lundi 1 octobre 2012

Diam's ou le capitalisme bigot

Notre monde est bizarre. Ou du moins s'il ne l'est pas, produit-il des bizarreries en masse, avec une sorte de fureur d'ivrogne en colère. TF1 vient de réaliser récemment un documentaire sur la fameuse conversion de Mme Georgiades (1), plus connue sous le nom de Diam's, cette rappeuse poussée en avant de la scène médiatique par un miracle spectaculaire de la société de spectacle. Auparavant portée aux nues pour son « féminisme », là voilà désormais recluse volontairement, retirée du siècle au nom de sa « nouvelle religion » et drapée d'un voile que n'aurait renié la plus bigote des pèlerines  traînant sa canne en direction de Lourdes. Accompagnant cet accoutrement pour le moins excentrique, une ribambelle de nouveaux interdits dont le plus notoire étant sa volonté de ne plus chanter avec un homme.

Tout un symbole

Comment ne pas voir là un phénomène révélateur de l'époque ? Oh la bigoterie ne date pas d'hier, mais celle-ci semble avoir pris un nouveau tournant  au moment où le capitalisme prenait le sien. La conversion de Mme Georgiades n'est pas anodine, et le type de conversion encore moins. Un célèbre proverbe dit distinctement « à Hollywood, si tu cherches un ami fidèle achètes-toi un chien ». Quand on se voit projeté du jour au lendemain dans les hautes sphères du capitalisme, les conséquences sont terribles, et proprement monstrueuses : on flotte soudainement dans un monde irréel, peuplé de fous, de perfides et de gens tous plus souriants les uns que les autres devant la célébrité. L'on gagne le salaire d'une vie en quelques mois, plongé dans une atmosphère où tout semble factice, a fortiori les liens sociaux, et où la violence des rapports se voit masquée sous les délicates attentions de l'hypocrisie. Bref, on perd tout sens du réel. Qui pourrait croire que l'on puisse sortir indemne d'une telle expérience ?

Alors on se convertit. On se couvre de la tête au pied, on se prosterne à rythme régulier et on rivalise de bondieuseries comme d'autres se bousculent sur un rail de coke. Une aliénation en appelle une autre, et voici donc qu'une banlieusarde catapultée sous les auspices du divin Marché dans un univers abominable décide, pour s'en protéger, de prendre à revers le cynisme libéral en érigeant une muraille grotesque entre elle et le reste du monde, via le fondamentalisme religieux – nul doute qu'elle se serait jetée sur la scientologie au pays de l'Oncle Sam. La seule manière, triste en ce sens, qu'elle ait trouvé de reconstituer une forme de solidité, de permanence et de stabilité dans un monde virtuel, fluide et artificiel, et du sens dans un système insensé, fut d'aller d'un extrême à un autre, comme un liquide se déplace d'un vase communicant à un autre. De quoi faire les choux gras du sociologue Zygmunt Bauman.(2)

Oui, l'intégrisme religieux tel qu'on le retrouve aujourd'hui, n'est bien souvent rien d'autre qu'une tumeur virulente qui touche le corps malade de libéralisme, la créature d'une certaine forme de modernité, c'est Reagan et Khomeiny, rien de plus, rien de moins. Vous connaissez le charabia, deux faces d'une même pièce, blablabla pas besoin d'aligner les poncifs pour que vous compreniez. Ce monde est suspendu sur un abîme. Et dans ce contexte-là, on ne peut qu'être fasciné par la toute récente création médiatico-chico-bon-genre.


Gazelle !

Chouette hein ! Dit le bien-pensant le sourire béat buriné sur son visage comme une expression de lobotomisé. Voilà qui est intéressant ! Enfin d'la presse pour « eux » ! Tel est sans doute le genre de réactions visible au Café de Flore en découvrant ce magazine si particulier.  Gazelle, qu'il se nomme (3). Qu'est-ce que c'est exotique ! Ouai, voilà enfin de l'arbre savamment consommé, d'la journaille qualité-prix comme on l'aime, ouai ! Bref, me voilà heureux comme Dieu en France, car je croyais devoir attendre que la commission européenne pondît une autre campagne féministe (4) pour recevoir ma dose requise de poncifs anti-féministes.

