lundi 6 août 2012

Jaurès, la nation, la patrie et le socialisme


Notre époque contemporaine a, dans ses mauvaises manies, tendance à apposer un sceau infamant sur tout ce qui lui semble désormais "archaïque". La nation et la patrie en font partie. L'européisme béat qui sert de religion nouvelle à la classe dirigeante invite aujourd'hui à conchier le concept de nation comme désuet, voire dans ses outrances les plus grotesques, comme belliciste, car "les nations, c'est la guerre", et "l'égoïsme des nations, c'est mââl". De même, l'élite mondialisée, et l'élite européiste plus particulièrement, communie dans le sain dogme du déracinement total et complet, dans la haine de la patrie comme "passion mortifère" et dans le nomadisme apatride si cher à Attali. Il faudrait se penser avant tout "citoyen du monde" pour être véritablement internationaliste, et sanctifier l'abolition des frontières pour défendre la coopération internationale : telle est la pensée dominante de l'ère postmoderne. 


Ce qui est assez surprenant, c'est qu'une telle pensée, qui en vient à nier l'importance de l'appartenance et de l'identité dans la construction de l'humanité de l'Homme, a réussi à se parer des oripeaux bienveillants du socialisme dans son entreprise inhumaine. Il faudrait, pour avoir le soucis de l'Autre, acclamer avec fureur la mondialisation, et "déconstruire" sans cesse les notions de racine, de patrie ou de nation, comme autant d'illusions pesant sur la liberté de l'individu, comme autant de "réactions chauvines" qui empêchent l'individu de faire acte de respect et de compréhension. Le socialisme n'adviendrait ainsi que par une "conscience mondiale", sorte d'abstraction totale qui serait la seule voie menant au salut, et dont font l'éloge en permanence un certain courant de l'altermondialisme, les trotskystes caricaturaux (type Besancenot, on mettra à part les lambertistes, grands patriotes dans l'âme), les gauchistes illuminés, certains anarchistes et libertaires, et les socio-libéraux. 

Cependant, c'est proprement nier toute l'histoire, riche et diverse, du socialisme que de le résumer à une haine de la nation (cet "internationalisme des imbéciles", dixit Jacques Sapir), et résumer l'internationalisme au cosmopolitisme bourgeois apatride. Depuis ses débuts le socialisme s'est en effet donné pour objectif de s'enraciner dans les contextes particuliers des diverses patries, sachant bien que l'émancipation collective, l'émancipation de l'Humanité, ne se feraient pas en imposant un idéal abstrait sur la réalité mais bien en partant du réel, du concret, et donc du particulier, afin de cultiver tout ce qu'il y a de bon dans une culture, dans le but de l'élaboration d'une société décente. Ainsi, c'est dans cette optique qu'Aragon disait à propos du réalisme socialiste : "Le réalisme socialiste ne trouvera dans chaque pays sa valeur universelle qu’en plongeant ses racines dans les réalités particulières, nationales, du sol duquel il jaillit." 

La patrie, qui est "la nation plus le sentiment. Le droit plus l'amour." (Debray), est ainsi nécessaire dans l'accomplissement de l'Homme, et partant du socialisme. C'est en effet par l'appartenance à un groupe, à une communauté de destin, que se développent la sociabilité et la conscience collective de l'individu. C'est dans cette appartenance à une patrie que l'on peut concevoir un rapport au temps qui incorpore la transmission et la tradition (c'est-à-dire un patrimoine commun), une estime de soi (donc un développement de soi), un sentiment d'obligation envers son prochain, et donc une capacité à reconnaître dans l'Autre un ami avec qui l'on peut entretenir des relations dénuées de passions tristes. On connait bien la phrase de Jaurès sur le patriotisme et l'internationalisme, et comment l'un renforce l'autre et vice-versa (1). Ici, dans cet extrait d'un de ses plus célèbres textes, il en parle un peu plus longuement. Ce grand humaniste, célébré par le Parti dit Socialiste, ne jetait pas le bébé de la nation avec l'eau du bain chauvin et nationaliste, cette eau du bain qu'il avait tenté tant bien que mal de faire disparaître, au prix de sa vie. "Les nations, systèmes clos, tourbillons fermés dans la vaste humanité incohérente et diffuse, sont donc la condition nécessaire du socialisme. Les briser, ce serait renverser les foyers de lumière distincte et ne plus laisser subsister que de vagues lueurs dispersées de nébuleuse."

