et de l'imagination, et qui seraient obligés d'activer – tâche impossible, puisqu'ils auraient perdu, avec la mémoire et l'imagination, toute capacité de calculer et de raisonner – un appareillage électronique complexe chaque fois qu'ils voudraient recourir à ces facultés si commodément "déposées" dans les ordinateurs. Quand Serres affirme que "l'informatique calcule, mémorise, décide même à notre place", il prend au pied de la lettre (et ce n'est évidemment pas innocent) les métaphores anthropomorphes assimilant l'ordinateur à un être humain :

lundi 17 décembre 2012

« Où va cet âne ? », d'Ikonotekst groupe

Voici un texte issu du Monde Diplomatique de Novembre 2012, et qui pour une fois aborde un sujet un peu différent des thèmes qui y sont abordés en général : l'art contemporain. Il s'agit d'une analyse critique particulièrement bien ficelée de l'idéologie qui sous-tend cette forme d'art, ainsi que ses liens avec la doctrine libérale hégémonique. Cette idéologie, le post-modernisme, promeut selon ce collectif une vision du monde fragmentée, instable, fugace, et l'on peut voir ainsi dans cette forme d'art un des rouages culturels du système capitaliste libéral, dont on sait depuis Mauss qu'il est un fait social total. De quoi nous rappeler les brillantes analyses de Castoriadis sur le postmodernisme, que l'on peut trouver en partie ici :

« Nous sommes devant une collection de demi-vérités perverties en stratagèmes d'évasion. La valeur du "postmodernisme" comme théorie est qu'il reflète servilement et donc fidèlement les tendances dominantes. Sa misère est qu'il n'en fournit qu'une simple rationalisation derrière un apologétique, qui se veut sophistiquée et n'est que l'expression du conformisme et de la banalité. Se concoctant agréablement avec les bavardages à la mode sur le "pluralisme" et le "respect de la différence", il aboutit à la glorification de l'éclectisme, au recouvrement de la stérilité, à la généralisation du principe "n'importe quoi va", que Feyerabend a si opportunément proclamé dans un autre domaine. Aucun doute que la conformité, la stérilité et la banalité, le n'importe quoi, sont les traits caractéristiques de la période. Le "postmodernisme", l'idéologie qui la décore avec un "complément solennel de justification", présente le cas le plus récent d'intellectuels qui abandonnent leur fonction critique et adhèrent avec enthousiasme à ce qui est là, simplement parce que c'est là. Le "postmodernisme", comme tendance historique effective et comme théorie, est assurément la négation du modernisme. »

Où va cet âne ?


Deux œuvres, deux époques. Lorsqu’on le rapproche du « Radeau de la “Méduse” », de Théodore Géricault, l’âne photographié sur une barque par Paola Pivi révèle certaines des caractéristiques du monde actuel : amorphe, éclaté, résigné. Un monde que nombre d’artistes se contentent de refléter, sans instaurer avec lui de distance critique.
par Ikonotekst groupe - Artistes réunis, novembre 2012

vendredi 14 décembre 2012

Réflexions de Cioran

Cioran : « De la France »

A prendre avec des pincettes, mais intéressantes néanmoins...

« Les Français ne peuvent plus mourir pour quoi que ce soit. Le scepticisme cérébral est devenu organique. L'absence d'avenir est la substance du présent. Le héros n'est plus concevable – parce que personne n'est plus inconscient ni profond.

Une nation est créatrice tant que la vie n'est pas sa seule valeur, tant que ses valeurs sont ses critères. Croire dans la fiction de la liberté et mourir pour elle ; participer à une expédition pour la gloire ; considérer que le prestige de son pays est nécessaire à l'humanité ; substituer à cette dernière ce en quoi l'on croit, voilà les valeurs.

Tenir d'avantage à sa peau qu'à une idée ; penser avec l'estomac ; hésiter entre honneur et volupté ; croire que
vivre est bien plus que tout, voilà la vie. Mais les Français n'aiment plus qu'elle, et ne vivent plus que par elle. Depuis longtemps, ils ne peuvent plus mourir. Ils l'ont trop souvent fait dans le passé. Quelles croyances s'inventer ? Leur manque de vitalité leur a montré la vie. Et la Décadence n'est que le culte exclusif de la vie. » p.38

jeudi 13 décembre 2012

Entretien avec X

On m'a posé récemment ces questions pour un travail, au nom de mon activité de "blogger" 
– terme ô combien détestable. Voici mes réponses. 

« Le prix nobel de la paix décerné à l'ue pour son travail pour la démocratie est-il juste ? »

On peut en douter, l'action de l'Union Européenne semble pour l'instant avoir plus d'effets négatifs que positifs, tant en matière de paix que de démocratie. Tout d'abord, il faut rompre avec un mythe propagé par les défenseurs ardents de la construction européenne : celle-ci aurait permis à l'Europe de vivre en paix depuis son existence. Il n'y a rien de plus faux : il s'agit au contraire de la paix qui a permis la construction européenne depuis ses débuts. C'est en effet grâce, entre autre, à la sortie de la deuxième guerre mondiale, au bouclier nucléaire des Etats-Unis d'Amérique ainsi qu'à l'existence d'un ennemi commun fédérateur – l'U.R.S.S. – que la paix en Europe a pu être aussi pérenne. Il ne s'agit en outre que d'une parcelle de l'Europe, c'est-à-dire l'Europe de l'Ouest principalement, comme l'attestent les conflits dans les Balkans.

mardi 11 décembre 2012

Devoir d'insolence : nique les bobos

Le ronflant hebdomadaire de la rebellitude conforme et satisfaite, le dénommé Inrocks, vient de récemment publier une pétition en faveur de Saïd Bouamama et Saïdou de ZEP. Ces derniers ont été attaqués en justice par l’AGRIF, une association d’extrême-droite bornée par un horizon antiraciste assez loufoque qui consiste à attaquer uniquement le racisme anti-blanc ou la « christianophobie ». Ayant déjà perdu plus de cinq procès contre Charlie Hebdo, elle n’en démord néanmoins pas. En cause dans ce cas-ci, une chanson, au titre très fin au demeurant (Nique la France), et au délicat refrain qui suit : « Nique la France et son passé colonialiste, ses odeurs, ses relents et ses réflexes paternalistes / Nique la France et son histoire impérialiste, ses murs, ses remparts et ses délires capitalistes. »

La pétition, en somme, pourrait se résumer à ceci : les paroles de la chanson sont justifiées, elles ne font que dénoncer les scandales d’une République qui ne tient pas ses engagements, et puis d’ailleurs Aragon l’a fait donc pourquoi pas eux ? En plus, sachez-le, ce sont les premiers concernés qui font foi de les réprimander, et c’est pour cela que cela en perturbe certains : « cela dépasse, choque et insupporte qu’une telle parole puisse être portée, d’autant plus quand elle l’est par ceux qui subissent en premier lieu les politiques racistes et antisociales.» Et eux de citer une ribambelle d’artistes et de « militants » tels que NTM, Sniper, Ministère AMER, Monsieur R, La Rumeur, Youssoupha ou Houria Bouteldja comme autant de preuves de l’injustice.
(...)

La suite ici.

lundi 10 décembre 2012

Eloge des frontières

(Article paru dans le bulletin du Cercle du Libre Examen n°52)

Régis Debray remarque, dans ses études sur le sacré, que notre époque a cette caractéristique particulière d'ériger en tabou la notion même de tabou. Il n'est pas un jour où l'on ne nous somme pas de « déconstruire », « faire table rase du passé », « aller de l'avant » ou « briser les tabous ». Pourtant, un constat s'impose, s'il y a bien un tabou qui a une emprise prégnante sur nos bonnes âmes contemporaines, c'est la notion de frontière. Pas un jour où ces échines souples ne vantent pas à tue-tête l'ouverture des frontières, la disparition des frontières ou un monde sans frontières - cette « berceuse pour vieux enfant gâtés » (Debray).

Fait des débris d'un certain mai 68, récupérés avec cynisme par la cohorte des libéraux qui pullulent en haut de l'échelle, cet imaginaire voudrait nous faire croire que de l'abolition des frontières adviendraient l'émancipation du genre humain, le bonheur du plus grand monde, bref l'Eden ou du moins quelque chose s'en rapprochant. Chose frappante, un tel mythe semble acclamé de l'extrême-gauche à l'extrême-droite, en passant par les centrismes des deux côtés. Des gens comme Besancenot (1) ou Philippe Corcuff (2) se mettent en effet à trembler de peur à l'idée d'une réinstauration des frontières en synchronisation avec les associations patronales européennes (MEDEF, VOKA,...), les uns sous prétexte de solidarité transnationale et cosmopolitique, les autres en raison d'un libre-échangisme érigé en dogme absolu. La frontière est désormais la mal aimée d'une majorité de ce qu'on appelle nos élites, avec des retombées évidentes sur la population.

dimanche 25 novembre 2012

La guerre des classes ne fait que commencer

Affaire des « pigeons », Ayrault au MEDEF, rapport Gallois, les temps ne sont pas à la fête pour les socialistes. Hormis le père Noël, les rouges n'ont guère de raisons de bambocher vu la situation catastrophique qui s'annonce, austérité en bagage et politicards accrochés au pouvoir comme une tique à un chien, ou un boulet à un prisonnier. Ce qui est assez perturbant dans la situation française, c'est de voir une telle puissance de feu du côté des patrons, qui "en imposent" et donc imposent au gouvernement leurs désidératas en matière de fiscalité, de code du travail, de réformes sociales, etc. alors que le pouvoir hégémonique est censé être "de gauche" et même "socialiste". Néanmoins, je ne suis pas de l'avis de rejeter tout cela sur le pouvoir prétendu socialiste ou le (grand) patronat, qui après tout l'un comme l'autre jouent leur rôle respectif.

