mercredi 15 février 2012

Castoriadis sur l'universalisation des valeurs de l'Occident et son échec

Beaucoup de choses ont été dites ces derniers temps à propos de l'évènement s'étant déroulé à l'ULB. On se souvient d'une bande de dégénérés scandant "burqa bla bla" et vêtus de costumes généralement symboliques de l'islamisme (niqab, hidjab), et d'aucuns en ont déduit qu'il s'agissait d'une bande d'intégristes musulmans en mal d'attention. Jugement erroné bien évidemment, puisqu'il s'agissait plutôt d'un collectif relativiste à l'extrême, composé d'athées et de croyants, partageant tous l'idéologie des "indigènes de la République" et défendant les dits symboles, non pas dans une posture de défense religieuse, mais bien dans une posture de défense identitaire : la critique de la burqa et de la keffieh étant selon eux révélatrice d'une ignoble "islamophobie de gauche comme de droite" ou d'un racisme larvé anti-musulman ou anti-arabe.

Quoi qu'il en soit, là n'est pas la question, on a beaucoup glosé ensuite sur l'échec de l'intégration, le regain de la bigoterie en Occident, mais aussi dans les pays dits "arabo-musulmans", bien évidemment sans jamais s'attaquer véritablement aux racines, aux causes d'un tel regain, d'un tel repli identitaire et d'un tel obscurantisme moraliste et pudibond touchant pourtant bien souvent des bourgeois diplômés. A-t-on en effet entendu quelque part une critique du libéralisme triomphant ayant complètement déstructuré les cadres structurants de la société, de la famille ou de la morale ? Le rejet d'une masse inouïe de jeunes complètement désorientés dans la misère non seulement matérielle, mais aussi spirituelle et culturelle, provoqué par cette pensée unique de notre temps ? La crise démocratique et donc politique ? Le scientisme immoral et cynique porté par certains ? La perte d'identités laïques telles que l'identité de classe ou l'identité nationale ? La disparition des mouvements populaires socialistes, dont le peuple, qui en fut bien longtemps le principal partisan, fut ensuite bien souvent récupéré par des mouvements ayant adoptés certaines critiques que faisaient les tenants de ces premiers - que la pseudo-gauche insultera ensuite de "populistes", infligeant ainsi une double claque au peuple dont elle a été un temps la défenseresse - tout en pratiquant un ultralibéralisme échevelé ?

On peut en effet  voir que le peuple, après une telle trahison des élites et de la gauche en particulier, s'est lentement mais sûrement tourné vers d'autres mouvements qui s'en revendiquaient tout autant sans pour autant défendre ses intérêts dans les faits. Parmi ceux-ci se trouvaient notamment les intégristes religieux, et en particulier les mouvements islamistes dans les pays "arabo-musulmans", qui bien souvent alliaient démagogie religieuse avec des relais caritatifs très actifs sur le terrain. Ces derniers, pouvant en outre se targuer d'être anti-occidentaux afin de plaire à un électorat ayant vu les méfaits de la puissance impérialiste américaine et des seules choses que l'Occident a su exporter au fil des années, à savoir son consumérisme de masse et ses technologies, rejetteront ainsi en bloc les grandes avancées humaines telles que la laïcité ou la démocratie, assimilées à de viles créations du Satan occidental.

