vendredi 24 février 2012

L'enracinement de l'universel

Il est difficile pour moi qui me revendique fièrement de l’universalisme d’exprimer cela, mais par mes lectures, réflexions et discussions, j’ai été amené à remettre en question mes certitudes sur ces racines tant honnies. En effet, celles-ci me paraissent désormais paradoxalement toutes aussi importantes pour s’élever qu’un esprit critique permettant de toucher l’universel, et il s’agirait dès lors de préserver ces « gisements culturels » (Castoriadis) qui sont autant de joyaux précieux légués par l’histoire, non pas en en faisant un culte (« la terre et les morts »), mais bien une culture, qui servirait de socle fertile au développement des plantes qui s’y trouvent. Telle est du moins ce qui m’a amené à me questionner sur la notion de racine et sa relation avec l’universel.

Nous ne sommes pas, nous êtres humains « normaux », « modestes » voire – mon Dieu ! – « médiocres », de l’espèce des Aves, des piafs. Ces mêmes animaux ayant d’ailleurs des pattes pour marcher à même le sol, nous dirons plutôt que nous ne sommes pas des nuages flottants au-dessus des êtres vivants. La masse, le peuple, est une espèce enracinée, mais mouvante, changeante, elle ne prétend pas pouvoir être « du monde » avant d’être d’ici, mais participe au monde en lui donnant sa vie.

Or, lorsque l’on se croit au-dessus, supérieur à la mêlée, se développe tout naturellement une sorte d’identité nouvelle en lien avec cet imaginaire qui a pour fantasmes la fin des nations comme fin de l’Histoire, et la haine de la patrie comme corolaire de l’internationalisme. Une telle identité a permis à une classe sociale, tantôt qualifiée d’élite, tantôt de bourgeoisie, de se définir et de former groupe, groupe notamment caractérisé par son amour du voyage pour le voyage et la capacité financière lui permettant un tel train de vie. Pourtant, si celle-ci auparavant participait d’une logique unitaire qui, grâce à certains facteurs, aidait au rapprochement entre cette « élite » autoproclamée et autopoïétique et la base (pensons aux identités nationales), la destruction des frontières et l’idéal d’un monde unique et unifié a en tout état de cause poussé à la « révolte des élites » (Lasch), soit leur sécession d’avec des peuples toujours aussi attachés à leurs coutumes, traditions, identités locales et nationales, voire de classe (quand elle existe encore), et qui ne comprennent pas le merveilleux du nomadisme libéral, ce piètre substitut à une pensée véritablement internationaliste pour qui l’émancipation la plus belle et la plus noble se résume à la capacité de pouvoir changer d’environnement et de fréquentations comme l’on change de chemises.

Démondialisation

Ceci me permet d’aborder un thème plus contemporain, à savoir celui de la démondialisation. Concept phare de personnes comme Montebourg, Mélenchon ou Jacques Sapir, celle-ci, de par son préfixe « dé- », provoque irrémédiablement chez les libéraux sueurs froides et craintes des « heures les plus sombres de notre histoire » : en effet, pétris d’un progressisme de pacotille, ceux-ci n’ont plus idée d’aller scruter le passé afin de prévoir un avenir meilleur, tant une telle attitude, qui couta à Orphée la vie de sa bien-aimée, ne peut que découler d’une pensée « nauséabonde » ou « réactionnaire ». La démondialisation ne serait autre que le cache-sexe de populisto-nationalistes-crypto-fascisto-communistes, vils xénophobes repliés sur eux-mêmes et frustrés du progrès immense de l’ouverture des frontières aux marchandises et capitaux du monde entier. En effet, comment accepter un retour sur des décisions par essence géniales? Ne serait-ce pas là une idée de « vieux con »? Ô passé, abîme des pensées !

En dépit de la fulgurance de ses ennemis, ce projet, noble et nécessaire, mérite mieux qu’un tel traitement. En effet, il n’est pas un repli mais bien une ouverture. L’on revient alors sur les bienfaits du patriotisme: le développement de soi resplendit sur les autres, la haine de soi déteint. Tous ces appels à la démocratie à l’extérieur n’ont-ils pas quelque chose de dégoutant lorsqu’ils viennent de la part de ceux qui la détruisent à l’intérieur ? Les eurolibéraux, les humanitaires défroqués et les missionnaires de l’évangile des droits de l’homme, pétris de bonnes paroles à proclamer urbi et orbi mais inactifs aussitôt rentrés au bercail, ne font-ils pas penser à ces maris qui battent leur femme à la maison et apparaissent ensuite en couple modèle devant leurs amis ? Une telle dose d’hypocrisie a le mérite de faire preuve d’audace : on ne raconte pas tant de sornettes et l’on ne fait pas tant de pantalonnades sans une certaine dose de courage.