Ce qui est véritablement problématique dans cette histoire, c'est de voir une apathie aussi massive en ce qui concerne les premiers concernés : les travailleurs. Il y a comme une léthargie profonde, provoquée par les trente glorieuses et entérinée par la révolution libérale Thatcher-Reagan des années 70/80 ainsi que la chute du mur de Berlin, qui a permis au patronat de reprendre de ses forces et reprendre l'ascendant sur l'autre camp. Résultats : des réformes toujours plus virulentes et toujours plus libérales, qui s'entassent au rythme des corps épuisés qui tombent sur le champ de bataille. Car oui, en effet, la lutte des classes, cette véritable guerre politique, n'est en rien datée. Le milliardaire Buffet l'a très bien résumée avec ce cynisme de milliardaire : c'est sa classe qui la mène et la gagne.

mardi 13 novembre 2012

Obama, Empereur du moindre mal

Le suspense est enfin terminé. Barack Obama a été réélu en emportant le vote des grands électeurs à hauteur de 332 voix contre 206, face à un adversaire mormon et friqué jusqu’aux cieux. Depuis lors, c’est l’Épiphanie dans les chaumières bien-pensantes. Le président le plus cool de tous les temps a réussi encore une fois cet exploit de séduire l’imaginaire de la bourgeoisie de gauche européenne et mondiale. Pourtant, son bilan calamiteux ne mérite guère plus qu’un sourire gêné de la part du camp dit progressiste.
 
Oh, certes ! la campagne de la « Grande presse » ne fut pas aussi odieuse qu’en 2008. Le règne prolongé de l’homme a sérieusement remis en place quelques esprits vagabonds et naïfs qui voyaient en lui une sorte de Messie du XXIe siècle. Une bonne douche froide en somme pour quelques têtes molles. Le journal Libération, pourtant burlesquement démocrate, n’a même pas été de sa bonne grosse Une pleine d’espoir et d’ambition pour le président du monde ! Tout le monde s’accorde néanmoins à dire qu’Obama élu vaut bien mieux qu’un homme borné par une bigoterie d’un autre âge et un cynisme pour le coup férocement moderne. Qui oserait en effet clamer que ce phénomène affairiste dénommé Romney aurait été un meilleur choix, quand on sait que le Parti Démocrate serait probablement déjà bien à droite de l’échiquier politique général de l’Europe ? Hormis quelques courageux néoconservateurs pour prédire le salut de l’Humanité par l’élection inéluctable de ce dernier, l’avis général est quand même, fort heureusement, de dire qu’Obama est le moins « dégueulassement » libéral des deux.

Obama : la brutalité libérale, le swag en plus

Néanmoins, passée l’affirmation de cette évidence, un bilan s’impose. En dépit de l’appui forcené d’une cohorte toujours aussi vive de soutiens du showbiz, et nonobstant le militantisme de milliardaire de Georges Clooney, Obama reste et restera l’une des plus phénoménales déceptions, l’une des plus grosses farces pondues par l’empire américain. Loin des idées merveilleuses qui fourmillent dans les têtes refaites de Stacey, Ronda et Tom, ces Californiens dont le vote démocrate satisfait une conscience d’autant plus comblée qu’ils contemplent le quotidien des Américains du haut de leur villa, le président américain s’est révélée être d’une pleutrerie sans bornes. La réforme tant vantée de la sécurité sociale, le Patient Protection and Affordable Care Act voté en 2010, a subi l’essoreuse libérale pour finir en T-shirt taille XXXS. Cette prétendue sécurité sociale n’est plus qu’une vague protection laissant toujours le secteur privé hégémonique, le président ayant abandonné en cours de route le projet d’assurance publique.

Idem en ce qui concerne l’écologie, « la grande loi sur l’énergie, qui devait taxer les émissions de gaz à effet de serre et encourager le recours aux énergies alternatives a été bloquée par le Sénat en juillet 2010. » (Antoine Prat). Barack Obama, qui avait déjà soutenu le plan Paulson de Bush Jr à l’époque où il était sénateur démocrate, continue le travail de sape de son prédécesseur républicain. Complaisant avec les forts, violents avec les faibles, ironisant devant ses groupies richissimes sur ses électeurs déçus, il conclue un accord en août 2011 pour éviter le défaut de paiement. Cet accord, particulièrement satisfaisant aux yeux des républicains, refuse totalement d’augmenter le niveau d’imposition, sacrifiant uniquement le budget public pour un montant colossal de 2 400 milliards de dollars répartis sur les dépenses civiles et militaires. Ne parlons même pas des prouesses du prix Nobel de la paix en matière de politique étrangère et de libertés publiques : la prison de Guantanamo semble toujours aussi accueillante aux nombreux fortunés invités à y résider temporairement, le Patriot Act a été renouvelé et les visites impromptues des drones téléguidés n’ont jamais été aussi nombreuses.
Les hymnes à sa gloire [...] omettaient de dire que l’ancien étudiant radical a depuis longtemps troqué le col Mao pour le col Rotary
Toute cette débâcle n’est en rien surprenante si l’on s’intéresse quelque peu à l’histoire de l’homme, de la campagne électorale et du pays. Les hymnes à sa gloire, qui germaient comme autant de fleurs d’automne sur le fumier de la journaille, omettaient de dire que l’ancien étudiant radical a depuis longtemps troqué le col Mao pour le col Rotary. Jeune homme ambitieux, sénateur amateur de compromis, sa pratique du pouvoir n’a pas rompu avec un passé peu versé dans la confrontation et le rapport de force. Sa pusillanimité a été si grande qu’un Bill Maher en a appelé à « un peu plus de George Bush » chez Obama – traduction : un peu plus de cojones. Son entourage donnait déjà un aperçu de sa politique future : Tim Geithner et Larry Summers à la tête de l’économie américaine, c’était deux économistes néolibéraux responsables de la dérégulation financière sous Clinton qu’il mettait à des postes clés. Et au-delà de l’individu lui-même, comment espérer une quelconque audace venant de la part d’un homme ayant déboursé plus de 900 millions de dollars pour sa campagne ? Pieds et poings liés par ses mécènes, le pouvoir de l’argent n’a pas eu grand chose à craindre de ses gesticulations. L’arrêt de 2010 sur le financement de la campagne laissant les entreprises privées libres de financer ad infinitum les candidats achevait de renforcer un tel système, où « médias, pouvoir et argent achèvent leur fusion ».

 Oncle Sam en Europe

Tel est le problème de l’Amérique : son système, ses institutions, figées mais mouvantes, comme un bloc de pierre sur un tapis roulant. Les évolutions se passent comme si ce conservatisme absurde donnait quelques signes de changement afin de donner signe de vie. Comme le dit Philip Golub dans un entretien avec le Parti de Gauche sur la politique étrangère du pays : « Tous les présidents américains depuis 1945 ont été des “présidents de guerre”. Aussi libéraux soient-ils, ils président brièvement des structures de pouvoir qui les dépassent en grande partie, et héritent d’engagements internationaux qu’ils ne peuvent liquider. Les présidents passent mais les structures restent. Ils peuvent faire évoluer le système aux marges. Mais il faudrait des conditions historiques extraordinaires pour changer la logique profonde des relations internationales des États-Unis. Barack Obama n’échappe malheureusement pas à la règle. (…) En fait, Obama s’affirme en politique internationale comme un réaliste classique, plutôt qu’un visionnaire. Sa politique ressemble, comme il l’a lui même affirmé, à celle de George Bush senior ou encore à celle de Nixon. »

Dans un tel contexte, il n’y a qu’un Bernard-Henri Lévy pour défendre mordicus son protégé, avec le style ordurier qui les caractérise si bien, lui et la porcherie vivace qui sert d’habitacle à ses pensées. « La grandeur d’Obama », cet « homme mesuré, au charisme inentamé » qui « ne se lasse pas, depuis son premier grand discours de 2004, de dire et répéter qu’il n’est pas l’homme des États rouges contre les États bleus, mais des États-Unis d’Amérique », tels sont les camouflets sirupeux envoyés à l’esprit de ses lecteurs dans ses diverses lettres d’amour adressées à son cher « Kennedy noir ». Il manquait en effet un Socrate moderne pour nous éclairer sur le caractère « révolutionnaire » de Barack Obama, ce « 44e président des États-Unis [qui] vient, en quatre ans, de mener au moins trois révolutions ». Et, comme un écho assourdissant à ce plaidoyer, les Laurel & Hardy non-élus de l’Europe, Barroso et Van Rompuy, assurent le Président de leur soutien entier et indéfectible : « La création de croissance et d’emplois reste une priorité pour les deux, les États-Unis et l’Union européenne, et nous continuerons à travailler avec le président Obama pour déverrouiller le potentiel sans pareil du marché transatlantique ».

