vendredi 2 mars 2012

Apostille à l'enracinement de l'universel

Puisqu'apparemment Georges Kaplan a décidé de me prendre à parti sur antidoxe et contrepoints, je me permets cet article en réponse aux accusations nauséabondes du sieur Kaplan, fieffé libéral de son état, qui nous ressort l'éternel couplet des possédants sur les « heures les plus sombres de notre histoire ». Non content de m'accuser hypocritement d'antisémitisme au détour d'une phrase, le voici en train de me comparer aux totalitaires qui ont jalonné le XXe siècle. Cela ne manque pas d'audace, et cela mérite donc quelques clarifications qui, je l'espère, ne seront pas trop ésotériques cette fois-ci.

La question des racines

Ainsi, selon l'honoré et vénérable Georges Kaplan, mon texte sentirait bon, si l'on traduit ses propos, le maurrassisme. Je ferais l'apologie des racines et de la patrie en danger, sans rien dire d'autre. Nulle part dans son texte il ne fait mention de l'importance que j'accorde à l'universalisme, ni du fait que cette importance des racines et de la patrie n'est que le corollaire du soucis de l'universel qui m'anime. Une brève recherche des mots « universel » ou « universalisme » montre d'ailleurs qui ni l'un ni l'autre n'apparaît dans son texte, si ce n'est en citant le titre de mon article.

Or, je mets en garde très clairement contre le culte des racines, caractérisé par l'expression de Barrès « la terre et les morts ». Les racines, dans l'idée que je m'en fais, ne sont non pas des sortes d'ancrage ethniques ou raciaux qui ne sauraient être autre chose que le privilège des blancs de souche, mais bien l'idée que l'on naît dans un milieu qui a une histoire, et que ce milieu, le plus local possible, est la première marche vers l'universel. J'affirme en effet que, comme le disent très bien Michéa et d'autres, c'est bien le contact avec un quartier, des connaissances et la famille qui permet de développer le sens moral d'une personne, et que le véritable universalisme n'est que l'extension de ces « gisements culturels » hérités de l'histoire à des sphères plus étendues (jusqu'à l'univers), et ce, grâce à la raison critique. Par exemple, un paysan français a bien plus de chance qu’un bourgeois, de comprendre un paysan espagnol ou bolivien. L'internationalisme, quant à lui, n'est pas la négation de la nation ou de la patrie, mais bien la dialectique saine et féconde entre d'une part le patriotisme (l'amour des siens) et d'autre part l'internationalisme (la coopération avec les autres), car on ne peut en aucun cas apprécier l'Autre en se détestant soi-même.

De ces simples affirmations, Georges Kaplan en déduit que je demande à la puissance publique qu'elle régule tout, qu'elle « dicte nos conduites », qu'elle contraigne et autres sottises afin de faire de nous « de bons citoyens heureux d'obéir ». La propagande libérale ne peut être mieux résumée par notre ami, et perdu dans ses fantasmes et ses délires soi-disant antitotalitaires, il s'est permis de faire des accusations non seulement infondées, mais complètement ignorantes de ce qu'est ce socialisme originel dont je me revendique.

Le socialisme républicain

Contrairement aux délires kaplaniens concernant le socialisme, celui-ci ne se résume pas à la caricature qu'il en fait, généralisant le marxisme et le marxisme-léninisme à l'ensemble des courants socialistes. Cela dénote évidemment une ignorance totale de cette pensée philosophico-politique, mais il est clair qu'au-delà de Friedman et Hayek, nous ne saurions demander plus d'un dévot du libéralisme. Contrairement à ses délires, disais-je, le socialisme dont je me revendique, tantôt qualifié avec mépris par les marxistes d'utopique, tantôt de révisionniste, n'a jamais été totalitaire, et n'a pas sur ses mains le sang que peuvent avoir ses frères marxistes.

Kaplan dit ceci dans son texte : « L’essence de tous les socialismes est la même : la croyance selon laquelle c’est la société – et par là même l’État – qui fait les hommes et pas le contraire, l’idée selon laquelle une définition d’un prétendu « bien commun » justifie que l’on nous prive de nos libertés. » Encore une fois, Kaplan projette ses propres fantasmes sur une idéologie qu'il ne connaît ni ne comprend. Petit rappel, donc, de ce socialisme dont je me revendique avec fierté: celui-ci, que je qualifie de socialisme républicain, est un socialisme occulté par l'histoire et qui a pour principale terre d'accueil la France. Ses figures de proue furent en leur temps des gens comme Pierre Leroux – inventeur du terme socialisme -, Jean Jaurès ou Eugène Fournière, et contrairement aux pensées qui ont pu se former dans cette folie antitotalitaire qui a soudainement pris notre grand garçon, ceux-ci ont tous eu pour caractéristique de mettre au centre de leur doctrine l'individu. Oui, l'individualisme était l'un des moteurs de ce socialisme, et c'est bien pour cela que je le fais mien : Eugène Fournière disait par exemple que le socialisme est tout simplement « l'individualisme intégral », et Jaurès lui parlera « d'individualisme logique et complet ». En effet, le socialisme républicain postule que l'individu « est au centre tout » (Jaurès), et qu'il n'est autre que l'accomplissement de cet individualisme hérité de la révolution française.