L’apatride et le tribal

Ce Janus a néanmoins deux têtes, et cet hypocrite s’accompagne aisément de l’individu de tribu, celui qui se comporte avec civilité « chez lui » et se permet tout en-dehors, celui qui se soumettra humblement à ses parents et crachera sa haine aux autres, et qui protègera sa famille d’autant plus qu’il mettra en danger celle des autres. Le communautariste sans vergogne qui est devenu le prolétaire d’une gauche ayant troqué la classe pour la communauté, est le pendant du mondialisateur effréné, son double inversé, et s’il ne serait certainement pas anodin que l’un engendre l’autre, du moins est-il certain qu’ils se nourrissent mutuellement.

Michelet dit dans son livre « le peuple » : « Plus l’homme avance, plus il entre dans le génie de sa patrie, mieux il concourt à l’harmonie du globe ; il apprend à connaître cette patrie, et dans sa valeur propre, et dans sa valeur relative, comme une note du grand concert ; il s’y associe par elle ; en elle, il aime le monde. La patrie est l’initiation nécessaire à l’universelle patrie », et comment mieux illustrer par le verbe cet universalisme véritable? Cet internationalisme dont la dialectique avec le particulier avait été si admirablement résumée en deux phrases par Jaurès (« Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l’Internationale ; beaucoup de patriotisme y ramène. ») et en une par Miguel Torga (« l’universel, c’est le local moins les murs »), est en effet la main qui se tend pour attraper la pièce lancée en l’air avant qu’elle ne touche le sol, pièce dont les deux faces sont l’hyper-relativisme et l’universalisme abstrait du bourgeois apatride. Une possible solution au conflit permanent entre ce qui divise et ce qui rassemble, car la patrie, comme l’illustre si bien cette peinture de Daumier, nourrit et élève ses enfants.

Conclusion

Il me semble dès lors, pour conclure, être plus intéressant de réfléchir à l’universel enraciné plutôt qu’au déracinement universel. La racine est-elle forcément ethnique ? Raciale ? Certainement pas à mes yeux, car il s’agit d’une force vivante, mutante et fluctuante, qui n’est pas une essence d’ordre biologique mais bien le simple ancrage de l’individu dans un milieu donné, au-delà de toute identité fixe et immuable. Le voisinage n’étant que la plus belle illustration de cette « socialité primaire ».
En outre, les racines, nécessaires au développement de la vie, se révèleraient mortifères si l’être humain, animal pensant et doué d’un esprit capable de critique et d’autocritique, se voyait renvoyé à elle en permanence. Si l’humanité se développe de manière graduelle, par un contact avec le milieu le plus proche – famille, amis, quartier, … – qui s’étend ensuite progressivement à des étendues plus vastes pour enfin atteindre le monde par la raison critique, au centre de la pensée des Lumières et de l’instruction publique, la volonté soit de rester confiné dans cette sphère chaude et confortable de l’intimité et des proches, soit de passer outre en se proclamant « homme du monde », ne peut que mener à des désastres dont nous sommes aujourd’hui les spectateurs éberlués. De ces communautés repliés sur elles-mêmes et évoluant en cercles fermés, à ces « élites mondialisées » toujours prêtes à faire suer sang et eau les peuples contraints à l’immobilité, bénéficiant des avantages de la nation tout en se dérobant à leur contrepartie – impôts, citoyenneté, respect de la loi -, un lien semble s’être tissé qui, à chaque étirement, pousse ces deux extrémités vers toujours plus de radicalité.

Souvenons nous, par ailleurs, que le socialisme, celui d’auteurs tels que Jean Jaurès ou Pierre Leroux, n’a jamais eu pour idéal la constitution d’un monde composé de monades solitaires et en perpétuelle errance, détachés de toute tradition et de toute transmission générationnelle. Au contraire, l’une des critiques récurrentes du capitalisme était qu’il conduisait inévitablement à la transformation de « l’humanité en monades, dont chacune a un principe de vie particulier et une fin particulière » et que pour lui, « tout ce qui appartenait au passé ne méritait que pitié ou mépris » (Engels). Michéa ira jusqu’à dire que « Si nous voulons pouvoir à nouveau nous interroger librement sur tout ce qui, dans l’héritage culturel, transmis historiquement, est véritablement digne d’être conservé (Engels, 1872) il apparaît dès lors indispensable de changer nos batteries philosophiques et de renouer enfin avec ces valeurs morales qui donnaient tout son sens au socialisme originel. »

Remarquons enfin qu’aujourd’hui, le socialisme le plus actif et le plus resplendissant se retrouve désormais dans les pays latino-américains, où des révolutions citoyennes dans plusieurs pays amenèrent au pouvoir des forces socialistes, soucieuses de l’intérêt du peuple et de l’environnement. Pour ma part, je pense qu’il ne serait pas étonnant que la présence d’indigènes y soit en partie pour quelque chose.

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