Ces copulateurs frénétiques du néant ont au moins le mérite d’être clairs. Qu’ils mettent sans doute la charrue avant les gueux dans leur entreprise atlantiste, l’on pouvait s’y attendre compte tenu de la longue histoire d’amour entre les européistes et l’empire américain. L’on sait en effet que, depuis l’origine, la construction européenne s’est faite avec l’accord tacite et content des yankees, trop heureux d’y voir un allié efficace et résigné. Depuis l’arrivée des pays d’Europe de l’Est, cette « Amérique de l’Est » (Régis Debray), l’atlantisme n’a jamais eu autant la cote en Europe. FMI à tous les étages et dans les institutions européennes, affaire Swift, Grand Marché Transatlantique dérégulé et libre-échangiste, OTAN omniprésent, que dire d’autre si ce n’est que ces États-Unis d’Europe commencent à ressembler furieusement à une Europe des États-Unis ?

L’autre Amérique
Opposé à l’idéologie du Progrès et favorable à la justice sociale, le populisme fut ainsi à l’origine de nombreux mouvements populaires en Amérique.
Dans ce cataclysme dont on a du mal à sortir sans un certain degré d’antiaméricanisme, il est malgré tout bon, il est même souverainement bon de se rappeler qu’il existe à côté du McDo et de la culture de divertissement une autre Amérique. Non, je ne parle pas de l’Amérique bling-bling chroniquée par le Tintin des bourges dans son livre American Vertigo. Je ne parle pas non plus de cette Amérique égoïste et égocentrique qui a fait d’un livre d’Ayn Rand sa seconde bible. Je parle bien plutôt de cette Amérique marginale et ignorée, celle de la common decency, celle du populisme, celle de John Steinbeck et de Christopher Lasch. Il existe en effet dans cette Mecque du capitalisme une tradition philosophico-politique qui a été portée des petits paysans américains jusqu’à Martin Luther King et qui s’est historiquement mise en travers des puissances du capital. Patriote, opposée à la fois à l’assistanat d’État et aux délires « laissez-fairiste » du marché capitaliste, elle faisait du local, de la vie de quartier, de la liberté et de la responsabilité les valeurs propices à une troisième voie, transcendant le clivage gauche-droite. Opposé à l’idéologie du progrès et favorable à la justice sociale, le populisme fut ainsi à l’origine de nombreux mouvements populaires en Amérique.

Passés les mirages propagés par le charisme indéniable de Barack Obama, il est nécessaire de garder à l’esprit qu’on ne changera pas ce pays à l’aide des outils standards de la fumeuse « démocratie représentative ». Seule une révolution – populiste ? – serait à même de changer réellement le statut de ce pays miné par la culture de masse et une oligarchie ayant fait sécession. Il a été souvent remarqué qu’en dépit de tout, Obama reste une lueur d’espoir en tant que premier (et unique) président noir de l’histoire américaine. Préférons à cette vision raciale de la politique celle, plus sociale, d’un Christopher Lasch : « Si nous pouvons surmonter les fausses polarisations que suscite aujourd’hui la politique dominée par les questions de sexe et de race, peut-être découvrirons-nous que les divisions réelles restent celles de classes. “Le retour à l’essentiel” [back to basics] pourrait signifier un retour à la lutte des classes (puisque c’est précisément l’élément essentiel que nos élites rejettent comme irrécupérablement démodé) ou du moins à la politique dans laquelle la question de classe sociale deviendrait dominante. Inutile de dire que les élites qui donnent le ton à la politique américaine, même lorsqu’elles sont en désaccord sur tout le reste, ont toutes sans exception intérêt à étouffer cette conception là de la politique. » (La révolte des élites, éditions Flammarion, p.122)

Boîte noire
  • Une comparaison des administrations Bush et Obama sur les questions de torture, de surveillance et de détention, c’est ici.
  • Une analyse sur le mariage entre médias, pouvoir et argent aux États-Unis par .
  • Un retour désabusé sur les promesses soulevées par le candidat Obama par ici.

samedi 3 novembre 2012

Recension de l'ouvrage « la culture de l'égoïsme »

Christopher Lasch discutant avec Cornélius Castoriadis, c'est un peu le rêve de tout socialiste qui se respecte, comme une sorte de « Sonic rencontre Mario » pour la première fois. Ce sont en effet deux grandes références du monde anticapitaliste, membres de cette constellation de penseurs qui remettent sévèrement en cause l'époque « postmoderne » dans laquelle ils vivent, et tous les dogmes qui y sont accrochés comme la queue d'une comète, au nom même de l'idéal socialiste. Démocrates radicaux, proches des idées libertaires, écologistes, anti-consuméristes, fidèles à une tradition républicaine antique et sceptiques à l'égard du clivage gauche-droite, ces deux auteurs étaient faits pour se rencontrer.

Lasch vient de la Nouvelle Gauche américaine mais s'en séparera assez vite pour ensuite la critiquer. Fortement influencé par les travaux de l'école de Francfort, il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur la notion de Progrès (dont il fut un ardent critique), la famille, le populisme (qu'il tentait de remettre en valeur), la culture de masse et le narcissisme progressant du capitalisme libéral-libertaire. Castoriadis quant à lui est issu du célèbre mouvement marxiste anti-stalinien « socialisme ou barbarie », proche du communisme de conseils. Français d'origine grecque, il sera l'un de plus grands théoriciens de l'anti-totalitarisme et de l'opposition à la bureaucratie après la deuxième guerre mondiale, se distanciant bien vite de l'U.R.S.S. (longtemps avant les misérables sous-pensées libérales des « Nouveaux Philosophes » (1)), puis plus tard du marxisme. La majeure partie du restant de sa vie philosophique sera consacrée entre autre à l'étude de la Grèce antique, de la démocratie directe, de l'imaginaire des sociétés (de la société capitaliste plus particulièrement), de la privatisation des individus et de l'autonomisation croissante de la techno-science.

C'est en 1986 que ces deux intellectuels se rencontrèrent pour discuter sur la chaîne de télévision du service public britannique Channel 4, au cours d'une émission animée par Michael Ignatieff, homme politique et philosophe lui-même. Grâce à l'excellente collection Climats (2), cette émission jamais rediffusée ni transcrite complètement (la chaîne elle-même en avait visiblement perdu toute trace) est disponible sous la forme d'un petit ouvrage, postfacé par Jean-Claude Michéa. Admirable introduction à la pensée de ces trois personnes, en voici un compte-rendu.

jeudi 1 novembre 2012

Henry Miller, « le cauchemar climatisé »

"LE DOCTEUR SOUCHON : PEINTRE ET CHIRURGIEN

Un des faits qui me frappent le plus, à mesure que je voyage à travers l'Amérique, c'est que les hommes qui promettent, les messagers de la joyeuse nouvelle, les hommes qui permettent encore d'espérer à ce moment le plus sinistre de notre histoire, sont soit des gamins qui n'ont pas vingt ans, soit de grands garçons de soixante-dix ans passés.

En France les vieillards, surtout ceux de souche paysanne, sont une joie et un réconfort pour les yeux. Ils sont comme de grands arbres qu'aucune tempête ne peut déraciner ; ils rayonnent de paix, de sérénité, de sagesse. En Amérique, les vieillards offrent d'ordinaire un triste spectacle, et surtout ceux qui ont réussi, qui ont prolongé leur existence bien au-delà des limites naturelles par une sorte de respiration artificielle. Ce sont d'horribles et vivants exemples de l'art de l'embaumeur, des cadavres ambulants aux mains de mercenaires grassement payés qui déshonorent leur profession.

Les exceptions à la règle – et le contraste est saisissant ! - sont les artistes et par artistes j'entends les créateurs, quel que soit leur champ d'activité. La plupart d'entre eux ont commencé à se développer, à révéler leur individualité passé l'âge de quarante-cinq ans, l'âge de la retraite dans l'industrie de ce pays. Il faut convenir d'ailleurs que le travailleur moyen, qui fonctionne comme un robot depuis l'adolescence, est à cet âge à peu près mûr pour la casse. Et ce qui est vrai du robot ordinaire l'est aussi du maître robot, du soi-disant capitaine d'industrie. Seule sa fortune lui permet de nourrir et d'entretenir la faible et vacillante flamme. Sur le chapitre de la vitalité, passé quarante-cinq ans, nous sommes une nation de déchets.

Mais il existe une catégorie d'hommes vigoureux, assez vieux jeu pour être restés de farouches individualistes, qui méprisent ouvertement les sentiers battus, sont passionnément attachés à leur métier, impossibles à séduire ni à acheter, qui travaillent de longues heures, souvent sans en tirer gloire ni récompense, mais qui sont poussés par un motif bien simple : la joie d'en faire à leur tête. Leur route sur un point de parcours s'est éloignée de celle des autres. Les hommes dont je parle se reconnaissent au premier coup d'oeil : il y a dans leur attitude quelque chose de plus vital, de plus agissant que la simple soif de puissance. Ils ne cherchent pas à dominer mais à se réaliser eux-mêmes. Ils opèrent depuis un centre éloigné des remous. Ils évoluent, ils mûrissent, ils donnent l'exemple en étant simplement ce qu'ils sont.

