lundi 23 avril 2012

Ne semons pas le mépris ou nous récolterons la haine

"La masse n'est sans doute ni pure, ni irréprochable; mais enfin, si
vous voulez la caractériser par l'idée qui la domine dans son immense
 majorité, vous la verrez occupée tout au contraire de fonder par le
 travail, l'économie, les moyens les plus respectables, l'oeuvre immense
 qui fait la force de ce pays, la participation de tous à la propriété."
Jules Michelet, le Peuple
Ô diableries des élections, ô désespoir ! Comme beaucoup je pense, je suis dépité. Dépité parce que le mouvement que je soutenais aux élections présidentielles françaises n'a pas réussi à se placer en troisième place. Dépité parce qu'il a fait un score inférieur à ce que l'on pouvait espérer. Dépité enfin parce que la troisième place a été ravie par un mouvement d'extrême-droite, qui a réussi à atteindre son score le plus haut de tous les temps. Que cette gueule de bois fasse mal, on s'y attendait ! Mais ne nous emportons pas trop vite. Si j'ai écrit cet article c'est pour donner mon avis sur certaines réactions possibles venant de mon camp, la gauche, par rapport à un tel phénomène et un tel résultat, réactions qui à chaud sont compréhensibles, mais qui à froid sont condamnables. Déjà rappelons avant toute chose que notre mouvement, le Front de Gauche, n'a d'existence concrète que depuis très peu de temps, et jeune jouvencelle elle fait encore ses premiers pas dans la société. On désespère quand même de voir si peu d'aide venant des caciques et des prétendus alliés, ainsi que de si nombreuses attaques dans le dos, mais elle s'y attendait aussi : on ne s'oppose pas à un environnement hostile sans en récolter les conséquences. En bref, 11,11%, c'est peu, mais c'est déjà beaucoup. De 3% à 11, il y a un écart positif dont on ne peut que se féliciter ! Mais voilà, le FN est à 17,9% et l'UMP à plus de 25, et cela peut poser de sérieuses questions.

Non je ne suis ni sociologue ni universitaire, et les données précises sur le vote ne sont pas encore sorties. Cet avis n'a donc qu'une valeur purement subjective et ne prétend pas plus. Un tel vote est assez agaçant : quoi ? L'UMP? Après les saloperies commises par Sarkozy? Après l'OTAN? Lisbonne? Les retraites? Vraiment? Les Français sont-ils des veaux comme dirait l'autre? Le peuple est-il con? A cela, je réponds non. Et je réponds ceci : camarades, gardez-vous de tels commentaires, de telles observations, et ravalez votre morgue, car elle ne vous conduira pas loin auprès de l'électorat populaire. En effet, pour aller droit au but, un des grands travers historique d'une certaine gauche a été de se muer en nouveau parti bourgeois, méprisant envers les gens simples et leurs prétendus défauts - on se souvient encore du commentaire d'Emmanuel Todd sur l'incroyable suffisance de militants PS envers les "petites mains", ces mains qui ont durant si longtemps alimenté ce parti mais qui désormais n'y sont plus autant acceptés, car incultes, incapables de formuler des idées complexes et d'en débattre. Je m'explique : la gauche et l'extrême-gauche ont, hélas, pour une bonne partie d'entre elles, depuis les années 70, convergé vers une sorte d'anti-populisme primaire. C'est-à-dire qu'au lieu d'essayer de comprendre les inquiétudes et les préoccupations populaires, choses qu'ont toujours faites les socialistes depuis leur naissance - et Orwell disait lui-même que les gens simples votant fascistes devaient être récupérés par les socialistes, qui au lieu de les écarter feraient mieux de tenter de comprendre les ressorts d'un tel vote aliénant, afin d'ensuite convaincre et convertir ces personnes au socialisme, en leur montrant bien que ce qu'ils recherchent dans le fascisme (anticapitalisme, communauté soudée, etc.) se retrouve tout autant dans le socialisme, sans les cochonneries antisémites ou xénophobes qui servent d'alibis anticapitalistes cachant les intérêts des dominants - une bonne partie de la gauche a décidé de renier tout cela en les groupant dans un tout qualifié ici de populiste, là de réactionnaire, et autres invectives servant à calomnier ces préoccupations et ces gens.

Avec ça, cette gauche-là s'est muée en "mouvement des intellos", des bourgeois, des bobos, qui "savent", qui sont "cultivés" et "antiracistes", et qui avec l'aide des médias ont progressivement créé une image du peuple méprisante et péjorative : un ramassis de beaufs, de "deschiens" et de demeurés sexistes et racistes dont on ne devrait plus s'intéresser. La "crasse populaire" comme un conférencier l'avait énoncé dans un lapsus amusant, dont les bons gens convenables et propres sur eux ne pouvaient absolument plus s'occuper, car en effet, "c'est sale ça monsieur!". Résultat: c'est la servante de la gôche qui s'est patiemment occupée de ladite crasse. La servante de la classe bourgeoise, qui n'est autre que l'extrême-droite, a désormais un peu partout en Europe et en Occident pris paradoxalement le rôle de la protestation, en particulier aux USA (voir "pourquoi les pauvres votent à droite?" de T.Frank), et la gauche proprette, dans son délire libéral, a préféré continuer à la fustiger de "populisme", ce mot fourre-tout qui permet aux bourgeois de cracher leur haine du peuple. Le tout culminant en France dans le rapport désormais célèbre de la fondation Terra Nova appelant à lâcher cette meute de "conservateurs", cette populace pas très clean-clean pour nos savants sociologues, résumant ainsi admirablement la doctrine de la gauche postmoderne.