Je me souviens d'un propos de Guy Haarscheer lors du débat annulé, vantant les mérites de la "démocratie libérale". Ce philosophe est intéressant lorsqu'il parle de laïcité, mais son libéralisme l'aveugle complètement à la crise incroyable de cette soit-disant géniale "démocratie libérale" dans tous les pays qui constituent "l'Occident". A-t-il vu ce dont la démocratie libérale avait accouché en Grèce ou en Italie ? Des gouvernements de "techniciens" - fantasme scientiste au demeurant, voir Auguste Comte... A-t-il vu la dévastation que le libéralisme a provoquée dans ces pays - misère, pauvreté et précarité ? Certainement pas, vu que cet ancien partisan de Rocard (lors du programme commun!), a accordé son soutien à l'infâme ex-directeur du FMI Dominique Strauss-Kahn. A-t-il vu ce que la démocratie libérale signifie dans les faits? Absolument pas, puisque cet atlantiste chevronné vante les USA à tue-tête, sans voir qu'y sévit une oligarchie ploutocratique totale, où seul le fric assure l'élection et où le pouvoir du citoyen, limité par un choix complètement binaire entre néolibéral de gauche et de droite représentés par les deux pachydermes démocrate et républicain, a été en fait remplacé par le pouvoir des lobbys.  A-t-il enfin remarqué que la "démocratie libérale", en Europe, consiste à laisser un organe antidémocratique, élu par personne et responsable devant personne, édicter plus de 70% de la législation des Etats qui constituent l'Union Européenne?

Quid de la réflexion sur les effets de la philosophie du libéralisme, qui consiste à déclarer des droits abstraits sans jamais se préoccuper de leur actuelle effectivité dans la réalité matérielle, et qui, à l'opposé d'une pensée républicaine par exemple, privatise toutes les valeurs, afin que la liberté n'ait pour seule limite que le fait de ne "pas nuire à celle d'autrui"? N'y voit-il pas l'une des causes de la tribalisation rampante des sociétés occidentales ? De la privatisation des individus, et par conséquence de leur retrait de la sphère publique au profit d'un repli sur la sphère privée ?

Tous ces questionnements, jamais abordés par la plupart des intellectuels exprimant les affres de notre ère, montrent la vacuité de la réflexion des penseurs libéraux. Vacuité qui ne fait que nuire à la cause qu'ils prétendent défendre puisqu'elle donne raison à ceux qui se font les ennemis irréductibles de ces nombreux idéaux émancipateurs. De ce fait, quoi de mieux que de lire un autre penseur, antitotalitaire lui aussi (comme peuvent l'être les libéraux), mais surtout socialiste et républicain, c'est-à-dire soucieux d'allier la justice sociale à une démocratie véritablement républicaine, qu'il pensait être les seules capables d'assurer une pleine et entière autonomie individuelle et collective? Oui, je parle bien évidemment de Castoriadis, encore lui, et toujours lui.

Castoriadis sur "la condition de l'universalisation des valeurs occidentales"(1)

"Chantal MOUFFE : Par rapport à ce que vous venez de dire : quelles seraient les conditions d'universalité de ces valeurs, donc d'autocritique, de démocratique que  vous défendez ? Parce que je suppose que cela ne peut pas se généraliser sans qu'une série de conditions culturelles soient données. Donc, comment est-ce que vous voyez ces valeurs d'origine occidentale deveni des valeurs dominantes dans d'autres cultures ? Quelle serait votre position par rapport à ça?

(...)

Cornelius CASTORIADIS : Au plan théorique, la réponse ne serait pas très difficile, parce qu’on peut tout simplement parler de Tien-Ân-Men à Pékin... Contrairement à ce que certains ont dit (ou souhaiteraient), la démocratie ne fait pas partie de la tradition chinoise. Ce n’est pas vrai. Il y a eu des mouvements, il y a eu le taoïsme, etc., ce n’est pas ce que nous appelons démocratie. Les Chinois, certains Chinois du moins, manifestent à Tien-Ân-Men, l’un d’eux est là, devant les blindés, il se fait écraser en revendiquant la démocratie. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu’il y a quand même un appel de ces valeurs, comme il y en a un - bien que les choses soient là très bâtardes, c’est désagréable - dans les pays de l’Est européen après l’effondrement du communisme.

Ce que je veux dire, c’est que, à partir du moment où ces valeurs sont réalisées quelque part - ne serait-ce que de façon très insuffisante et très déformée, comme elles l’ont été ou le sont encore en Occident -, elles exercent une sorte d’appel sur les autres, sans qu’il y ait pour autant une fatalité ou une vocation universelle des gens pour la démocratie.