Cette question, la relation entre la sagesse et la vitalité, m'intéresse fort, car, contrairement à l'opinion générale, je n'ai jamais pu considérer l'Amérique comme un pays jeune et débordant de vitalité, mais au contraire comme une nation prématurément vieillie, comme un fruit qui s'est gâté avant d'avoir pu parvenir à maturité. Le mot clef du mal qui nous ronge, c'est le mot gaspillage. Des gens qui gaspillent ne sont pas sages, pas plus qu'ils ne peuvent rester jeunes et vigoureux. Si l'on veut convertir l'énergie en formes plus hautes et plus subtiles, il faut d'abord la conserver. Le prodigue est vite à bout de ressources, il devient victime des forces mêmes dont il a usé avec tant d'insouciance. Même les machines demandent à être traitées d'une main experte pour donner le meilleur rendement. Ou alors, comme c'est le cas en Amérique, il faut les produire en quantités si énormes qu'on peut se permettre de les mettre au rebut avant que l'âge les ait rendues inutilisables. Mais quand il s'agit de jeter à la casse des êtres humains, c'est une autre histoire. On ne peut pas mettre des créatures humaines au rancart comme des machines. Il existe une curieuse corrélation entre la fécondité et les ferrailles de rebut. Il semble que le désir de procréer s'étiole quand on limite à quarante-cinq ans la période utile."

H.Miller, Le cauchemar climatisé, p.134-136

mardi 23 octobre 2012

Michéa : le socialisme sous le feu du progrès

Voilà quelques semaines, Jean-Claude Michéa a été cité par le Nouvel Obs, dans la nébuleuse intellectuelle « néo-réacs ». Nous passerons sur le gloubi-boulga mollement policier servi par le magazine, mais nous ne passerons pas sur la faute que constitue la méconnaissance de l’œuvre du philosophe montpelliérain.
 

La pensée de Jean-Claude Michéa est féroce, car elle est libre de toute attache de parti ou de dogme, et de toute contrainte de réputation. C’est sans doute ce qui fait sa marginalité, revendiquée ; jusqu’à récemment ce professeur de lycée à la retraite n’était jamais apparu à la TV (1). On le classerait aisément à la gauche de la gauche, mais ce serait faire préjudice à sa pensée si particulière, lui qui consacre une grande partie de ses essais à annihiler avec une joie communicative la gauche et l’extrême-gauche, « cette pointe la plus remuante du Spectacle moderne »(2). Non, Michéa est socialiste, à l’ancienne : non-marxiste, anarchisant et hostile à la notion de Progrès. Il développe à travers ses ouvrages l’une des critiques les plus foudroyantes de la pensée unique contemporaine : le libéralisme (3).

Ce spécialiste de George Orwell et principal importateur de l’œuvre de l’Américain Christopher Lasch fait partie de ce courant de pensée antilibéral qui, loin de l’économisme frusque d’une grande partie de la gauche, s’attelle à démonter les implications culturelles du capitalisme, comme « fait social total » (M. Mauss). Pour Michéa, le libéralisme a deux versants, séparés en apparence mais inséparables dans les faits : le libéralisme culturel et politique d’une part (associés généralement à « la gauche ») et le libéralisme économique d’autre part (« la droite »), les premiers donnant, consciemment ou non, l’environnement propice au second, son « imaginaire » et sa légitimité.

dimanche 21 octobre 2012

Slavoj Zizek sur le multiculturalisme

"Le contraste est évident entre cette subjectivation et la prolifération, aujourd'hui, de « politiques identitaires » postmodernes dont l'objectif est l'exact contraire, c'est-à-dire, précisément, l'affirmation de l'identité particulière de chacun, de la place appropriée de chacun au sein de la structure sociale. Les politiques identitaires postmodernes centrées sur des modes de vie particuliers (ethniques, sexuels, etc.) incarnent à la perfection la notion de société dépolitisée, où chaque groupe particulier « est identifié », bénéficie d'un statut spécifique (de victime) reconnu à travers l'affirmative action ou d'autres mesures visant à garantir la justice sociale. Le fait que ce type de justice rendue aux minorités victimisées nécessite un appareil policier complexe (dont la mission consiste à identifier le groupe en question, à punir ceux qui portent atteinte à ses droits – comment définir sur le plan juridique le harcèlement sexuel ou l'injure raciale ? etc. –, destiné à élaborer le traitement préférentiel susceptible de réparer le tort dont souffrait ce groupe) a une signification profonde : ce qui est habituellement loué comme « politique postmoderne » (la poursuite d'enjeux particuliers dont la résolution doit être négociée à l'intérieur d'un ordre global « rationnel » allouant à chaque composante particulière sa juste place) constitue de cette façon, en réalité, le glas de la politique au sens propre du terme.

Ainsi, alors que tout le monde semble s'accorder sur le fait que le régime capitaliste global, libéral-démocratique, postpolitique d'aujourd'hui est le régime du non-évènement (du dernier homme, pour citer Nietzsche), la question demeure de savoir où chercher l’évènement. La solution évidente est la suivante : dans la mesure où nous expérimentons la vie sociale postmoderne contemporaine comme « non substantielle », la réponse appropriée réside dans la foultitude des retours passionnés, souvent violents, aux « racines », aux différentes formes de « substance » ethnique et/ou religieuse.
(...)
Plus exactement, l'offensive de la globalisation capitaliste entraîne une scission inhérente au champ des identités particulières elles-mêmes.


samedi 13 octobre 2012

Pasolini sur la télévision et la société de consommation

"Il émane de la télévision quelque chose d’épouvantable. Quelque chose de pire que la terreur que devait inspirer, en d’autres siècles, la seule idée des tribunaux spéciaux de l’Inquisition. Il y a, au tréfonds de ladite « télé », quelque chose de semblable, précisément, à l’esprit de l’Inquisition : une division nette, radicale, taillée à la serpe, entre ceux qui peuvent passer et ceux qui ne peuvent pas passer : ne peut passer que celui qui est imbécile, hypocrite, capable de dire des phrases et des mots qui ne soient que du son ; ou alors celui qui sait se taire – ou se taire en chaque moment de son discours – ou bien se taire au moment opportun. […] Celui qui n’est pas capable de ces silences ne passe pas. On ne déroge pas à pareille règle. Et c’est en cela […] que la télévision accomplit la discrimination néocapitaliste entre les bons et les méchants."
Pasolini, « Contre la télévision », mai 1966

vendredi 5 octobre 2012

Castoriadis sur le postmodernisme

Castoriadis ici décrit admirablement les traits de notre "époque du conformisme généralisé", dont les intellectuels du courant dit du postmodernisme sont les principaux justificateurs et défenseurs. Une époque pourrie d'apathie politique triomphante, faite de n'importe quoi, d'une forme de nihilisme, de relativisme exacerbé qui conduit au "n'importe quoi va" et à cette "montée de l'insignifiance" de son ouvrage éponyme. Une fascinante analyse d'un auteur, pourtant bien souvent catégorisé (à tort ?) dans ce courant de la philosophie, qui touche l'art, la philosophie, la politique et la culture en général. Comment ne pas se souvenir de l'intervention magistrale de l'écrivaillon Bernard Werber face à Zemmour et Naulleau (1) où il défendait son style comme en fait une absence de style, crue et simple "comme des sushis". Comment ne pas se rappeler ces "artistes sans art" (Domecq) qui cultivent la nullité au nom d'un art "contemporain" ?

(1) http://www.dailymotion.com/video/x3zq38_zemmour-face-a-bernard-werber_news


*     *     *


L'époque du conformisme généralisé*

I.

Dans ses remarques introductives à ce symposium, Claudio Veliz notait que "l'esprit de notre temps... est trop rapide et trop léthargique ; il change trop ou pas assez ; il produit de la confusion et de l'équivoque". Ces traits ne sont pas accidentels. Pas plus que ne le sont le lancement et le succès des labels "postindustriel" et "postmoderne". Les deux fournissent une parfaite caractérisation de l'incapacité pathétique de l'époque de se penser comme quelque chose de positif, ou même comme quelque chose tout court. Ainsi, est-elle amenée à se définir comme, tout simplement, "post-quelque-chose", par référence à ce qui a été mais n'est plus, et à s'autoglorifier par l'affirmation bizarre que son sens est le pas de sens, et son style le manque de tout style. "Enfin, proclamait un architecte bien connu lors d'une conférence à New York en avril 1986, le postmodernisme nous a délivrés de la tyrannie du style."
(...)
IV.

A partir des différentes tentatives pour définir et pour défendre le "postmodernisme", et d'une certaine familiarité avec le Zeitgeist, on peut faire dériver une description sommaire des articles de foi théoriques ou philosophiques de la tendance contemporaine. J'emprunte les éléments d'une telle description aux excellentes formulations de Johann Arnason (1).

1. Le rejet de la vue globale de l'Histoire comme progrès ou libération. En lui-même, ce rejet est correct. Il n'est pas nouveau ; et, entre les mains des "postmodernistes", il ne sert qu'à éliminer la question : en résulte-t-il que toutes les périodes et tous les régimes social-historiques sont équivalents ? Cette élimination à son tour conduit à l'agnosticisme politique, ou bien aux amusantes acrobaties auxquelles se livrent les "postmodernistes" ou leurs frères lorsqu'ils se sentent obligés de défendre la liberté, la démocratie, les droits de l'homme, etc.

