lundi 13 août 2012

Alain sur la culture, la patrie et l'Humanité


"Quand je lis Homère, je fais société avec le poète, société avec Ulysse et avec Achille, société aussi avec la foule de ceux qui ont lu ces poèmes, avec la foule encore de ceux qui ont seulement entendu le nom du poète. En eux tous et en moi je fais sonner l'humain, j'entends le pas de l'homme. Le commun langage désigne par le beau nom d'Humanités cette quête de l'homme, cette recherche et cette contemplation des signes de l'homme. Devant ces signes, poèmes, musiques, peintures, monuments, la réconciliation n'est pas à faire, elle est faite." (Alain, propos sur l'éducation, LXX)

"Les leçons de morale civique sont hérissées d'épines. je ne parle pas des dangers, mais seulement des difficultés inhérentes au sujet. Tel est l'incon­vénient de ces programmes ambitieux ; on veut tout enseigner à un enfant, même ce qu'un homme a grand'peine à comprendre. Au reste il est clair que les pouvoirs n'ont jamais cessé de vouloir que l'on enseigne au peuple ce qui s'accorde avec leur politique. Fanatisme si on obéit, fanatisme si on résiste. Contre passion il n'y a peut-être que passion. Toutefois on peut dire en conscience qu'aucun fanatisme n'est bon pour l'enfance.

Comte est sur ce sujet-ci excellent par le positif et la raison. On peut le suivre ; on peut ramener ses idées au niveau de l'enfant. Enfin, évitant les récifs, qui sont ici les passions des autres et les miennes, voici comment je gouvernerais ma barque. Chacun méprise l'égoïste, qui ne pense qu'à son propre avantage et à sa propre sûreté. Un enfant montre quelquefois de la générosité et même une sorte d'héroïsme, par un esprit de corps, qui le soumet aux règles de la camaraderie. Par exemple il se laissera blâmer et punir plutôt que de dénoncer au maître un écolier coupable. Dans cet exemple, qui est familier à tous, on montrera aisément une sorte de fanatisme volontairement aveugle ; car le maître agit dans l'intérêt des enfants, et les enfants le savent bien. Mais il faut aussi y discerner un vrai courage, et un serment sacré, quoique non formulé, auquel l'enfant ne manque point. Par ce sentiment social, qui le lie aux autres écoliers, et où jouent déjà tout l'honneur et toute la honte, l'enfant est élevé au-dessus de l'égoïsme animal ; il vit et agit pour les autres et développe des vertus réelles.

On comparera utilement ce fanatisme, qui est loin d'être tout mauvais, au fanatisme familial, bien plus naturel, bien plus fort, et universellement honoré. Quelle que soit l'évidence, on ne juge point son père ni sa mère ; on fait serment de les aimer malgré tout ; on se bouche les yeux. On ne les dénoncera pas ; on ne prendra point parti contre eux. Ici le sentiment social est plus fort et plus naturel que dans l'autre exemple. Ici, encore bien plus évidemment, l'égoïsme initial est surmonté ; ici l'on se surmonte soi-même ; ici l'on se dévoue. On aperçoit même, dans ce cas remarquable, comment l'égoïsme se trouve étroitement mêlé à l'altruisme, et lui communique sa force caracté­ristique, proprement vitale, C'est une grande pensée de Comte que celle-ci : nos sentiments les plus éminents sont aussi naturellement les plus faibles. L'homme doit apprendre à aimer.

De la même manière, et toujours en suivant Comte, on doit considérer l'amour de la patrie comme propre à tirer nos sentiments altruistes de cet état de léthargie où ils sont plongés par le souci des travaux et des affaires, qui nous ramènent toujours à nous et à nos proches. Et c'est ainsi qu'il faut peindre avec des couleurs vraies cet enthousiasme contagieux, si aisément développé par les discours publics, les cérémonies, les commémorations, et qui transforme comme par miracle la grande peur en une grande amitié. Alors on ne veut plus juger, on se bouche les yeux ; on oublie la justice ; on se livre avec délices, au moins pour un moment, à d'autres vertus, courage, patience, dévouement ; on les trouve plus fortes en soi que l'on n'aurait cru ; on se sent meilleur. Les pouvoirs osent tout, presque sans risque. Ce fanatisme doit être jugé comme tous les fanatismes, et comme l'esprit de parti lui-même. L'aveuglement volontaire n'y est pas niable ; mais il faut y reconnaître aussi de grandes vertus, et des moments d'oubli de soi qui civilisent l'homme. Si l'on veut faire le vrai portrait de l'homme, on dressera ici quelques figures de héros, en prenant soin de ne pas confondre les pouvoirs, alors aisément enivrés d'eux-mêmes, avec l'humble exécutant qui se hausse, par l'obéissance à tous risques, jusqu'au sentiment sublime de vivre et mourir pour d'autres. Ce n'est pas encore la justice ; c'en est du moins l'instrument.

Toutes les vérités préparatoires étant ainsi rassemblées, il faut juger les valeurs, et prononcer, en accord avec le sentiment universel, que la patrie n'est pas la plus haute valeur. C'est ce que le catholicisme n'a pas méconnu ; c'est ce qu'il ne peut méconnaître sans oublier jusqu'à son nom. Mais le bon sens suffit à reconnaître que la patrie fait souvent oublier la justice, que les pouvoirs se trompent, disons presque toujours, par cette idée évidemment immorale que la force passe avant la justice. D'où tant d'empires et tant de conquêtes, où, comme l'histoire le montre, un peu de bien est mêlé à beaucoup de mal. D'où l'on conclura, toujours en accord avec le sentiment universel, que tout homme digne du nom d'homme doit sauver en lui-même une partie de jugement libre et invincible, qui pèsera, comme on dit, les rois dans sa balance incorruptible, et enfin reconnaîtra la plus haute valeur dans le héros de justice, quelle que soit sa race et quel que soit son pays. L'humanité sera dans son cœur ; il souhaitera, il voudra la faire dans le monde." (Alain, propos sur l'éducation, LXXXII)


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