vendredi 5 octobre 2012

Castoriadis sur le postmodernisme

Castoriadis ici décrit admirablement les traits de notre "époque du conformisme généralisé", dont les intellectuels du courant dit du postmodernisme sont les principaux justificateurs et défenseurs. Une époque pourrie d'apathie politique triomphante, faite de n'importe quoi, d'une forme de nihilisme, de relativisme exacerbé qui conduit au "n'importe quoi va" et à cette "montée de l'insignifiance" de son ouvrage éponyme. Une fascinante analyse d'un auteur, pourtant bien souvent catégorisé (à tort ?) dans ce courant de la philosophie, qui touche l'art, la philosophie, la politique et la culture en général. Comment ne pas se souvenir de l'intervention magistrale de l'écrivaillon Bernard Werber face à Zemmour et Naulleau (1) où il défendait son style comme en fait une absence de style, crue et simple "comme des sushis". Comment ne pas se rappeler ces "artistes sans art" (Domecq) qui cultivent la nullité au nom d'un art "contemporain" ?

(1) http://www.dailymotion.com/video/x3zq38_zemmour-face-a-bernard-werber_news


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L'époque du conformisme généralisé*

I.

Dans ses remarques introductives à ce symposium, Claudio Veliz notait que "l'esprit de notre temps... est trop rapide et trop léthargique ; il change trop ou pas assez ; il produit de la confusion et de l'équivoque". Ces traits ne sont pas accidentels. Pas plus que ne le sont le lancement et le succès des labels "postindustriel" et "postmoderne". Les deux fournissent une parfaite caractérisation de l'incapacité pathétique de l'époque de se penser comme quelque chose de positif, ou même comme quelque chose tout court. Ainsi, est-elle amenée à se définir comme, tout simplement, "post-quelque-chose", par référence à ce qui a été mais n'est plus, et à s'autoglorifier par l'affirmation bizarre que son sens est le pas de sens, et son style le manque de tout style. "Enfin, proclamait un architecte bien connu lors d'une conférence à New York en avril 1986, le postmodernisme nous a délivrés de la tyrannie du style."
(...)
IV.

A partir des différentes tentatives pour définir et pour défendre le "postmodernisme", et d'une certaine familiarité avec le Zeitgeist, on peut faire dériver une description sommaire des articles de foi théoriques ou philosophiques de la tendance contemporaine. J'emprunte les éléments d'une telle description aux excellentes formulations de Johann Arnason (1).

1. Le rejet de la vue globale de l'Histoire comme progrès ou libération. En lui-même, ce rejet est correct. Il n'est pas nouveau ; et, entre les mains des "postmodernistes", il ne sert qu'à éliminer la question : en résulte-t-il que toutes les périodes et tous les régimes social-historiques sont équivalents ? Cette élimination à son tour conduit à l'agnosticisme politique, ou bien aux amusantes acrobaties auxquelles se livrent les "postmodernistes" ou leurs frères lorsqu'ils se sentent obligés de défendre la liberté, la démocratie, les droits de l'homme, etc.

2. Rejet de l'idée d'une raison uniforme et universelle. Ici encore, en lui-même, le rejet est correct ; il est loin d'être nouveau ; et il ne sert qu'à occulter la question ouverte par la création gréco-occidentale du logos et de la raison : que devons-nous penser ? Toutes les manières de penser sont-elles équivalentes ou indifférentes ?

3. Rejet de la différenciation stricte des sphères culturelles (par exemple, philosophie et art) qui se fonderait sur un principe sous-jacent unique de rationalité ou de fonctionalité. La position est confuse, et mélange désespérément plusieurs questions importantes pour n'en nommer qu'une : la différenciation des sphères culturelles (ou son absence) est, chaque fois, une création social-historique, partie essentielle de l'institution d'ensemble de la vie par la société considérée. Elle ne peut être ni approuvée ni rejetée dans l'abstrait. Et, pas d'avantage, le processus de différenciation des sphères culturelles dans le segment gréco-occidental de l'histoire, par exemple, n'a exprimé les conséquences d'un principe sous-jacent unique de rationalité quel que soit le sens de cette expression. Rigoureusement parlant, ce n'est là que la construction (illusoire et arbitraire) de Hegel. L'unité des sphères culturelles différenciées, à Athènes aussi bien qu'en Europe occidentale, ne se trouve pas dans un principe sous-jacent de rationalité ou de fonctionalité, mais dans le fait que toutes les sphères incarnent, chacune à sa façon et dans le mode même de leur différenciation, le même noyau de significations imaginaires de la société considérée.

Nous sommes devant une collection de demi-vérités perverties en stratagèmes d'évasion. La valeur du "postmodernisme" comme théorie est qu'il reflète servilement et donc fidèlement les tendances dominantes. Sa misère est qu'il n'en fournit qu'une simple rationalisation derrière un apologétique, qui se veut sophistiquée et n'est que l'expression du conformisme et de la banalité. Se concoctant agréablement avec les bavardages à la mode sur le "pluralisme" et le "respect de la différence", il aboutit à la glorification de l'éclectisme, au recouvrement de la stérilité, à la généralisation du principe "n'importe quoi va", que Feyerabend a si opportunément proclamé dans un autre domaine. Aucun doute que la conformité, la stérilité et la banalité, le n'importe quoi, sont les traits caractéristiques de la période. Le "postmodernisme", l'idéologie qui la décore avec un "complément solennel de justification", présente le cas le plus récent d'intellectuels qui abandonnent leur fonction critique et adhèrent avec enthousiasme à ce qui est là, simplement parce que c'est là. Le "postmodernisme", comme tendance historique effective et comme théorie, est assurément la négation du modernisme.

Car en effet, en fonction de l'antinomie déjà discutée entre les deux significations imaginaires nucléaires de l'autonomie et de la "maîtrise rationnelle", et malgré leur contamination réciproque, la critique des réalités instituées n'avait jamais cessé pendant la période "moderne". Et c'est exactement cela qui est en train de disparaître rapidement, avec la bénédiction "philosophique" des "postmodernistes". L'évanescence du conflit social et politique dans la sphère "réelle" trouve sa contrpartie appropriée dans les champs intellectuel et artistique avec l'évanescence de l'esprit critique authentique. Comme déjà dit, cet esprit ne peut exister que dans et par l'instauration d'une distance avec ce qui est, laquelle implique la conquête d'un point de vue au-delà du donnée, donc un travail de création. La période présente, ainsi, bien définissable comme le retrait général dans le conformisme. Conformisme qui se trouve typiquement matérialisé lorsque des centaines de millions de téléspectateurs sur toute la surface du globe absorbent quotidiennement les mêmes inanités, mai saussi lorsque des "théoriciens" vont répétant que l'on ne peut pas "briser la clôture de la métaphysique gréco-occidentale".

(1) Johann Arnason, "The Imaginary Constitution of Modernity", Revue européenne des sciences sociales, Genève, 1989, n° XX, p.323-337

* Extrait du livre "Le monde morcelé, les carrefours du labyrinthe - 3", éditions Seuil.

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