Souvenons-nous dès lors que toutes les grandes révolutions se sont faites par des peuples patriotes, fiers de leur patrie, l'aimant et partant voulant à la fois la défendre et renverser l'ordre existant en son nom - voir 1789, 1793, 1848, Zapata, la Commune, etc... et plus récemment les révolutions arabes. Souvenons-nous enfin que la défense de la nation au nom du socialisme n'a jamais été "le national-socialisme", comme diraient Jean Quatremer et la ribambelle de pitres et de sots savants qui l'accompagnent. Au contraire, le pseudo-socialisme pseudo-national l'abhorrait à peu près autant que nos glapissant congénères férus d'Europe. Hitler lui-même préférait en effet laisser ce concept, qu'il avait instrumentalisé (tout comme la notion de socialisme), "aux libéraux et aux démocrates" : "L’idée de nation a été vidée de toute substance. J’ai dû m’en servir au début, pour des raisons d’opportunité historique. Mais, à ce moment déjà, je savais qu’elle ne pouvait avoir qu’une valeur provisoire. Laissez la Nation aux démocrates et aux libéraux" (cité par Alain Caillé dans Totalitarisme et utilitarisme). 

Et on aurait tort de confondre la volonté proprement impérialiste de Hitler avec la nation dans sa conception républicaine, car en effet, s'il y a bien une chose contre laquelle s'oppose l'idée de nation, c'est bien celle d'empire. La nation est respectueuse de la souveraineté des autres nations car elle veut qu'on respecte la sienne. La nation reconnait les frontières des autres comme des limites à ne pas franchir, quand l'empire, lui, se sent "partout chez lui" - c'est en cela une école d'humilité, proprement salubre contre le dogme de l'illimitation. Il est d'ailleurs frappant d'observer que les empires les plus récents se sont développés en absorbant les nations et en les niant, et là où le flair de nos amis eurolibéraux devrait être un peu plus à l’affût de la bête immonde, c'est peut-être bien dans cette construction d'une Union Européenne qui, à l'instar du bonapartisme, du nazisme ou de l'U.R.S.S. (que l'on ne saurait bien évidemment mettre dans un même sac), s'est donnée pour but ultime de constituer un "grand ensemble" supplantant les nations, les abolissant au profit d'une "conscience européenne"... 

Le fait est que les plus patriotes ont été de tout temps les masses, les classes populaires, en somme les peuples. Michelet remarquait déjà en son temps qu'en nationalité, "c'est tout comme en géologie, la chaleur est en bas. Descendez, vous trouverez qu'elle augmente ; aux couches inférieures, elle brûle". Il n'est guère surprenant que dans les faits, la construction européenne soit devenue si peu populaire, en particulier dans les nations à l'identité forgée par des millénaires d'histoire. Le dernier refuge des peuples, aujourd'hui, se trouve dans les Etat-nations, et les peuples l'ont bien compris, mais ces Etat-nations sont à la fois atrophiés par une Union Européenne aux velléités fédéralistes et une mondialisation libérale sauvage. L'esprit lucide comprendra donc assez aisément que dans une telle ambiance, où une Union Européenne mondialisatrice et ultralibérale effrite les constitutions nationales, se développent des prurits nationalistes un peu partout en Europe, au grand dam de ceux qui "s'affligent des conséquences en en chérissant les causes". 