2. Rejet de l'idée d'une raison uniforme et universelle. Ici encore, en lui-même, le rejet est correct ; il est loin d'être nouveau ; et il ne sert qu'à occulter la question ouverte par la création gréco-occidentale du logos et de la raison : que devons-nous penser ? Toutes les manières de penser sont-elles équivalentes ou indifférentes ?

3. Rejet de la différenciation stricte des sphères culturelles (par exemple, philosophie et art) qui se fonderait sur un principe sous-jacent unique de rationalité ou de fonctionalité. La position est confuse, et mélange désespérément plusieurs questions importantes pour n'en nommer qu'une : la différenciation des sphères culturelles (ou son absence) est, chaque fois, une création social-historique, partie essentielle de l'institution d'ensemble de la vie par la société considérée. Elle ne peut être ni approuvée ni rejetée dans l'abstrait. Et, pas d'avantage, le processus de différenciation des sphères culturelles dans le segment gréco-occidental de l'histoire, par exemple, n'a exprimé les conséquences d'un principe sous-jacent unique de rationalité quel que soit le sens de cette expression. Rigoureusement parlant, ce n'est là que la construction (illusoire et arbitraire) de Hegel. L'unité des sphères culturelles différenciées, à Athènes aussi bien qu'en Europe occidentale, ne se trouve pas dans un principe sous-jacent de rationalité ou de fonctionalité, mais dans le fait que toutes les sphères incarnent, chacune à sa façon et dans le mode même de leur différenciation, le même noyau de significations imaginaires de la société considérée.

Nous sommes devant une collection de demi-vérités perverties en stratagèmes d'évasion. La valeur du "postmodernisme" comme théorie est qu'il reflète servilement et donc fidèlement les tendances dominantes. Sa misère est qu'il n'en fournit qu'une simple rationalisation derrière un apologétique, qui se veut sophistiquée et n'est que l'expression du conformisme et de la banalité. Se concoctant agréablement avec les bavardages à la mode sur le "pluralisme" et le "respect de la différence", il aboutit à la glorification de l'éclectisme, au recouvrement de la stérilité, à la généralisation du principe "n'importe quoi va", que Feyerabend a si opportunément proclamé dans un autre domaine. Aucun doute que la conformité, la stérilité et la banalité, le n'importe quoi, sont les traits caractéristiques de la période. Le "postmodernisme", l'idéologie qui la décore avec un "complément solennel de justification", présente le cas le plus récent d'intellectuels qui abandonnent leur fonction critique et adhèrent avec enthousiasme à ce qui est là, simplement parce que c'est là. Le "postmodernisme", comme tendance historique effective et comme théorie, est assurément la négation du modernisme.

Car en effet, en fonction de l'antinomie déjà discutée entre les deux significations imaginaires nucléaires de l'autonomie et de la "maîtrise rationnelle", et malgré leur contamination réciproque, la critique des réalités instituées n'avait jamais cessé pendant la période "moderne". Et c'est exactement cela qui est en train de disparaître rapidement, avec la bénédiction "philosophique" des "postmodernistes". L'évanescence du conflit social et politique dans la sphère "réelle" trouve sa contrpartie appropriée dans les champs intellectuel et artistique avec l'évanescence de l'esprit critique authentique. Comme déjà dit, cet esprit ne peut exister que dans et par l'instauration d'une distance avec ce qui est, laquelle implique la conquête d'un point de vue au-delà du donnée, donc un travail de création. La période présente, ainsi, bien définissable comme le retrait général dans le conformisme. Conformisme qui se trouve typiquement matérialisé lorsque des centaines de millions de téléspectateurs sur toute la surface du globe absorbent quotidiennement les mêmes inanités, mai saussi lorsque des "théoriciens" vont répétant que l'on ne peut pas "briser la clôture de la métaphysique gréco-occidentale".

(1) Johann Arnason, "The Imaginary Constitution of Modernity", Revue européenne des sciences sociales, Genève, 1989, n° XX, p.323-337

* Extrait du livre "Le monde morcelé, les carrefours du labyrinthe - 3", éditions Seuil.

mardi 2 octobre 2012

Christopher Lasch - La famille assiégée

De l'excellent numéro de septembre de Causeur - à acheter bien évidemment !
 
"Quiconque met l'accent sur l'importance historique des actions humaines, et voit l'histoire non comme un "processus" social abstrait mais comme le produit de luttes concrètes pour le pouvoir, se retrouve en contradiction avec la principale tradition des sciences sociales, qui lui oppose un principe contraire : celui d'une société organisée autour de ses propres lois. C'est la prétention même à pouvoir découvrir ces lois qui constitue la mystification principale des sciences sociales, consubstantielles aux dernières phases de la révolution industrielle comme l'économie politique l'était aux premières."

"L'inviolabilité du foyer est une imposture dans un monde dominé par des consortiums géants et par les procédés de la publicité de masse. La société bourgeoise a toujours offert la promesse de satisfactions d'ordre privé censées compenser un travail réduit à une simple routine, mais elle sape dans le même temps ce compromis en faisant du loisir lui-même une industrie. Les mêmes forces qui ont auppauvri le travail et la vie civique en vahissent de manière grandissante le domaine privé et son dernier bastion, la famille."

Si un problème avec les images, voici les liens vers leur taille réelle :

http://3.bp.blogspot.com/-xePU4fc9R8I/UGtySp-NsmI/AAAAAAAAAKg/iFwCdT1TwhQ/s1600/2012-09-28+20.38.46.jpg
http://4.bp.blogspot.com/-ymeaOZ6Jsl0/UGtyaHO7EhI/AAAAAAAAAKo/nTWZKZKfeiE/s1600/2012-09-28+20.40.32.jpg
http://2.bp.blogspot.com/-8zb0Hx78Wj4/UGtyjHJxtXI/AAAAAAAAAKw/NCX_JY6wHkQ/s1600/2012-09-28+20.41.42.jpg







lundi 1 octobre 2012

Diam's ou le capitalisme bigot

Notre monde est bizarre. Ou du moins s'il ne l'est pas, produit-il des bizarreries en masse, avec une sorte de fureur d'ivrogne en colère. TF1 vient de réaliser récemment un documentaire sur la fameuse conversion de Mme Georgiades (1), plus connue sous le nom de Diam's, cette rappeuse poussée en avant de la scène médiatique par un miracle spectaculaire de la société de spectacle. Auparavant portée aux nues pour son « féminisme », là voilà désormais recluse volontairement, retirée du siècle au nom de sa « nouvelle religion » et drapée d'un voile que n'aurait renié la plus bigote des pèlerines  traînant sa canne en direction de Lourdes. Accompagnant cet accoutrement pour le moins excentrique, une ribambelle de nouveaux interdits dont le plus notoire étant sa volonté de ne plus chanter avec un homme.

Tout un symbole

Comment ne pas voir là un phénomène révélateur de l'époque ? Oh la bigoterie ne date pas d'hier, mais celle-ci semble avoir pris un nouveau tournant  au moment où le capitalisme prenait le sien. La conversion de Mme Georgiades n'est pas anodine, et le type de conversion encore moins. Un célèbre proverbe dit distinctement « à Hollywood, si tu cherches un ami fidèle achètes-toi un chien ». Quand on se voit projeté du jour au lendemain dans les hautes sphères du capitalisme, les conséquences sont terribles, et proprement monstrueuses : on flotte soudainement dans un monde irréel, peuplé de fous, de perfides et de gens tous plus souriants les uns que les autres devant la célébrité. L'on gagne le salaire d'une vie en quelques mois, plongé dans une atmosphère où tout semble factice, a fortiori les liens sociaux, et où la violence des rapports se voit masquée sous les délicates attentions de l'hypocrisie. Bref, on perd tout sens du réel. Qui pourrait croire que l'on puisse sortir indemne d'une telle expérience ?

Alors on se convertit. On se couvre de la tête au pied, on se prosterne à rythme régulier et on rivalise de bondieuseries comme d'autres se bousculent sur un rail de coke. Une aliénation en appelle une autre, et voici donc qu'une banlieusarde catapultée sous les auspices du divin Marché dans un univers abominable décide, pour s'en protéger, de prendre à revers le cynisme libéral en érigeant une muraille grotesque entre elle et le reste du monde, via le fondamentalisme religieux – nul doute qu'elle se serait jetée sur la scientologie au pays de l'Oncle Sam. La seule manière, triste en ce sens, qu'elle ait trouvé de reconstituer une forme de solidité, de permanence et de stabilité dans un monde virtuel, fluide et artificiel, et du sens dans un système insensé, fut d'aller d'un extrême à un autre, comme un liquide se déplace d'un vase communicant à un autre. De quoi faire les choux gras du sociologue Zygmunt Bauman.(2)

Oui, l'intégrisme religieux tel qu'on le retrouve aujourd'hui, n'est bien souvent rien d'autre qu'une tumeur virulente qui touche le corps malade de libéralisme, la créature d'une certaine forme de modernité, c'est Reagan et Khomeiny, rien de plus, rien de moins. Vous connaissez le charabia, deux faces d'une même pièce, blablabla pas besoin d'aligner les poncifs pour que vous compreniez. Ce monde est suspendu sur un abîme. Et dans ce contexte-là, on ne peut qu'être fasciné par la toute récente création médiatico-chico-bon-genre.


Gazelle !

