jeudi 30 août 2012

Régis Debray, qu'est-ce qu'être républicain ?

""Les phénomènes d'organisation sociale sont comme une mimique de l'organisation vitale." Ainsi s'exprimait notre maître Canguilhem (Le Normal et le Pathologique). L'organisation nationale ne serait-elle pas comme un mode d'organisation du vivant ? Ne pourrait-on parler au demeurant de natiosynthèse, comme il y a une photosynthèse - c'est-à-dire une façon singulière, qu'aucun dispositif artificiel n'a encore pu remplacer, propre aux arbres et aux plantes, de transformer des apports inorganiques en matières organiques ? N'est-ce pas la condition nécessaire (non suffisante, bien sûr) de l'adoption continue des éléments "étrangers"qui fait le tissu vivant d'une continuité nationale ? Cela dit, le républicain sait jusqu'où ne pas aller trop loin dans la métaphore végétative. Il a lu Leroi-Gourhan. Il sait que si le sapiens sapiens se distingue des autres espèces animales par la formation de groupes ethniques différenciés, le bipède omnivore s'affranchit de son enclos ethnique par le double cumul de l'invention technique et de la loi morale. Les sociétés humaines avancent dans et par la projection technique, l'extériorisation des facultés internes dans des prothèses artificielles toujours plus productives et performantes qui leur permettent de déjouer la régulation génétique, circulaire et piétinante, des populations animales. Rien de surprenant si les doctrines conservatrices recourent au modèle organiciste, qui tend à figer le développement, à refermer l'espace et le temps, en subordonnant les individus à des besoins et des normes fixés une fois pour toutes, au sein d'une totalité historique fermée. C'est ignorer que chaque conscience peut, et que chaque citoyen doit, remettre en question les règles de conduite qu'il tient de son groupe, s'en décoller et lui en proposer d'autres - latitude qui n'est pas celle des loutres ni des chimpanzés, qui, eux, sont à la colle avec leurs congénères, de la naissance à la mort, en tournant en rond per saecula saeculorum. Et cependant, barrer d'un trait de plume le primate sous l'acculturé serait encore la meilleure façon de lui céder la place à la première fissure. C'est une acceptation incommode, j'en conviens, un peu amère même, mais on ne voit pas comment le mammifère humain pourrait accélérer l'allure en se coupant en deux. Voilà qui donne envie de rappeler aux adeptes de Condorcet (et plus largement, de la raison pure républicaine) qu'il y a de l'organique dans et sous le contractuel, des particularités plurielles sous et derrière la singularité universelle du sujet citoyen ; et aussitôt après aux descendants de Herder (et aux amis de Charles Taylor, le multiculturaliste canadien), qu'il faut des principes d'unité, rationnels et abstraits, pour fédérer, dans une nation digne de ce nom, la pluralité des nous communautaires. Et cette double précaution, où certains ne verront, avec raison, qu'une côté mal taillée (le réel est ainsi fait), esquisse déjà un lieu de résistance positif à la raison du plus fort : la loi de l'empire et la loi des tribus. D'un côté, l'américanisation du village global, ou la loi du plus fort mondial habillée en légalité internationale, via les Nations unies , et de l'autre, l'ethnisation du genre humain, ou la loi du plus fort local, ans recours possible à un droit des gens internationalement applicable. A quelque chose malheur est bon : la conscience malheureuse qui habite l'animal républicain (plus vulnérable aux contradictions que l'animal démocrate, monarchique ou totalitaire), peut se retourner en sagesse par la vertu du bon usage. Son goût pour l'universel concret l'expose à quelques déchirements provisoires, mais lui permet en principe de récuser l'universalisme impérial (marché unique, pensée unique) aussi bien que le relativisme identitaire (chacun chez soi et Dieu pour tous), où il nous est permis de voir l'envers et l'endroit du cynisme contemporain. Un républicain, au fond, refuse de choisir entre l'individualisme libéral et la communauté organique. Entre une philosophie de l'universel abstrait et son opposé, la volonté singulière du surhomme décidant de la guerre et de la paix. Entre l'Angleterre et l'Allemagne, si l'on veut. Il se fait une idée suffisamment complexe de la nation pour réconcilier les droits de l'homme et les droits du peuple. " (Régis Debray, Le Code et le Glaive, éditions Albin Michel, p.81-83)

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