mardi 10 juillet 2012

Peña-Ruiz sur l'émancipation par la culture universelle

En prolongement de ma note précédente, sur un ton républicain universaliste, voici ce qu'a à dire sur la culture le philosophe Henri Peña-Ruiz :

"L’émancipation par la culture universelle

La laïcité ne requiert pas des sujets humains abstraits, désincarnés : elle refuse seulement de tenir pour  culturels et respectables des rapports de pouvoir, fussent-ils enveloppés dans des coutumes qui à la longue les font paraître solidaires de toute une “identité collective”. Difficile question des rapports entre droit, politique, et culture.

Contester une tradition rétrograde, ce n’est pas renier ses racines, mais distinguer les registres d’existence en évitant de confondre la fidélité à une culture et l’asservissement à un pouvoir. La personne concrète se découvre alors sujet de droit, capable de vivre en même temps sans les confondre la mémoire vive d’une culture et la conscience distanciée de certains usages dont elle entend s’émanciper. Comment faire vivre, par-delà les différences, un espace public où le bien commun prend la forme d’une émancipation par la culture universelle, mais aussi d’une réunion exemplaire de jeunes êtres que rien ne doit différencier en principe? C’est à une telle question que répondent l’idéal laïque et le dispositif institutionnel d’émancipation de la puissance publique par rapport à toute tutelle, qu’elle soit religieuse, idéologique, économique, ou même médiatique. Citoyen du monde, aucun homme n’est esclave de son milieu de vie, comme l’est un animal assigné à son environnement spécifique. Le milieu dit culturel et les traditions qu’il véhicule sont certes influents, mais nullement au point de dessaisir l’homme de la liberté qu’il a de se définir ou de se redéfinir selon la conscience qu’il prend du juste et de l‘injuste. Comment, sinon, les sociétés pourraient-elles  progresser ? Et que signifierait l’idée qu’aucune servitude n’est fatale, qu’aucune tradition n’est sacrée dès lors qu’elle porte atteinte aux fondements de la dignité humaine? Assumer librement sa culture, cela veut dire d’abord la distinguer des rapports de pouvoir qui se mêlent à elle, savoir les mettre à distance et les évaluer. C’est donc faire le partage, justement, entre un patrimoine qui tient à cœur et des normes qui restent justiciables de jugement critique.

Bien des chrétiens s’insurgent aujourd’hui contre l’inégalité des sexes pourtant affirmée et sanctifiée dans la Bible, et prégnante dans une tradition millénaire de civilisation marquée par le christianisme. Leur objectera-t-on qu’ils trahissent ainsi la “culture” chrétienne ? En réalité, l’idéal laïque n’a rien d’abstrait au mauvais sens du terme ; il ne fait qu’inciter à ne pas confondre les registres de l’existence. La culture n’est pas le droit, même si parfois les coutumes en se codifiant tendent à s’imposer comme normes. L’esprit de liberté, lors de la Révolution française, consista à mettre en cause ce droit coutumier, simple expression de rapports de forces que des penseurs contre-révolutionnaires comme Louis de Bonald et Joseph de  Maistre(3) voulaient au contraire figer par une sacralisation propre à éviter toute critique.

(3) Louis de Bonald (1754-1840) et Joseph de Maistre (1753-1821). Philosophes et écrivains politiques  français, ils ont tous deux combattu les idées philosophiques du XVIIIe siècle. Louis de Bonald s’opposa à la théorie du contrat social de Jean-Jacques Rousseau. D’après lui, les individus n’ont aucune possibilité d’action sur les lois qui régissent nos sociétés et en sont encore moins les acteurs. Quant à Joseph de Maistre, il a soutenu la suprématie temporelle du pape et la théocratie."

Source : "Culture, culture et laïcité", publié sur www.communautarisme.net

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