Chouette hein ! Dit le bien-pensant le sourire béat buriné sur son visage comme une expression de lobotomisé. Voilà qui est intéressant ! Enfin d'la presse pour « eux » ! Tel est sans doute le genre de réactions visible au Café de Flore en découvrant ce magazine si particulier.  Gazelle, qu'il se nomme (3). Qu'est-ce que c'est exotique ! Ouai, voilà enfin de l'arbre savamment consommé, d'la journaille qualité-prix comme on l'aime, ouai ! Bref, me voilà heureux comme Dieu en France, car je croyais devoir attendre que la commission européenne pondît une autre campagne féministe (4) pour recevoir ma dose requise de poncifs anti-féministes.

Hé ben non, me voilà gâté ! Oui, gâté ! Car outre les immanquables clichés sur les femmes – et surtout « la » femme, cet être mystérieux qui est partout et nulle part, et qui semble uniquement déambuler occasionnellement dans les couloirs des rédac' de la presse féminine - nous avons mensuellement droit aux clichés sur les Maghrébin(e)s (dont la "notion de culture est indissociable de celle, plus spirituelle, de religion" (sic)). Cocktail explosif au rendez-vous ! Communautarisme et anti-féminisme, que demander de plus ? D'ailleurs, le ton est vite donné, la femme maghrébine est une bigote consumériste et vaguement folklorique :

« Et que cette femme trouve un magazine qui lui parle, qu’elle ne soit pas obligée d’acheter un magazine qui ne va pas respecter sa pudeur et dans lequel elle ne va pas retrouver un seul des codes de sa culture. Cette femme maghrébine est attachée à la tradition; enfin, à sa culture d’origine, celle que lui ont inculquée ses parents. Même si, par ailleurs, elle vit de façon moderne. Car elle a vraiment cette schizophrénie de la double culture. (...) Certes, les femmes maghrébines consomment L’Oréal et Diadermine, mais elles vont aussi au hammam, et font leurs propres produits cosmétiques à la maison, souvent à base de produits naturels orientaux comme le rassoul ou l’huile d’argan. » (5)

Pendant que la femme occidentale, cette dévergondée artificielle, se poudre le nez avec du chimique, la femme maghrébine, toute attachée à la tradition qu'elle est et si « vraie » dans son essence et sa nature, se concocte elle-même – elle-même ! - ses propres onctions esthétiques. Fortiche ! En plus, la femme maghrébine a « vraiment beaucoup de pudeur », car « La culture musulmane impose la pudeur ». Ô génie du syllogisme à deux balles !

Le nouvel esprit du capitalisme

Pourquoi parlé-je de ceci ? Où est le rapport avec Diam's ? Il est là, il est omniprésent, et il se nomme société capitaliste de consommation. Dans la postmodernité, où tout vaut tout donc tout vaut rien, où l'histoire n'existe plus, les symboles non plus et où l'on « fait ce que l'on veut » tout en « respectant le choix des autres », les délires ambiants amènent ce genre de combinaisons absurdes. Qui n'a jamais vu une pieuse musulmane déambuler stilettos longs comme l'avant-bras et voile serré autour d'un visage peint comme une voiture volée ? Certains y voient un symbole de modernité et d'émancipation, mais on ne me trompe pas. J'y vois pour ma part une double aliénation : aliénation à la religion et aliénation à la consommation, et je rigole toujours aussi bruyamment quand j'entends une quelconque émission TV présenter ces véritables phénomènes comme autant de preuves de la marche vers la modernité d'on ne sait quel pays (ou personne) dit de « culture musulmane » - l'autre jour c'était Arte qui présentait une mannequin voilée star d'un MTV égyptien comme une sorte d'égérie de l'émancipation féminine (6).

 Castoriadis disait en son temps : « Qu’est-ce qu’ils font, les autres ? - c’est d’ailleurs très drôle ! Dans une duplicité admirable, ils prennent les gadgets et ils laissent le reste. Ils prennent les Jeeps, les mitraillettes, ils prennent la télévision comme moyen de manipulation ; au moins les classes possédantes - ils ont les télévisions couleur, les voitures, etc., mais ils disent que tout le reste, c’est la corruption occidentale, c’est le Satan, etc. Je crois que tout est dû au, et aussi conditionné par, le fait que l’Occident lui-même a un rayonnement de moins en moins fort parce que, précisément, la culture occidentale, et en tant que culture démocratique au sens fort du terme, s’affaiblit de plus en plus. » (7)



Triste à dire, mais il semblerait que, de même que l'Occident n'exporte plus rien d'autre que ses babioles et ses armes de guerre dans le monde en lieu et place de la démocratie, il n'exporte guère plus que la mode et le froufrou aux femmes du monde entier en lieu et place du féminisme. Cette culture « pop » se greffe à tout, se contrefiche pas mal de la victime et s'accommode fort bien des particularismes culturels. C'est ainsi qu'on créé des monstres à la façon d'un « islam pop » qui arrive à combiner patriarcat fondamentaliste et réification des femmes par la pub et la mode.


(1) http://www.lematin.ch/people/diam-s-donne-premiere-interview-voilee/story/16011570
(2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Zygmunt_Bauman
(3) http://www.gazellemag.com/
(4) http://l-arene-nue.blogspot.be/2012/08/bruxelles-voit-la-science-en-rose-pour.html
(5) http://www.lalibre.be/societe/general/article/763530/exploration-de-la-feminite-maghrebine.html
(6) http://videos.arte.tv/fr/videos/egypte-islam-goes-pop--3597052.html
(7) « Démocratie et relativisme - Débat avec le MAUSS », Cornelius Castoriadis, éditions Milles et une nuits, 2010, p.58


mardi 25 septembre 2012

C.Laval et G.Dreux sur l'école capitaliste

Extraits d'une interview de C.Laval et G.Dreux parue dans le mensuel "Siné Hebdo" de septembre 2012 :

"A quel moment apparaît cette nouvelle école capitaliste ?
Dans les années 1980, quand une politique néolibérale conçoit l'école comme le lieu de la production d'un capital humain à destination des entreprises et met en phase le système scolaire et universitaire avec les impératifs de l'accumulation du capital à l'échelle mondiale. L'idée dominante assimile désormais la connaissance à un facteur de rentabilité dans un monde de concurrence. C'est la thèse de notre livre. Quand nous avons commencé à la fin des années 1990 à défendre cette thèse, beaucoup nous prenaient pour des paranoïaques, parce que l'école française, fleuron sacré de la République, était supposée insubmersible, inattaquable. Il suffisait, pourtant, de lire la documentation de la Commission européenne et de l'OCDE pour voir que l'école devait être une entreprise chargée de fabriquer un produit spécifique - le capital humain -, directement utilisable par le système économique. On est passé d'une école qui était idéalement conduite par des principes d'émancipation – même si la réalité était très différente de cet idéal – à une école qui assume de plus en plus le fait de se plier aux impératifs socio-économiques, de compétitivité et d'employabilité.

Comment s'est effectuée cette transformation ?
En 2002, on avait publié Le Nouvel Ordre éducatif mondial. On s'était posé la question : « que disent la Banque mondiale, l'OMC, la commission européenne et l'OCDE sur l'éducation ? » On a compris que ces institutions étaient des acteurs extrêmement importants dans la mise en oeuvre de ce nouveau modèle néolibéral à l'échelle mondiale. Leurs travaux ont été « copiés/collés » par les ministères nationaux. Et c'est ça aussi la nouveauté : les ministères sont de plus en plus les relais de ce modèle, se contentant de l'accommoder dans chaque pays, en fonction des situations, de l'histoire et des rapports de force nationaux.

A vous entendre, depuis trente ans les ministères de l'Education nationale français, de gauche comme de droite, n'ont eu aucune autonomie. Ce n'est pas excessif ?
Les choses sont évidemment plus compliquées, mais il faut quand même savoir que désormais le « pilotage » des réformes éducatives est conduit par l'Union européenne. Cela dit, il n'y a pas eu d'application mécanique, brutale, directe et uniforme partout du modèle néolibéral. Dans un certain nombre de pays, les choses se sont traduites plus clairement et brutalement qu'en France.