Néanmoins, contrairement aux égoïstes et autres libéraux, cet individualisme n'est pas la négation de l'égalité, et c'est là qu'il peut rejoindre une critique marxiste de la société bourgeoise et des droits abstraits. Proclamer des droits de l'homme ou la liberté individuelle, tout en laissant une majeure partie de la société pourrir dans la pauvreté et la misère, ce n'est que limiter la liberté à la classe bourgeoise, et faire miroiter « l'Eden des droits de l'homme » (Marx) au peuple qui n'a évidemment pas les moyens matériels d'en jouir. Pierre Leroux écrira à ce propos un magnifique article dénonçant les deux postures qui veulent faire de l'égalité et de la liberté des fusils se menaçant l'un l'autre. Dans cet article au titre plus qu'explicite, « du socialisme et de l’individualisme  », celui-ci dénonce dans un même bloc «l'individualisme absolu » caractérisé à l'époque par les tenants de l'économie politique anglaise (on dirait aujourd'hui les « néolibéraux », ou Georges Kaplan), et le « socialisme absolu »; l'un faisant de la société un agrégats de monades égoïstes et isolées, et l'autre en faisant un tyran voué à détruire l'individu. De la même manière, il dira que « l'Etat nain » ne vaut pas mieux que « l'Etat hydre », et que si celui-ci est important dans la régulation des rapports de force qui se déroulent au sein de la société, pour la redistribution des richesses ou la défense des plus faibles, il ne peut en aucun cas se muer en nouvel organe inquisitorial, cherchant à imposer une vision moraliste du « Bien » aux citoyens et à réduire à néant toute initiative individuelle. Mais il se doit de promouvoir des valeurs (liberté, égalité, fraternité) et une conception commune de la vie bonne (ce qui ne veut pas dire l'imposer), et surtout il doit permettre la réunion des facteurs incitant à celle-ci, en ce compris les facteurs matériels permettant une vie digne.

Enfin, ce socialisme ne met pas au centre de tout l'Etat. Si celui-ci y a son importance, l'institution qui permettrait l'avènement d'une société socialiste n'est autre que l'association. L'association volontaire d'individus libres et égaux est en effet la mise en pratique de cet oublié du triptyque républicain qu'est la fraternité. La fraternité, que Leroux mettait au centre de la devise, est ce qui permettrait alors de combiner ces frères en apparence ennemis que sont la liberté et l'égalité. De même que l'association, et donc les coopératives ouvrières, ont une importance cruciale dans cette forme de socialisme, la politique elle-même y est primordiale. La « République poussée jusqu'au bout » (Jaurès), telle est la racine du socialisme, et la démocratie, pour reprendre Castoriadis, est dès lors une nécessité pour que l'homme puisse être autonome de façon collective.

Le totalitarisme en est donc un ennemi irrémédiable et irréductible, mais l'hyperindividualisme tout autant, car tous deux nient l'importance de la liberté collective. La liberté, mon cher Georges Kaplan, n'est certainement pas de votre côté pour le coup, et il suffit de voir comment vos semblables à la tête de l'Union Européenne la détruisent lentement et sûrement pour en avoir le coeur net.

La démondialisation

Tout ça pour dire que non, cher Kaplan, je ne suis ni un soutien du totalitarisme, ni un nationaliste, ni un « national-socialiste » pour reprendre votre insulte à peine cachée, et certainement pas un antisémite.