Hé ben non, me voilà gâté ! Oui, gâté ! Car outre les immanquables clichés sur les femmes – et surtout « la » femme, cet être mystérieux qui est partout et nulle part, et qui semble uniquement déambuler occasionnellement dans les couloirs des rédac' de la presse féminine - nous avons mensuellement droit aux clichés sur les Maghrébin(e)s (dont la "notion de culture est indissociable de celle, plus spirituelle, de religion" (sic)). Cocktail explosif au rendez-vous ! Communautarisme et anti-féminisme, que demander de plus ? D'ailleurs, le ton est vite donné, la femme maghrébine est une bigote consumériste et vaguement folklorique :

« Et que cette femme trouve un magazine qui lui parle, qu’elle ne soit pas obligée d’acheter un magazine qui ne va pas respecter sa pudeur et dans lequel elle ne va pas retrouver un seul des codes de sa culture. Cette femme maghrébine est attachée à la tradition; enfin, à sa culture d’origine, celle que lui ont inculquée ses parents. Même si, par ailleurs, elle vit de façon moderne. Car elle a vraiment cette schizophrénie de la double culture. (...) Certes, les femmes maghrébines consomment L’Oréal et Diadermine, mais elles vont aussi au hammam, et font leurs propres produits cosmétiques à la maison, souvent à base de produits naturels orientaux comme le rassoul ou l’huile d’argan. » (5)

Pendant que la femme occidentale, cette dévergondée artificielle, se poudre le nez avec du chimique, la femme maghrébine, toute attachée à la tradition qu'elle est et si « vraie » dans son essence et sa nature, se concocte elle-même – elle-même ! - ses propres onctions esthétiques. Fortiche ! En plus, la femme maghrébine a « vraiment beaucoup de pudeur », car « La culture musulmane impose la pudeur ». Ô génie du syllogisme à deux balles !

Le nouvel esprit du capitalisme

Pourquoi parlé-je de ceci ? Où est le rapport avec Diam's ? Il est là, il est omniprésent, et il se nomme société capitaliste de consommation. Dans la postmodernité, où tout vaut tout donc tout vaut rien, où l'histoire n'existe plus, les symboles non plus et où l'on « fait ce que l'on veut » tout en « respectant le choix des autres », les délires ambiants amènent ce genre de combinaisons absurdes. Qui n'a jamais vu une pieuse musulmane déambuler stilettos longs comme l'avant-bras et voile serré autour d'un visage peint comme une voiture volée ? Certains y voient un symbole de modernité et d'émancipation, mais on ne me trompe pas. J'y vois pour ma part une double aliénation : aliénation à la religion et aliénation à la consommation, et je rigole toujours aussi bruyamment quand j'entends une quelconque émission TV présenter ces véritables phénomènes comme autant de preuves de la marche vers la modernité d'on ne sait quel pays (ou personne) dit de « culture musulmane » - l'autre jour c'était Arte qui présentait une mannequin voilée star d'un MTV égyptien comme une sorte d'égérie de l'émancipation féminine (6).

 Castoriadis disait en son temps : « Qu’est-ce qu’ils font, les autres ? - c’est d’ailleurs très drôle ! Dans une duplicité admirable, ils prennent les gadgets et ils laissent le reste. Ils prennent les Jeeps, les mitraillettes, ils prennent la télévision comme moyen de manipulation ; au moins les classes possédantes - ils ont les télévisions couleur, les voitures, etc., mais ils disent que tout le reste, c’est la corruption occidentale, c’est le Satan, etc. Je crois que tout est dû au, et aussi conditionné par, le fait que l’Occident lui-même a un rayonnement de moins en moins fort parce que, précisément, la culture occidentale, et en tant que culture démocratique au sens fort du terme, s’affaiblit de plus en plus. » (7)



Triste à dire, mais il semblerait que, de même que l'Occident n'exporte plus rien d'autre que ses babioles et ses armes de guerre dans le monde en lieu et place de la démocratie, il n'exporte guère plus que la mode et le froufrou aux femmes du monde entier en lieu et place du féminisme. Cette culture « pop » se greffe à tout, se contrefiche pas mal de la victime et s'accommode fort bien des particularismes culturels. C'est ainsi qu'on créé des monstres à la façon d'un « islam pop » qui arrive à combiner patriarcat fondamentaliste et réification des femmes par la pub et la mode.


(1) http://www.lematin.ch/people/diam-s-donne-premiere-interview-voilee/story/16011570
(2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Zygmunt_Bauman
(3) http://www.gazellemag.com/
(4) http://l-arene-nue.blogspot.be/2012/08/bruxelles-voit-la-science-en-rose-pour.html
(5) http://www.lalibre.be/societe/general/article/763530/exploration-de-la-feminite-maghrebine.html
(6) http://videos.arte.tv/fr/videos/egypte-islam-goes-pop--3597052.html
(7) « Démocratie et relativisme - Débat avec le MAUSS », Cornelius Castoriadis, éditions Milles et une nuits, 2010, p.58


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