samedi 25 août 2012

Marc Bloch : « Pourquoi je suis républicain »

Il est toujours important de se remémorer ses classiques. Marc Bloch en fait partie. Grand historien, l'un des fondateurs de "l'école des Annales"(1) en histoire, résistant durant le deuxième guerre mondiale, il est aussi devenu par la force des choses l'une des égérie du camp républicain en France. Régis Debray avait notamment voulu à une période qu'on enseigne cet "oublié de tous aujourd'hui" au lycée pour introduire les jeunes générations à l'idée de République et à l'histoire de la Nation. Cet homme, qui est de ces historiens ayant su allier érudition historique et style plaisant à lire, avait en son temps écrit ce court article, véritable plaidoyer pour une certaine idée de la France, sous l'occupation. "Ce texte fait partie du livre fameux L'Etrange défaite (1946) mais est en fait un article publié dans les Cahiers politiques (1) en 1943 au sein du Comité Général d'Etudes créé à l'initiative de Jean Moulin et aurait été rédigé par une autre plume: Joseph Hours (2)." (2) 

C'est ainsi que Bloch brode une vision universaliste, politique de ce qu'est la France et le fait d'être français. Un rappel vibrant aux âmes bien pensantes de notre temps, qui amalgament nation à nationalisme, voire à nazisme pour les langues les plus perfides. Rappel d'autant plus douloureux qu'il proclame haut et fort l'importance de "l'indépendance nationale à l'égard de l'étranger", expression dont l'écho ne peut que provoquer de l'urticaire et des réactions pavloviennes sur la xénophobie auprès de nos chers amis "de gôche" ou "de droâte" libéraux. La délimitation d'un intérieur et d'un extérieur étant très difficile à concevoir chez ces sans-frontièristes satisfaits, ce concept antique se retrouve désormais repeint en nouvelle "bête immonde" de ces à plat ventres peu féconds qui pullulent en haut de l'échelle.

(1) "Réaction à l'histoire positiviste dominante du début du XXe siècle, l'école des Annales est née d'une revue dirigée par deux des grands historiens français, Lucien Febvre et Marc Bloch. Rejetant l'évènement (telle l'histoire bataille) ou l'histoire politique pour l'histoire économique et sociale, et le temps long, les Annales marquent plus de soixante ans d'historiographie française, et au-delà, au travers de grandes figures  comme Fernand Braudel. Une influence qui tend lentement à diminuer à la fin du XXe siècle et au début des années 2000." http://www.histoire-pour-tous.fr/education/179-metiers-histoire/3990-historiographie-lecole-des-annales.html

(2)  Pour lire le texte en entier, voir : http://blogs.mediapart.fr/blog/gwenael-glatre/280810/pourquoi-je-suis-republicain-marc-bloch-1943


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"(...) Il n’est pas possible de supprimer d’un trait de plume ce passé. Qu’on le veuille ou non, la monarchie a pris aux yeux de toute la France une signification précise. Elle est comme tout régime, le régime de ses partisans, le régime de ces Français qui ne poursuivent la victoire que contre la France, qui veulent se distinguer de leurs compatriotes et exercer sur eux une véritable domination. Sachant que cette domination ne serait pas acceptée, ils ne la conçoivent établie que contre leur peuple pour le contraindre et le soumettre, et nullement à son profit. Ce n’est pas un homme, si ouvert et si sympathique soit-il, qui peut changer un tel état de choses.

La République, au contraire, apparaît aux Français comme le régime de tous, elle est la grande idée qui dans toutes les causes nationales a exalté les sentiments du peuple. C’est elle qui en 1793 a chassé l’invasion menaçante, elle qui en 1870 a galvanisé contre l’ennemi le sentiment français, c’est elle qui, de 1914 à 1918, a su maintenir pendant quatre ans, à travers les plus dures épreuves, l’unanimité française ; ses gloires sont celles de notre peuple et ses défaites sont nos douleurs. Dans la mesure où l’on avait pu arracher aux Français leur confiance dans la République, ils avaient perdu tout enthousiasme et toute ardeur, et se sentaient déjà menacés par la défaite et dans la mesure où ils se sont redressés contre le joug ennemi, c’est spontanément que le cri de « Vive la République ! » est revenu sur leurs lèvres. La République est le régime du peuple. Le peuple qui se sera libéré lui-même et par l’effort commun de tous ne pourra garder sa liberté que par la vigilance continue de tous. Les faits l’ont aujourd’hui prouvé : l’indépendance nationale à l’égard de l’étranger et la liberté intérieure sont indissolublement liées, elles sont l’effet d’un seul et même mouvement.

Ceux qui veulent à tout prix donner au peuple un maître accepteront bientôt de prendre ce maître à l’étranger. Pas de liberté du peuple sans souveraineté du peuple, c’est-à-dire sans République."

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