Pourtant, c'est bien cet esprit patriote qui alimenta la fougue de toutes les résistances populaires, de tous les grands bonds en avant de l'Humanité. C'est par une audace propulsée par les foudres rugissantes du patriotisme que le petit peuple de Paris décida, dans un courage héroïque, de s'opposer à la fois au défaitisme bourgeois et à l'envahisseur prussien, faisant de la Commune cette lumière qui éclaire encore notre avenir ! Jean-Pierre Thimbaud n'avait-il pas, avant de mourir fusillé par l'envahisseur nazi, crié, dans une explosion fraternelle qui retentit encore aujourd'hui, "vive la Parti Communiste allemand !" ? N'était-ce pas là la preuve finale de cet "internationalisme patriotique" qui dans son intelligence populaire fit ainsi un pied de nez formidable aux nazis en leur affirmant à la fois l'existence des patries (en désignant spécifiquement le Parti Communiste Allemand), et l'opposition de celles-ci à la barbarie non-représentative de la "peste brune" (le communiste allemand anti-nazi représentant véritablement la patrie allemande) ? Et que dire de ces grands révolutionnaires tunisiens, qui renversèrent leur tyran en entonnant des clameurs pour la nation et la patrie tunisiennes ?...

Il est de bon ton, désormais, d'opposer les bonnes âmes "internationalistes", ces braves "citoyens européens" si soucieux de la paix et du progrès, aux abominables patriotes défenseurs de leur nation, sous-humains dégénérés, plus proches du stade animal qu'autre chose, et dont les furies passionnelles seraient à même de rallumer les brasiers du passé. Ne sont-ce pourtant pas ces derniers qui, historiquement, se sont toujours trouvés du "bon côté" de la barricade ?  L'Histoire, avec sa grande hache, me semble avoir tranché cette sanglante question.

(1) La citation complète : "Mais ce qui est certain, c’est que la volonté irréductible de l’Internationale est qu’aucune patrie n’ait à souffrir dans son autonomie. Arracher les patries aux maquignons de la patrie, aux castes du militarisme et aux bandes de la finance, permettre à toutes les nations le développement indéfini dans la démocratie et dans la paix, ce n’est pas seulement servir l’internationale et le prolétariat universel, par qui l’humanité à peine ébauchée se réalisera, c’est servir la patrie elle-même. Internationale et patrie sont désormais liées. C’est dans l’internationale que l’indépendance des nations a sa plus haute garantie ; c’est dans les nations indépendantes que l’internationale a ses organes les plus puissants et les plus nobles. On pourrait presque dire : un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l’Internationale ; beaucoup de patriotisme y ramène." (Jean Jaurès, l'armée nouvelle)


***


"De même, dans la pensée socialiste, pour la patrie. À coup sûr le socialisme et le prolétariat tiennent à la patrie française par toutes leurs racines. Dès la Révolution bourgeoise, le peuple acculé défendait héroïquement contre l’étranger la France nouvelle : il y pressentait dorénavant son patrimoine futur. De plus, l’unité nationale est la condition même de l’unité de production et de propriété, qui est l’essence même du socialisme. Enfin, toute l’humanité n’est pas mûre pour l’organisation socialiste, et les nations en qui la révolution sociale est préparée par l’intensité de la vie industrielle et par le développement de la démocratie, accompliront leur œuvre sans attendre la pesante et chaotique masse humaine. Les nations, systèmes clos, tourbillons fermés dans la vaste humanité incohérente et diffuse, sont donc la condition nécessaire du socialisme. Les briser, ce serait renverser les foyers de lumière distincte et ne plus laisser subsister que de vagues lueurs dispersées de nébuleuse. Ce serait supprimer aussi les centres d’action distincte et rapide pour ne plus laisser subsister que l’incohérente lenteur de l’effort universel. Ou plutôt ce serait supprimer toute liberté, car l’humanité, ne condensant plus son action en nations autonomes, demanderait l’unité à un vaste despotisme asiatique. La patrie est donc nécessaire au socialisme. Hors d’elle, il n’est et ne peut rien ; même le mouvement international du prolétariat, sous peine de se perdre dans le diffus et l’indéfini, a besoin de trouver, dans les nations mêmes qu’il dépasse, des points de repère et des points d’appui.