Mais si ce que vous me demandez, c’est : qu’est-ce qu’on fait si les autres persistent ? - parce que c’est ça finalement la question -, la réponse est : on ne peut rien faire, on peut simplement prêcher par l’exemple. Robespierre disait : « Les peuples n’aiment pas les missionnaires armés. » Moi, je ne suis pas pour l’imposition, par la force, d’une démocratie quelconque, d’une révolution quelconque, dans les pays islamiques ou dans les autres. Je suis pour la défense de ces valeurs, pour leur propagation par l’exemple, et je crois - mais ça, c’est une autre question - que si actuellement ce... disons rayonnement a beaucoup perdu de son intensité (les choses sont plus compliquées que ça d’ailleurs...), c’est en grande partie à cause de cette espèce d’effondrement interne de l’Occident. La renaissance de l’intégrisme, le fondamentalisme islamique, ou même aux Indes d’ailleurs où il y a des phénomènes analogues chez les hindouistes, sont en grande partie dus à ce qu’il faut bel et bien appeler la faillite spirituelle de l’Occident. Actuellement, la culture occidentale apparaît pour ce qu’elle est, hélas ! de plus en plus : comme une culture de gadgets !

Qu’est-ce qu’ils font, les autres ? - c’est d’ailleurs très drôle ! Dans une duplicité admirable, ils prennent les gadgets et ils laissent le reste. Ils prennent les Jeeps, les mitraillettes, ils prennent la télévision comme moyen de manipulation ; au moins les classes possédantes - ils ont les télévisions couleur, les voitures, etc., mais ils
disent que tout le reste, c’est la corruption occidentale, c’est le Satan, etc. Je crois que tout est dû au, et aussi conditionné par, le fait que l’Occident lui-même a un rayonnement de moins en moins fort parce que, précisément, la culture occidentale, et en tant que culture démocratique au sens fort du terme, s’affaiblit de plus en plus.

Mais, pour en revenir à votre question : la condition de l’universalisation de ces valeurs. Que les autres se les approprient - et sans doute alors là, s’il y a un addendum, qui est tout à fait essentiel dans mon esprit, se l’approprier ne veut pas dire s’européaniser. Et là, c’est un problème que je ne suis pas en mesure de résoudre. S’il est résolu, ce sera par l’histoire. J’ai toujours pensé qu’il devrait y avoir non pas une synthèse possible, je n’aime pas le mot, trop radical-socialiste, mais un dépassement commun qui combinerait la culture démocratique de l’Occident avec des étapes qui doivent venir, ou qui devraient venir, c’est-à-dire une véritable autonomie individuelle et collective dans la société, avec conservation, reprise, développement sur un autre mode des valeurs de socialité et de communauté qui subsistent - dans la mesure où elles ont subsisté - dans les pays du tiers monde.

Il y a encore des valeurs tribales en Afrique. Hélas, elles se manifestent de plus en plus dans les massacres mutuels ; mais elles continuent aussi à se manifester dans des formes de solidarité entre les personnes qui sont pratiquement tout à fait perdues en Occident et misérablement remplacées par la Sécurité sociale... Alors, je ne dis pas qu’il faut transformer les Africains les Asiatiques, etc., en Européens. Je dis qu’il faut qu’il y ait quelque chose qui aille au-delà et qu’il y a encore dans le tiers monde, ou du moins dans certaines parties, des comportements, des types anthropologiques, des valeurs sociales, des significations imaginaires comme je les appelle, qui pourraient être, elles aussi, prises dans ce mouvement, le transformer, l’enrichir, le féconder."

(1) A lire page 58 dans le livre "Démocratie et relativisme - Débat avec le MAUSS" de Cornelius Castoriadis, publié aux éditions "Milles et une nuits" en 2010.

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