mercredi 4 janvier 2012

"La France contre les robots" de Georges Bernanos

Chers lecteurs et lectrices, vous avez là, devant vous, sur votre écran, un chef d'oeuvre de la littérature pamphlétaire. Il est de ces joyaux bruts qui étincellent de plus en plus à mesure qu'il subit un polissage attentionné : tel est en effet le cas de ce livre qui brille avec une intensité croissante à chaque page lue et tournée avec attention.

Bernanos est un visionnaire. Certains diraient même un prophète. Mais au-delà de cela, Bernanos est un homme libre. Oui, un homme libre, dont la plume permet à ses pensées de s'envoler ainsi que les ailes d'un oiseau. Camus dira de lui "cet écrivain de race mérite le respect et la gratitude de tous les hommes libres", et il est fort probable que meilleure description ne fut jamais faite à propos de cet homme qui toute sa vie a voulu, avec ses moyens, dire la vérité, la sienne du moins.

La description de ce livre en dit déjà assez pour inciter à sa lecture, mais permettez moi d'en rajouter un peu. Bernanos dresse ici un réquisitoire féroce contre la société qu'il voit se profiler au crépuscule de la deuxième guerre mondiale, une société où la Technique et la Machinerie élevées en idoles modernes se voient prendre une place tellement grande qu'elles semblent remplacer la Liberté des hommes, non sans leur consentement. La Liberté, les hommes, lorsqu'ils y croient encore, ne sauraient plus s'en servir.

Capitalistes, fascistes ou marxistes, qu'importe, qu'ils la nient ou la revendiquent, ils ont tous oublié "sur le coin de la route" cette grande amie, si exigeante, de l'Homme. L'écrivain à la colère légendaire ne se contente pas de critiquer les totalitaires, mais bien aussi cette société capitaliste, mercantile et consumériste, dont le matérialisme vulgaire subit les foudres de la verve du pamphlétaire catholique, et dont aujourd'hui nous subissons de plein fouet les conséquences. Mais la pertinence de ces critiques nous interpelle non pas parce qu'elles seraient tout simplement anticapitalistes - l'anticapitalisme et la critique de la société de consommation ne sont guère son apanage - mais bien parce qu'elles sont morales. Dans la veine des socialistes français du 19e siècle, les Jaurès, les Leroux ou les Fournière, socialistes républicains qui ne se limitaient pas à l'intransigeance d'une critique marxiste - dont le déterminisme historique relevait de la caricature et qui partageait avec le libéralisme une vision de l'homme et de la société purement économiste - mais critiquaient le libéralisme et le capitalisme AUSSI et surtout par la morale, Bernanos ici aura recours au spirituel, au moral, pour condamner la marchandisation de l'homme par l'homme, car "un monde gagné pour la Technique est un monde perdu pour la Liberté".

Ce livre est un éloge à la Liberté avec un L majuscule, mais aussi à la France, qui sous son écriture en est devenue un quasi-synonyme. Cette grande et belle France dont la tradition spirituelle en ferait presque, à l'instar d'un Michelet, une religion aux yeux du fin lettré. Pour lutter contre ses adversaires, ceux qui veulent faire de ce grand ideal de Liberté une chimère et la renvoyer dans les limbes de l'Histoire, il aura recours au patriotisme, qu'il a vu souillé par la première Guerre Mondiale, et dont il tente de redorer le blason. Mais il aura surtout recours à la Révolution française, celle qui fit exploser dans le coeur de l'Univers le cri de colère du peuple qu'il chérissait tant. Le cri de colère, mais aussi d'espoir, de joie et, osons le dire, de fraternité, car "Pour un moment, pour un petit nombre de jours d'un été radieux, la Liberté fut une et indivisible". Oui, cette Révolution française, cette "révolution de l'Homme, inspirée par une foi religieuse dans l'homme", au lieu que la "Révolution allemande de type marxiste est la révolution des masses, inspirée non par la foi dans l'homme, mais dans le déterminisme inflexible des lois économiques qui règlent son activité, elle-même orientée par son intérêt", est la clé de voute de l'oeuvre de Bernanos, et sur cet Yggdrasil repose toute son espérance.

Oui, Bernanos fut antisémite à une époque, oui il fut catholique et monarchiste, oui il a été disciple de Drumont, je ne le nie point. Mais l'homme qui résista, qui fut du côté des républicains contre Franco, du côté des résistants contre les nazis, a su se transcender dans son oeuvre et sa vie. Simone Weil ne disait-elle pas de lui qu'il était plus proche d'elle que ses camarades des milices d'Aragon? Nul doute que l'oubli d'un tel homme, dans l'acceptation la plus noble du terme, serait une grande perte pour l'Humanité.

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