Pourquoi le socialisme serait-il jamais tenté de se séparer de la patrie ? Il n’y a que les feuilles mortes qui se détachent de l’arbre. Il y a cent ans, les émigrés appelèrent à l’étranger parce qu’ils désespéraient que d’elle-même la France nouvelle revînt à eux. Et en violentant la France, ils proclamaient eux-mêmes qu’ils n’étaient plus que le passé. Armand Carrel[15] eut tort lorsque, sous la Restauration, il s’engagea avec quelques amis sous les drapeaux de l’Espagne libérale pour combattre l’armée de Louis XVIII[16]. Son acte n’eût été excusable que si la réaction avait été définitivement maîtresse de la France. Ceux-là seuls émigrent, même pour de nobles causes, qui désespèrent de la patrie. Or le socialisme sait que le mouvement même de la vie nationale travaille pour lui. Il sait que l’évolution capitaliste et la démocratie lui ouvrent la route. C’est de l’évolution même de la vie nationale qu’il attend la victoire : il est donc au centre même et au cœur de la patrie. Et si le drapeau blanc et le drapeau tricolore ont eu leurs émigrés, le drapeau du socialisme n’aura pas les siens. Même si, un jour, de passagères violences étaient exercées contre le socialisme, il attendrait l’inévitable retour de la France.



Mais si le socialisme et la patrie sont aujourd’hui, en fait, inséparables, il est clair que dans le système des idées socialistes, la patrie n’est pas un absolu. Elle n’est pas le but ; elle n’est pas la fin suprême. Elle est un moyen de liberté et de justice[17]. Le but, c’est l’affranchissement de tous les individus humains. Le but, c’est l’individu. Lorsque des échauffés ou des charlatans crient : “ La patrie au-dessus de tout ”, nous sommes d’accord avec eux s’ils veulent dire qu’elle doit être au-dessus de toutes nos convenances particulières, de toutes nos paresses, de tous nos égoïsmes. Mais s’ils veulent dire qu’elle est au-dessus du droit humain, de la personne humaine, nous disons : Non. Non, elle n’est pas au-dessus de la discussion. Elle n’est pas au-dessus de la conscience. Elle n’est pas au-dessus de l’homme. Le jour où elle se tournerait contre les droits de l’homme, contre la liberté et la dignité de l’être humain, elle perdrait ses titres. Ceux qui veulent faire d’elle je ne sais quelle monstrueuse idole qui a droit au sacrifice même de l’innocent, travaillent à la perdre. S’ils triomphaient, la conscience humaine se séparerait de la patrie pour se séparer d’eux, et la patrie tomberait au passé comme une meurtrière superstition. Elle n’est et ne reste légitime que dans la mesure où elle garantit le droit individuel. Le jour où un seul individu humain trouverait, hors de l’idée de patrie, des garanties supérieures pour son droit, pour sa liberté, pour son développement, ce jour-là l’idée de patrie serait morte. Elle ne serait plus qu’une forme de réaction. Et c’est sauver la patrie que de la tenir dans la dépendance de la justice.
Ainsi il est bien vrai que, pour les socialistes, la valeur de toute institution est relative à l’individu humain. C’est l’individu humain, affirmant sa volonté de se libérer, de vivre, de grandir, qui donne désormais vertu et vie aux institutions et aux idées. C’est l’individu humain qui est la mesure de toute chose, de la patrie, de la famille, de la propriété, de l’humanité, de Dieu. Voilà la logique de l’idée révolutionnaire. Voilà le socialisme."

Jean Jaurès, le socialisme et la liberté (Source: http://www.jaures.info/dossiers/dossiers.php?val=15_socialisme%2Bliberte%2B1898)

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