Comme le dit très bien Julien Landfried : "La représentation du Français, depuis les années 1970, a pris la figure du « beauf » de Cabu, un travailleur blanc, macho, raciste, un plouc inculte. C’est l’image du Français devenue dominante dans les élites culturelles de gauche. Un film marquant, lui aussi des années 1970, Dupont Lajoie, montre un travailleur « blanc » qui est ontologiquement raciste. Il y a un phénomène de substitution qui est apparu dans les années 1980 : on préfère au travailleur français, qui était une figure du peuple, la figure de l’immigré. C’est ce que j’appellerai la xénophilie de substitution. Aujourd’hui on est toujours dans cette configuration idéologique, qui a évolué en « sans-papiérisme », qui n’est rien d’autre qu’une variante de ce déplacement politique, idéologique et affectif. A force de rechercher la fraternité ailleurs, cela me semble surtout signifier que l’on n’a pas tellement envie de la rencontrer dans son pays, avec ses voisins les plus proches : les classes populaires. Il ne s’agit pas de haine de soi, les élites sont très contentes d’elles. Elles sont animées non pas d’une haine du peuple, mais en tous cas d’un profond mépris pour lui, ce qui a créé un phénomène de distanciation qui me semble en cours d’aggravation." (1)

Couplez donc à cela une soudaine conversion aux thèmes chers au libéralisme économique ou culturel - multiculturalisme, européisme, libre-échangisme et culte du marché et de la consommation - et vous avez l'explosion de l'électorat ancré à gauche, dont une majorité s'abstient et une minorité se tourne vers l'extrême-droite. Ah les grandes déclarations et déclamations ! La gauche aux mains blanches et aux grands principes a fait tant de tort à la gauche en général! C'est donc elle qui doit faire avant tout son auto-critique afin de récupérer le peuple qu'elle a perdu de vue. On ne créé pas une politique populaire avec les droits de l'homme et l'antiracisme. Cela ne suffit pas, car il faut que les conditions matérielles permettent déjà aux gens de vivre décemment si l'on veut qu'ils les adoptent. C'est bien beau de prétendre défendre la laïcité quand à côté l'on promeut la concurrence "libre et non faussée" entre nos pays et les pays qui exploitent férocement leur population! C'est joli de parler de démocratie quand à côté l'on saborde celle-ci en lui substituant la technocratie opaque d'une Union Européenne autoritaire et oligarchique!

Gardons-nous dès lors ces propos sur "ce con de peuple", cette "France moisie" chère aux Philippe Sollers et autres BHL, grands bourgeois dont l'arrogance et la fatuité leur permettent de donner des leçons morales à la France entière et en particulier aux classes les plus défavorisées, quand eux vivent dans l'oisiveté complète. Le vote FN est un signal d'alarme inquiétant mais décisif : c'est aussi un message envoyé par les invisibles, ces sans-grades, ces laissés-pour-compte de la mondialisation libérale qui dans une détresse finale préfèrent voter pour la candidate qui semble le mieux exprimer leur désespoir. Tachons donc plutôt de comprendre les inquiétudes de ces gens, demandons-nous comment récupérer dans notre giron cet électorat détourné, abordons les questions de Nation, République, Union Européenne, mondialisation, libéralisme, protectionnisme, etc... avec rigueur intellectuelle et sans tabous, car ce sont des sujets qui préoccupent au premier degré le peuple. Pour citer Laurent Bouvet de la gauche populaire,  "beaucoup de victimes des délocalisations sont sensibles au discours de Le Pen" (2), et ce n'est pas de manière désintéressée que Marine Le Pen a soudainement adopté un discours protectionniste, anti-mondialisation, anti-Union Européenne et pseudo-républicain. J'ai pour principe de dire que le socialisme a réponse à tout : identité nationale, souveraineté populaire, justice sociale, laïcité, travail, sécurité, etc... Aucun sujet ne doit être tabou à gauche, sous peine de laisser à l'autre camp le champ libre à ses réponses détestables, tournant généralement autour d'obsessions ethniques et xénophobes. Le tout étant de convertir le peuple en général, en ce compris l'électorat frontiste dont les motivations sont bien plus complexes que la simple question du racisme, afin de former un mouvement de grande ampleur. Le socialisme sans peuple, c'est comme une émission de Calvi sans Dominique Reynié : absurde et inconcevable. Mais l'on ne l'attrape pas d'un coup, comme ça, sur un effet d'annonce médiatique. Pour conquérir le peuple, il faut s'y enraciner, il faut donc un mouvement à long terme, et tout faire pour lui redonner sa dignité et offrir de lui une image qui se distingue de l'éternel mépris bourgeois des gens simples.  Mon espoir est que le Front de Gauche continuera sur cette longue route, parsemée d'embûches certes, mais nécessaire, car au final, "la route est bordée de tombeaux, mais elle mène à la justice" (Jean Jaurès).


(1) http://www.communautarisme.net/Entretien-de-Julien-Landfried-a-la-revue-Utopie-critique-l-antiracisme-mediatique-est-une-strategie-de-substitution-de_a973.html
(2) http://www.liberation.fr/politiques/2012/04/23/beaucoup-de-victimes-des-delocalisations-sont-sensibles-au-discours-de-le-pen_813787

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