mardi 25 septembre 2012

C.Laval et G.Dreux sur l'école capitaliste

Extraits d'une interview de C.Laval et G.Dreux parue dans le mensuel "Siné Hebdo" de septembre 2012 :

"A quel moment apparaît cette nouvelle école capitaliste ?
Dans les années 1980, quand une politique néolibérale conçoit l'école comme le lieu de la production d'un capital humain à destination des entreprises et met en phase le système scolaire et universitaire avec les impératifs de l'accumulation du capital à l'échelle mondiale. L'idée dominante assimile désormais la connaissance à un facteur de rentabilité dans un monde de concurrence. C'est la thèse de notre livre. Quand nous avons commencé à la fin des années 1990 à défendre cette thèse, beaucoup nous prenaient pour des paranoïaques, parce que l'école française, fleuron sacré de la République, était supposée insubmersible, inattaquable. Il suffisait, pourtant, de lire la documentation de la Commission européenne et de l'OCDE pour voir que l'école devait être une entreprise chargée de fabriquer un produit spécifique - le capital humain -, directement utilisable par le système économique. On est passé d'une école qui était idéalement conduite par des principes d'émancipation – même si la réalité était très différente de cet idéal – à une école qui assume de plus en plus le fait de se plier aux impératifs socio-économiques, de compétitivité et d'employabilité.

Comment s'est effectuée cette transformation ?
En 2002, on avait publié Le Nouvel Ordre éducatif mondial. On s'était posé la question : « que disent la Banque mondiale, l'OMC, la commission européenne et l'OCDE sur l'éducation ? » On a compris que ces institutions étaient des acteurs extrêmement importants dans la mise en oeuvre de ce nouveau modèle néolibéral à l'échelle mondiale. Leurs travaux ont été « copiés/collés » par les ministères nationaux. Et c'est ça aussi la nouveauté : les ministères sont de plus en plus les relais de ce modèle, se contentant de l'accommoder dans chaque pays, en fonction des situations, de l'histoire et des rapports de force nationaux.

A vous entendre, depuis trente ans les ministères de l'Education nationale français, de gauche comme de droite, n'ont eu aucune autonomie. Ce n'est pas excessif ?
Les choses sont évidemment plus compliquées, mais il faut quand même savoir que désormais le « pilotage » des réformes éducatives est conduit par l'Union européenne. Cela dit, il n'y a pas eu d'application mécanique, brutale, directe et uniforme partout du modèle néolibéral. Dans un certain nombre de pays, les choses se sont traduites plus clairement et brutalement qu'en France.

Par exemple ?
En Angleterre, sous M.Thatcher. Elle a dit : « Maintenant, la comprehensive school, c'est terminé, nous passons à un autre système. » Et elle a mis en place à marche forcée un modèle concurrentiel entre les établissements scolaires, un ministère central très autoritaire, une pratique de l'évaluation généralisée, des équipes managériales avec des « patrons » à la tête des établissements et des « superprofs » chargés de diriger les autres. Dans un autre pays comme la France, la transformation vers ce modèle néolibéral s'est faite de façon beaucoup plus diffuse, beaucoup plus lente. Avec des phases d'accélération. Comme la période Allègre, entre 1997 et 2000, et la période Sarkozy récemment. La grande idée d'Allègre était de reconstruire le système universitaire de façon à ce qu'il s'intègre dans ce qu'il appelait lui-même « le grand marché du XXIe siècle », c'est-à-dire le marché du savoir on a assisté alors à une formidable révolte des enseignants qui refusaient ce modèle en rupture avec la tradition républicaine.
La deuxième accélération a eu lieu pendant la période Sarkozy avec notamment ses attaques sur les effectifs d'enseignants. Cette réduction de moyens avait comme finalité la mise en tension du système éducatif pour imposer l'école managériale : au niveau universitaire avec la loi LRU, au niveau du lycée avec le renforcement du pouvoir des chefs d'établissement, à l'école élémentaire dirigée par un directeur d'école aux pouvoirs accrus. Sur le fond, rien d'original, mais ces accélérations spectaculaires ont fait prendre publiquement conscience que nous allions réellement et délibérément vers un nouveau modèle d'école.
(...)
Si l'école est devenue un outil de compétitivité, pourquoi la laisse-t-on dans cet état de délabrement ?
Ce n'est pas si étonnant. Un ministre de Sarkozy, Benoît Apparu, avait vendu la mèche en disant qu'il fallait diminuer les moyens accordés à l'éducation pour pouvoir mettre le système en tension et ainsi imposer des réformes. Cela avait le mérite d'être clair. Il s'agissait, au-delà de simples économies, de mettre en place un système de rationalisation de la production éducative. Plutôt que de faire des futurs citoyens émancipés, mieux vaut produire du capital humain directement utile ! Donc, on coupe dans tous les savoirs jugés superflus. Pourquoi les élèves de terminale S auraient-ils besoin de faire de l'histoire ? Ou de la philo ? Ce ne sont plus des priorités puisque l'essentiel est de former des gens qui savent cliquer sur des ordinateurs, retirer une information dans un dossier, faire une synthèse... enfin tout ce dont on a besoin dans une entreprise."

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