Concernant la démondialisation, il s'agit tout simplement de ne plus ouvrir nos frontières à tout ce qui rentre en Union Européenne. L'Union Européenne est en effet la seule institution dans le monde ayant ouvert ses barrières douanières à plus de 90% des marchandises et capitaux venus du monde entier (bien évidemment, elle ne fait pas de même avec les immigrés: les babioles, ça rentre, les pèquenauds miséreux certainement pas). Le protectionnisme est par conséquence la solution, comme le dit Emmanuel Todd - fasciste notoire, comme tout le monde le sait -, pour la reconstruction de la démocratie, car sans celui-ci, l'avenir est à la désindustrialisation complète, le retour des méthodes autoritaires telles qu'on peut les voir fleurir en Europe, et la recrudescence des ethnicismes et autres racismes. Un protectionnisme européen, voici la solution que je préconise, car je suis internationaliste, et non stupidement nationaliste comme M. Kaplan a pu tenter de le faire croire. Néanmoins, si celui-ci ne peut être européen du fait de la réticence d'autres pays, la voie nationale serait alors l'équivalent d'un plan B. Pour l'occasion, je me permets de citer Todd, histoire de montrer à M. Kaplan que ceux qui alimentent le fascisme ne sont pas toujours ceux que l'on veut croire :

« Keynes a dû mettre en forme théorique, sans le dire, la politique d'investissement de l'Etat hitlérien qui, échappant avant les démocraties libérales à l'orthodoxie économique, avait déjà fait revenir l'Allemagne de 3,5 millions de chômeurs à 1,2 million lorsque la Théorie générale fut publié. Il faudra un jour écrire l'histoire de la contribution des économistes libéraux prékeynésiens à la montée du nazisme. Sans eux, l'Allemagne n'aurait pas attendu Hitler pour résorber son chômage. Keynes a surtout démontré que l'action économique de l'Etat pouvait servir la cause de la liberté » (« Après la démocratie », p.172, aux éditions Gallimard).

Conclusion

Enfin, pour boucler la boucle des accusations pitoyables, les élites mondialisées, expression chevènementiste tirée de l'oeuvre de Zygmunt Bauman, n'est pas synonyme de complotisme, de conspiration judéo-capitaliste ou que sais-je encore. Non, il s'agit du simple constat de l'existence d'une nouvelle classe sociale complètement déracinée, bourgeoise, apatride comme l'est le capital, et qui ne se soucie plus d'autre chose que de son propre intérêt. L'histoire de la bourgeoisie est jalonnée d'individus de ce genre, Voltaire en fut un très bel exemple (dénoncé par Régis Debray dans son livre « Aveuglantes lumières »), les contre-révolutionnaires fuyant la patrie en danger en sont d'autres encore plus révélateurs, mais la différence est qu'il s'agit désormais d'un phénomène massif. Il suffit ainsi d'observer l'attitude des technocrates européens pour en avoir une très bonne idée: comme le dit très bien cet autre crypto-nazi qu'est le journaliste allemand Hanz Magnus Enzensberger dans son livre « Le doux monstre de Bruxelles », «ce qui frappe au premier coup d'oeil, c'est que quiconque s'est hissé jusqu'à ces sphères [le fonctionnariat européen du deuxième rang] se considère comme faisant partie d'une élite internationale. Ces fonctionnaires incarnent la raison d'Etat d'un Etat qui n'a pas d'existence. (...) l'esprit de corps des fonctionnaires européens implique non seulement la parfaite maîtrise des règles non écrites et du jargon, mais une variété nouvelle d'internationalisme. Un lien trop étroit avec son pays d'origine n'est pas bien vu.»

Comme je tentais de l'expliquer dans mon premier article, ce déracinement complet a joué, selon moi, en faveur d'un capitalisme sauvage et financier, autrement plus dangereux que le capitalisme paternaliste des trente glorieuses, car cette petite caste de dominants, détachée de tout lien avec leur patrie, ne se sent même plus attachée en quelque manière avec celle-ci et le peuple qui la constitue. Comme cette caste détient en grande partie les rennes du pouvoir – en effet, les grands partis qui ont les moyens de le prendre se sont en très grande majorité convertis au libéralisme et à l'européisme -, il n'est pas étonnant qu'aveuglée par ses intérêts de classe, mais aussi sa philosophie personnelle qu'est le libéralisme (vous voyez, je ne les résume pas à leur classe!...), elle ait entrepris de libéraliser tout ce qui bouge, sans même s'apercevoir que de tels actes menaient les nations qui composent l'Union au désastre. Ce même aveuglement, pour conclure, se voit admirablement bien dans la façon dont ces élites mondialisées traitent la Grèce depuis le début : tout le monde est d'accord, même les économistes modérément libéraux, avec le fait que l'austérité a aggravé et aggravera la situation financière du pays, et pourtant, les géniaux « techniciens » à sa tête et autres dirigeants européens lui imposent continuellement les mêmes plans d'austérité ! Si ce n'est pas une folie collective, qu'est-ce donc?


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