samedi 18 août 2012

Bergson sur la Mécanique

Une remarque lucide de Bergson sur l'évolution fulgurante et titanesque de la Technique et de la Science. Après avoir rappelé que c'est la mystique même qui appelle la mécanique, en invitant l'Homme à se soulever, s'élever, il met en garde l'Humanité qui dans sa quête éperdue pour le Progrès de la techno-science tend à oublier qu'un tel gain de puissance devrait impliquer un gain de responsabilité. De quoi se rappeler les remarques pertinentes de Bernanos sur le progrès qui dans notre civilisation "n’est plus dans l’homme" mais "dans la technique, dans le perfectionnement des méthodes capables de permettre une utilisation chaque jour plus efficace du matériel humain". C'est à un regain de morale qu'invite ici Bergson, pour soutenir cet accroissement sans cesse grandissant de la puissance de la techno-science, afin que l'Homme reprenne le contrôle sur sa création.

P.S.: On consultera aussi Ellul et Castoriadis sur ce sujet. Ardents critiques de l'autonomisation de la Technique et de la Science, qui a pour corollaire l'hétéronomisation de l'Homme.


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"L'homme ne se soulèvera au-dessus de terre que si un outillage puissant lui fournit le point d'appui. Il devra peser sur la matière s'il veut se détacher d'elle. En d'autres termes, la mystique appelle la mécanique. On ne l'a pas assez remarqué, parce que la mécanique, par un accident d'aiguillage a été lancée sur une voie au bout de laquelle étaient le bien-être exagéré et le luxe pour un certain nombre, plutôt que la libération pour tous. Nous sommes frappés du résultat accidentel, nous ne voyons pas le machinisme dans ce qu'il devrait être, dans ce qui en fait l'essence.

Allons plus loin. Si nos organes sont des instruments naturels, nos instruments sont par là même des organes artificiels. L'outil de l'ouvrier continue son bras; l'outillage de l'humanité est donc un prolongement de son corps. La nature, en nous dotant d'une intelligence essentiellement fabricatrice, avait ainsi préparé pour nous un certain agrandissement. Mais des machines qui marchent au pétrole, au charbon, à la «houille blanche » et qui convertissent en mouvement des énergies potentielles accumulées pendant des millions d'années, sont venues donner à notre organisme une extension si vaste et une puissance si formidable, si disproportionnée à sa dimension et à sa force, que sûrement il n'en avait rien été prévu dans le plan de structure de notre espèce: ce fut une chance unique, la plus grande réussite matérielle de l'homme sur la planète. Une impulsion spirituelle avait peut-être été imprimée au début: l'extension s'était faite automatiquement, servie par le coup de pioche accidentel qui heurta sous terre un trésor miraculeux Or, dans ce corps démesurément grossi, l'âme reste ce qu'elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger. D'où le vide entre lui et elle. D'où les redoutables problèmes sociaux, politiques, internationaux, qui sont autant de définitions de ce vide et qui, pour le combler, provoquent aujourd'hui tant d'efforts désordonnés et inefficaces: il y faudrait de nouvelles réserves d'énergie potentielle, cette fois morale. Ne nous bornons donc pas à dire, comme nous le faisions plus haut, que la mystique appelle la mécanique. Ajoutons que le corps agrandi attend un supplément d'âme, et que la mécanique exigerait une mystique. Les origines de cette mécanique sont peut-être plus mystiques qu'on ne le croirait; elle ne retrouvera sa direction vraie, elle ne rendra des services proportionnés à sa puissance, que si l'humanité qu'elle a courbée encore davantage vers la terre arrive par elle à se redresser, et à regarder le ciel." H.Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932), PUF, coll. «Quadrige», 1984, p. 329-331.



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