Par exemple ?
En Angleterre, sous M.Thatcher. Elle a dit : « Maintenant, la comprehensive school, c'est terminé, nous passons à un autre système. » Et elle a mis en place à marche forcée un modèle concurrentiel entre les établissements scolaires, un ministère central très autoritaire, une pratique de l'évaluation généralisée, des équipes managériales avec des « patrons » à la tête des établissements et des « superprofs » chargés de diriger les autres. Dans un autre pays comme la France, la transformation vers ce modèle néolibéral s'est faite de façon beaucoup plus diffuse, beaucoup plus lente. Avec des phases d'accélération. Comme la période Allègre, entre 1997 et 2000, et la période Sarkozy récemment. La grande idée d'Allègre était de reconstruire le système universitaire de façon à ce qu'il s'intègre dans ce qu'il appelait lui-même « le grand marché du XXIe siècle », c'est-à-dire le marché du savoir on a assisté alors à une formidable révolte des enseignants qui refusaient ce modèle en rupture avec la tradition républicaine.
La deuxième accélération a eu lieu pendant la période Sarkozy avec notamment ses attaques sur les effectifs d'enseignants. Cette réduction de moyens avait comme finalité la mise en tension du système éducatif pour imposer l'école managériale : au niveau universitaire avec la loi LRU, au niveau du lycée avec le renforcement du pouvoir des chefs d'établissement, à l'école élémentaire dirigée par un directeur d'école aux pouvoirs accrus. Sur le fond, rien d'original, mais ces accélérations spectaculaires ont fait prendre publiquement conscience que nous allions réellement et délibérément vers un nouveau modèle d'école.
(...)
Si l'école est devenue un outil de compétitivité, pourquoi la laisse-t-on dans cet état de délabrement ?
Ce n'est pas si étonnant. Un ministre de Sarkozy, Benoît Apparu, avait vendu la mèche en disant qu'il fallait diminuer les moyens accordés à l'éducation pour pouvoir mettre le système en tension et ainsi imposer des réformes. Cela avait le mérite d'être clair. Il s'agissait, au-delà de simples économies, de mettre en place un système de rationalisation de la production éducative. Plutôt que de faire des futurs citoyens émancipés, mieux vaut produire du capital humain directement utile ! Donc, on coupe dans tous les savoirs jugés superflus. Pourquoi les élèves de terminale S auraient-ils besoin de faire de l'histoire ? Ou de la philo ? Ce ne sont plus des priorités puisque l'essentiel est de former des gens qui savent cliquer sur des ordinateurs, retirer une information dans un dossier, faire une synthèse... enfin tout ce dont on a besoin dans une entreprise."

mercredi 19 septembre 2012

Philippe Muray sur les bobos

"Festivus festivus existe, je l'ai rencontré, vous aussi. A cette catégorie d'individus, le journalisme, dans la période récente, et sous le coup notamment des dernières élections municipales, a trouvé quelques noms. On les a appelés "élites urbaines". Ou "bourgeois-bohèmes" ("bobos" selon l'innavigable vocabulaire des médiatiques). Ou "libéraux-libertaires". On les désigne aussi sous les vocables de "classes aisées", de "catégories moyennes". On les nomme encore "néobourgeois". On relève qu'ils sont majoritairement "cadres" ou "professions intermédiaires". On dit encore qu'ils sont soixante-huitards ou héritiers du soixante-huitisme. Pour achever de nous les rendre encore plus antipathiques, si c'est possible, on nous dit aussi, par exemple dans Libération, qu'ils sont "diplômés et branchés nouvelles technologies, hédonistes mais accros au travail, sourcilleux sur les questions d'environnement et inquiets face à la pollution" ; et enfin, comble du ravissement, qu'"ils s'entretiennent sur des vélos et des rollers, veulent des pistes cyclables et des crèches pour leurs enfants, des bus non polluants et des tramways électriques, des espaces verts et des lieux de consommation culturelle". Voilà autant de synonymes du mot destructeur. Aux dernières élections, les destructeurs se sont, nous précise-t-on, "retrouvés dans un Bertrand Delanoë ou un Gérard Collomb, candidats 3 M (moraux, modernes, modérés)". Ce sont des gens à portables entre les oreilles, aux yeux de qui la glisse est une idée neuve en Europe et qui veulent rollériser sans entraves. Pour mon compte, j'avoue qu'il me semble tout à fait dommageable qu'ils s'entretiennent si bien, que ce soit sur des vélos, sur des rollers ou sur autre chose. A qui manqueraient-ils s'ils disparaissaient tous d'un seul coup pour défaut d'entretien ? Qui pleurerait ces prétendues "élites" à poussette entre les dents qui ne surmontent leur anémie festive, et ne trouvent d'énergie que pour détruire le peu qui subsiste de l'ancien monde intelligible, après avoir ricané qu'il ne s'agissait là que de constructions culturelles ? Ils ont, comme on dit puisque les mots n'ont plus de sens, "fait tomber Paris à gauche". Ils n'ont rien fait tomber du tout, d'abord parce qu'il n'y a presque plus rien qui tienne debout, surtout les mots que ces gens-là emploient, et aussi parce qu'il n'y a plus que les touristes qui croient que Paris existe encore..." (Festivus festivus, conversations avec Elizabeth Lévy, Philippe Muray, éditions Flammarion, p.38-39)

Le dernier commentaire peut rappeler aussi les propos d'un Debord qui pensait lui aussi que "Paris, ville détruite, a perdu son rôle historique qui était de faire des Français. Qu’est-ce qu’un centralisme sans capitale ?". (http://www.culturalgangbang.com/2008/05/la-question-des-immigrs-vue-par-guy.html)

mardi 18 septembre 2012

Quand l'Union européenne s'adresse aux "masses" - La "citoyenneté européenne active" contre la démocratie

Voici en gros pourquoi toute conscience même sommairement démocratique ne peut que s'insurger face à l'infâme « monstre doux » qu'est devenue l'Union Européenne. Benoît Eugène en une dizaine de pages démontre dans son article (dont cette note est un résumé, voir http://revueagone.revues.org/115) le caractère antidémocratique absolu d'une institution qui n'a désormais d'Union et d'européenne que le nom. Quand on vous parle de « neutralité » de l'UE et du fait qu'elle ne serait « que l'émanation des chefs d'Etat et du parlement européen », on se fout ouvertement de votre gueule : la pseudo-Union pseudo-européenne est devenue désormais une institution autonome qui assure sa propre défense et sa propre promotion, via les deniers des contribuables.

C'est donc à une énorme machine de propagande que nous avons affaire ici, et l'article nous apprend de nombreuses choses proprement hallucinantes sur ce que « l'Europe » pratique en terme de « pédagogie » et de « communication ». On apprend ainsi que nous sommes – surprise ! - pris globalement pour des débiles mentaux dont « l'ignorance » et « l'indifférence » doivent être combattues, bref des cons récalcitrants devant être éduqués pour comprendre pourquoi l'U.E. est une superbe organisation, à l'aide entre autre des nouvelles technologies de l'information et de la communication ainsi que de « l'e-gouvernement » (participation, masquée ou non, de commissaires à des forums internet ou des blogs...) (§2 et 3). Cela prend une tournure comique quand on apprend qu'une consultation sur internet a permis à ses organisateurs de s'auto-congratuler sur cette forme de « démocratie active » : 1057 réponses deviennent sous la plume de ses organisateurs « un grand nombre de réponses », 313 réponses de citoyens un « degré élevé d'intérêt » et 98% de réponses favorables « un soutien en faveur du programme (...) écrasant » (§5 et 6). Rappel : nous sommes dans l'Europe des 25 potentiellement 352 703 427 électeurs potentiels (l'article date de 2005).

Ce n'est pas tout, pour convaincre une « population d'illettrés », l'UE n'hésite pas à débloquer des budgets pour favoriser les relais nationaux et surtout « mettre l'accent » sur la coopération avec les « personnalités connues », en somme les stars (le texte européen spécifiant « issues de la culture des affaires ou du sport »), pour l'aider dans sa dure tâche d'éducation. On se souviendra du précurseur en la matière, le footballeur Zidane, parti en Espagne pour vanter les mérites du OUI au traité constitutionnel de 2005 (§10). Le showbiz au service de l'UE ? Pas seulement, les journalistes aussi. Il est donc prévu de « renforcer leur formation » entre autre en leur attribuant plus de stages à la commission européenne, afin d'en faire de gentils et serviles Jean Quatremer. Apparemment ces derniers seraient en grande partie consentants, et d'ailleurs même souvent d'ardents collaborateurs, prêts à tout pour améliorer la comm de cette institution : un journaliste va ainsi proposer de faire « au moins une séance de photos où il y a des gens dans leur quotidien, dans des bureaux ou des écoles », et un autre se plaindre de la mauvaise position de la cravate de Barroso rendant ses photos « inutilisables » (§11).
 
Les médias sont évidemment un outil privilégié dans cette lutte des strass : les télévisions publiques ont pas mal servi d'outils de propagande – pardon, d'éducation – au nom de leur statut de service public. Ironie du sort : la directive européenne « télévisions sans frontières » (la même qui a obligé la Suède à autoriser la pub dirigée vers les enfants) a rendu les tv privés tellement médiocres que les produits vendus par l'UE n'y sont plus considérés comme assez « sexys » pour y être diffusés. Outre la TV, il faut aussi mettre un peu d'Europe partout et surtout dans les produits audio-visuels (films, séries,...), où elle sera dépeinte de manière positive à la façon d'un Molière faisant intervenir le Roi dans le déroulement de ses comédies. Exemple cité : « l'auberge espagnole », et le programme Erasmus qui vient bouleverser la vie du héros positivement. (§13 et 14)

Au-delà de tout ça, il y a une véritable volonté idéologique de créer un imaginaire propice à la vision européenne des membres de l'Union. Cet imaginaire choisi par ces gens-là n'est pas anodin : ce n'est autre que celui de l'entreprise. Loin des bavardages sur l'intérêt général au niveau européen, l'Union depuis les années 90 s'est « entièrement calquée sur le modèle de la communication d'entreprise, persévérant à en imposer l'esthétique et les valeurs ». La sphère publique, donc politique, est complètement envahie par la sphère privée de l'entreprise, érigée en modèle. Sur certaines brochures caricaturales, dont l'iconographie est parfois EXACTEMENT la même (voir http://revueagone.revues.org/docannexe/image/115/img-5.jpg) que celle des brochures d'entreprise, nulle mention de « services publics », de « fonctionnaires » ou d'intérêt général : reste uniquement l'idéal du cadre dynamique, mâle et blanc de préférence, dans toutes les activités trépidantes de sa vie active. Ceci poussera certains à parler de « réalisme néolibéral » à propos des symboles créés par et pour l'UE... (§17 et 18) Au passage, on notera que toute ladite production n'est jamais véritablement la propriété de l'UE, mais bien le fruit de partenariat avec le privé, voire comme on vient de le voir de simples copier-coller.

