lundi 3 septembre 2012

Castoriadis, une leçon de démocratie

 


Voici un fascinant entretien réalisé par Chris Marker pour sa série de documentaires sur la Grèce antique "l'héritage de la chouette" (à voir aussi sur dailymotion), véritablement passionnant si l'on s'intéresse à l'Athènes démocratique, à la démocratie et à tant d'autres sujets qui nous touchent encore aujourd'hui.

On y apprend un tas de choses sur ce monde auquel nous devons tant. Prenons par exemple leur constitution: on y découvre le fait que la constitution athénienne ne se disait pas "constitution d'Athènes" mais bien "constitution DES Athéniens". Il s'agissait en effet d'une société sans Etat qui ne reposait pas sur une unité politique territoriale. Ce genre d'erreurs de traduction récurrentes permit une récupération telle que celle orchestrée par les nazis: en effet, la traduction allemande du mot polis (cité) veut dire Etat (stadt), ce qui fait que si l'on remplace le mot Cité par Etat dans l'oraison funèbre de Périclès nous avons là un discours typiquement fasciste ("morts pour l'Etat" au lieu de "morts pour la Cité", c'est-à-dire "morts pour ses concitoyens athéniens  bien réels"). On découvre en outre que la démocratie grecque repose entre autre sur un chaos constituant, non pas absolu mais fondamental, sur lequel vient se greffer un ordre qui, sachant son origine chaotique, est forcé de bouger, changer, tout en se fixant des limites. Ainsi l'hybris pour les Athéniens était une obsession car ils s'en savaient porteurs eux-mêmes, en tant qu'individus libres dans une cité libre (puisqu'il n'y a le choix qu'entre être un mouton paisible dans un troupeau ou un individu libre porteur de démesure).

Le christianisme, que critique Castoriadis de manière particulièrement intelligente, vient briser cela en substituant, dans sa vision hétéronome de l'Homme, le péché à l'hybris: il n'y a plus l'idée de mesure ou d'auto-limitation, mais bien une limitation venant de l'extérieur, de Dieu, qui via ses clercs, son prophète, son livre sacré, dit à l'homme ce qui est bon et ce qui ne l'est pas. Point de place ici pour la véritable philosophie, qui selon notre philosophe est inséparable de l'idée de démocratie et de liberté, en tant que questionnement sur ce qu'il faut penser, donc remise en question de son propre environnement et de ses représentations. Nous avons là en outre un Dieu qui, mais ça je l’ajoute pour l'information, est causa sui, auto-engendré, abstrait, absolu et parfaitement rationnel, contrairement aux dieux grecs qui non seulement n'ont pas dit aux Grecs ce qu'il fallait qu'ils fassent, mais étaient eux-mêmes limités et reposant sur un chaos instituant (la répartition de l'ordre divin, Hadès pour l'enfer, Poséidon pour la mer, Zeus pour le ciel, s'étant faite par un tirage au sort: un lancé de dés). L’on peut voir ainsi dans le déplacement opéré par la modernité de cette vision de Dieu dans l’Homme, l’une des causes des problèmes contemporains tels que cet égotisme fat de l'homme qui s'auto-créé (le self-made man), purement rationnel, féru d'abstractions, progressiste au sens d'un futur toujours meilleur et incapable de se mettre des bornes, aveuglé qu’il est par un fantasme proprement divin d’illimitation. Onfray n'a en ce sens pas tort de penser que nous vivons toujours selon un paradigme chrétien du monde, avec lequel nous n'avons toujours pas véritablement rompu.

Castoriadis revient, qui plus est, sur les nombreuses mésinterprétations de la Grèce antique par les Modernes. Notamment sur cette idée qu'il n'y aurait pas chez les démocrates athéniens de conscience individuelle, d'individualités du fait d'une absorption par la cité [chose absurde et fausse - il faut être aveugle pour ne pas la voir dans des individualités aussi fortes que Socrate ou Aristophane - que reprend par ailleurs, rappelons-le, le triste sire BHL (1)], sur le rôle important et démocratique de la tragédie, sur la violence latente de l'ordre grec, etc. (2) Castoriadis pense que cette libération de l'individu a d’ailleurs fait exploser la création artistique en libérant le potentiel créateur des individus, d'où ces différences notables entre des oeuvres d'auteurs différents mais de la même époque, tant dans la poésie que dans d'autres domaines, contrairement à des sociétés traditionnelles où, selon lui, des spécialistes sont requis pour différencier des époques différentes, les changements étant beaucoup plus lents. On peut comparer cela à ce qu'il appelle le formidable potentiel créateur de la modernité en terme d'art (qui disparaît dans le conformisme généralisé de l'ère dite postmoderne). On apprend à un moment, par ailleurs, la confusion des mots issue de la guerre civile commencée en 431 AC, où tout le monde se disant démocrate (oligarques comme démocrates) les mots perdaient leur sens – ce qui n’est pas sans nous rappeler notre propre situation, où se disent démocrates des libéraux défenseurs d'une démocratie vaguement représentative et d'un régime a contrario férocement oligarchique.

Enfin, chose amusante si l'on replace cela dans le contexte du film 300 (basé sur l'oeuvre d'un néoconservateur): les Grecs anciens étaient fascinés et admiratifs des Perses, qu'ils se représentaient comme des hommes valeureux, forts, braves et dont l'éducation était idéale (Hérodote), contrairement à cette mascarade cinématographique où l'on voit des sous-hommes bestiaux attaquer les 300 soldats de Léonidas. Pour les Grecs, ce qui mènera les Perses à leur perte est plutôt l'hybris de Xerxes ou de  Darius, et non une sorte d'infériorité mentale ou guerrière, mise en évidence à l’écran par leur affreux physique et leur pilosité ostentatoire, dont auraient profité les nobles Spartiates au torse glabre et huileux. 

Bref, un entretien qui vaut la peine d'être vu ou écouté, comme tout entretien avec Castoriadis. Des interrogations sur la philosophie, la compréhension de l'Autre, à des comparaisons avec nos régimes démocratiques (Castoriadis dirait: nos oligarchies libérales), c'est à un véritable cours que nous assistons ici, très pédagogique et particulièrement simple à comprendre (nul besoin d'un doctorat en philosophie pour suivre cet entretien!).

(1) http://www.pierre-vidal-naquet.net/spip.php?article49  "Si les critiques avaient tiqué sur le désormais célèbre auteur Hali-baba-carnasse, ils auraient facilement découvert, de fil en aiguille, que 1’« auteur » tire son « érudition éblouissante » du Bailly (excellent dictionnaire pour les terminales des lycées, mais pas pour une enquête sur la culture grecque) et que les âneries qu’il raconte sur l’absence de « conscience » en Grèce tombent déjà devant cette phrase de Ménandre : « Pour les mortels, la conscience est dieu. »"

(2) Notons que sur la question des individus, il nous est difficile de concevoir, en tant que Modernes, le fait que les Athéniens savaient qu'un individu n'était possible que dans une Cité (donc une société) qui le permettait. Il n'y avait donc pas séparation radicale entre individu et collectif, point de robinsonnades derrière l'individualisme athénien: l'individu libre n'existe pas sans Cité qui le forme, et la Cité libre n'existe pas sans individus libres.

1 commentaire:

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