Enfin, pour terminer avec sans doute le plus triste (ou drôle selon votre goût pour l'humour noir) : les cibles privilégiées du « marketing politique », à savoir les gamins. On sait depuis Orwell (et 1984) que les proies les plus faciles pour la propagande dominante sont les enfants. La société de consommation l'a très bien compris, et l'Union Européenne, qui s'en inspire, aussi. Et ça en va de ses brochures et de ses BD visant les plus jeunes, du plus grotesque au plus burlesque (voir http://revueagone.revues.org/docannexe/image/115/img-7.jpg). On promeut ainsi dans une BD de Boule et Bill à la fois l'Europe et « l'esprit d'entreprise ». Le titre est simple : « Boule et Bill créent leur entreprise en Europe », avec un logo de la Commission ET un logo de la compagnie d'assurance sponsor. Et comme dit ci-dessus, on ne fait pas dans l'inventif : il s'agit d'un simple remake de la BD « Boule et Bill créent leur entreprise » sponsorisée par l'Institut de l'entreprise, un think-tank libéral bruxellois, et diffusée dans les écoles primaires luxembourgeoises ! (§ 19 à 22)

En guise de conclusion, citons donc l'admirable « Papa Houpette », vantant avec force éloquence le traité constitutionnel européen (devenu plus tard « traité de Lisbonne ») dans une de ces brochures destinées à la jeunesse : « Bon Papa Houpette est venu s’entraîner avec Léa et Thomas au club de sport. Encore haletants, ils regardent ensemble le règlement intérieur qui est affiché dans un cadre à l’entrée de la salle. “Depuis peu, l’Union européenne a aussi un tel règlement, souffle Bon Papa Houpette. Avec cette nouvelle constitution tout va aller comme sur des roulettes, comme dans votre club.”».



lundi 3 septembre 2012

Castoriadis, une leçon de démocratie

 


Voici un fascinant entretien réalisé par Chris Marker pour sa série de documentaires sur la Grèce antique "l'héritage de la chouette" (à voir aussi sur dailymotion), véritablement passionnant si l'on s'intéresse à l'Athènes démocratique, à la démocratie et à tant d'autres sujets qui nous touchent encore aujourd'hui.

On y apprend un tas de choses sur ce monde auquel nous devons tant. Prenons par exemple leur constitution: on y découvre le fait que la constitution athénienne ne se disait pas "constitution d'Athènes" mais bien "constitution DES Athéniens". Il s'agissait en effet d'une société sans Etat qui ne reposait pas sur une unité politique territoriale. Ce genre d'erreurs de traduction récurrentes permit une récupération telle que celle orchestrée par les nazis: en effet, la traduction allemande du mot polis (cité) veut dire Etat (stadt), ce qui fait que si l'on remplace le mot Cité par Etat dans l'oraison funèbre de Périclès nous avons là un discours typiquement fasciste ("morts pour l'Etat" au lieu de "morts pour la Cité", c'est-à-dire "morts pour ses concitoyens athéniens  bien réels"). On découvre en outre que la démocratie grecque repose entre autre sur un chaos constituant, non pas absolu mais fondamental, sur lequel vient se greffer un ordre qui, sachant son origine chaotique, est forcé de bouger, changer, tout en se fixant des limites. Ainsi l'hybris pour les Athéniens était une obsession car ils s'en savaient porteurs eux-mêmes, en tant qu'individus libres dans une cité libre (puisqu'il n'y a le choix qu'entre être un mouton paisible dans un troupeau ou un individu libre porteur de démesure).

Le christianisme, que critique Castoriadis de manière particulièrement intelligente, vient briser cela en substituant, dans sa vision hétéronome de l'Homme, le péché à l'hybris: il n'y a plus l'idée de mesure ou d'auto-limitation, mais bien une limitation venant de l'extérieur, de Dieu, qui via ses clercs, son prophète, son livre sacré, dit à l'homme ce qui est bon et ce qui ne l'est pas. Point de place ici pour la véritable philosophie, qui selon notre philosophe est inséparable de l'idée de démocratie et de liberté, en tant que questionnement sur ce qu'il faut penser, donc remise en question de son propre environnement et de ses représentations. Nous avons là en outre un Dieu qui, mais ça je l’ajoute pour l'information, est causa sui, auto-engendré, abstrait, absolu et parfaitement rationnel, contrairement aux dieux grecs qui non seulement n'ont pas dit aux Grecs ce qu'il fallait qu'ils fassent, mais étaient eux-mêmes limités et reposant sur un chaos instituant (la répartition de l'ordre divin, Hadès pour l'enfer, Poséidon pour la mer, Zeus pour le ciel, s'étant faite par un tirage au sort: un lancé de dés). L’on peut voir ainsi dans le déplacement opéré par la modernité de cette vision de Dieu dans l’Homme, l’une des causes des problèmes contemporains tels que cet égotisme fat de l'homme qui s'auto-créé (le self-made man), purement rationnel, féru d'abstractions, progressiste au sens d'un futur toujours meilleur et incapable de se mettre des bornes, aveuglé qu’il est par un fantasme proprement divin d’illimitation. Onfray n'a en ce sens pas tort de penser que nous vivons toujours selon un paradigme chrétien du monde, avec lequel nous n'avons toujours pas véritablement rompu.

Castoriadis revient, qui plus est, sur les nombreuses mésinterprétations de la Grèce antique par les Modernes. Notamment sur cette idée qu'il n'y aurait pas chez les démocrates athéniens de conscience individuelle, d'individualités du fait d'une absorption par la cité [chose absurde et fausse - il faut être aveugle pour ne pas la voir dans des individualités aussi fortes que Socrate ou Aristophane - que reprend par ailleurs, rappelons-le, le triste sire BHL (1)], sur le rôle important et démocratique de la tragédie, sur la violence latente de l'ordre grec, etc. (2) Castoriadis pense que cette libération de l'individu a d’ailleurs fait exploser la création artistique en libérant le potentiel créateur des individus, d'où ces différences notables entre des oeuvres d'auteurs différents mais de la même époque, tant dans la poésie que dans d'autres domaines, contrairement à des sociétés traditionnelles où, selon lui, des spécialistes sont requis pour différencier des époques différentes, les changements étant beaucoup plus lents. On peut comparer cela à ce qu'il appelle le formidable potentiel créateur de la modernité en terme d'art (qui disparaît dans le conformisme généralisé de l'ère dite postmoderne). On apprend à un moment, par ailleurs, la confusion des mots issue de la guerre civile commencée en 431 AC, où tout le monde se disant démocrate (oligarques comme démocrates) les mots perdaient leur sens – ce qui n’est pas sans nous rappeler notre propre situation, où se disent démocrates des libéraux défenseurs d'une démocratie vaguement représentative et d'un régime a contrario férocement oligarchique.

Enfin, chose amusante si l'on replace cela dans le contexte du film 300 (basé sur l'oeuvre d'un néoconservateur): les Grecs anciens étaient fascinés et admiratifs des Perses, qu'ils se représentaient comme des hommes valeureux, forts, braves et dont l'éducation était idéale (Hérodote), contrairement à cette mascarade cinématographique où l'on voit des sous-hommes bestiaux attaquer les 300 soldats de Léonidas. Pour les Grecs, ce qui mènera les Perses à leur perte est plutôt l'hybris de Xerxes ou de  Darius, et non une sorte d'infériorité mentale ou guerrière, mise en évidence à l’écran par leur affreux physique et leur pilosité ostentatoire, dont auraient profité les nobles Spartiates au torse glabre et huileux. 

Bref, un entretien qui vaut la peine d'être vu ou écouté, comme tout entretien avec Castoriadis. Des interrogations sur la philosophie, la compréhension de l'Autre, à des comparaisons avec nos régimes démocratiques (Castoriadis dirait: nos oligarchies libérales), c'est à un véritable cours que nous assistons ici, très pédagogique et particulièrement simple à comprendre (nul besoin d'un doctorat en philosophie pour suivre cet entretien!).

(1) http://www.pierre-vidal-naquet.net/spip.php?article49  "Si les critiques avaient tiqué sur le désormais célèbre auteur Hali-baba-carnasse, ils auraient facilement découvert, de fil en aiguille, que 1’« auteur » tire son « érudition éblouissante » du Bailly (excellent dictionnaire pour les terminales des lycées, mais pas pour une enquête sur la culture grecque) et que les âneries qu’il raconte sur l’absence de « conscience » en Grèce tombent déjà devant cette phrase de Ménandre : « Pour les mortels, la conscience est dieu. »"

(2) Notons que sur la question des individus, il nous est difficile de concevoir, en tant que Modernes, le fait que les Athéniens savaient qu'un individu n'était possible que dans une Cité (donc une société) qui le permettait. Il n'y avait donc pas séparation radicale entre individu et collectif, point de robinsonnades derrière l'individualisme athénien: l'individu libre n'existe pas sans Cité qui le forme, et la Cité libre n'existe pas sans individus libres.