dimanche 21 octobre 2012

Slavoj Zizek sur le multiculturalisme

"Le contraste est évident entre cette subjectivation et la prolifération, aujourd'hui, de « politiques identitaires » postmodernes dont l'objectif est l'exact contraire, c'est-à-dire, précisément, l'affirmation de l'identité particulière de chacun, de la place appropriée de chacun au sein de la structure sociale. Les politiques identitaires postmodernes centrées sur des modes de vie particuliers (ethniques, sexuels, etc.) incarnent à la perfection la notion de société dépolitisée, où chaque groupe particulier « est identifié », bénéficie d'un statut spécifique (de victime) reconnu à travers l'affirmative action ou d'autres mesures visant à garantir la justice sociale. Le fait que ce type de justice rendue aux minorités victimisées nécessite un appareil policier complexe (dont la mission consiste à identifier le groupe en question, à punir ceux qui portent atteinte à ses droits – comment définir sur le plan juridique le harcèlement sexuel ou l'injure raciale ? etc. –, destiné à élaborer le traitement préférentiel susceptible de réparer le tort dont souffrait ce groupe) a une signification profonde : ce qui est habituellement loué comme « politique postmoderne » (la poursuite d'enjeux particuliers dont la résolution doit être négociée à l'intérieur d'un ordre global « rationnel » allouant à chaque composante particulière sa juste place) constitue de cette façon, en réalité, le glas de la politique au sens propre du terme.

Ainsi, alors que tout le monde semble s'accorder sur le fait que le régime capitaliste global, libéral-démocratique, postpolitique d'aujourd'hui est le régime du non-évènement (du dernier homme, pour citer Nietzsche), la question demeure de savoir où chercher l’évènement. La solution évidente est la suivante : dans la mesure où nous expérimentons la vie sociale postmoderne contemporaine comme « non substantielle », la réponse appropriée réside dans la foultitude des retours passionnés, souvent violents, aux « racines », aux différentes formes de « substance » ethnique et/ou religieuse.
(...)
Plus exactement, l'offensive de la globalisation capitaliste entraîne une scission inhérente au champ des identités particulières elles-mêmes.


D'un côté, ce que l'on appelle les « fondamentalismes », dont la formule de base est celle de l'identité de groupe, qui implique la pratique de l'exclusion du menaçant Autre : la France aux Français (contre les immigrés algériens), l'Amérique aux Américains (contre l'invasion hispanique), la Slovénie aux Slovènes (contre la présence excessive des « méridionaux », ces immigrants des républiques anciennement yougoslaves)... L'observation d'Abraham Lincoln sur le spiritualisme (« Quant à ceux qui apprécient ce genre de choses, il voudrait mieux penser qu'il s'agit simplement du genre de chose qu'ils apprécient ») résume parfaitement ce caractère tautologique de l'autoenfermement nationaliste, et, pour cette raison, fonctionne encore mieux avec les nationalistes, alors qu'elle ne fonctionne pas si elle est appliquée aux authentiques démocrates radicaux : on ne peut pas dire, à propos de l'engagement démocratique authentique, que « quant à ceux qui apprécient ce genre de choses, il voudrait mieux penser qu'il s'agit simplement du genre de chose qu'ils apprécient ».

De l'autre, les « politiques identitaires » multiculturelles postmodernes, visant à la coexistence tolérante de groupes aux manières de vivre « hybrides », et même changeantes, divisés à l'infini en sous-groupes (femmes hispaniques, gays noirs, malades du SIDA mâles blancs, mères lesbiennes...). Cette floraison perpétuellement jaillissante de groupes et sous-groupes dans leurs identités hybrides, fluides et mouvantes, chacun insistant sur le droit d'affirmer son mode spécifique de vie et/ou de culture, cette incessante diversification, n'est possible et pensable qu'adossée au socle de la globalisation capitaliste ; elle est la manière même par laquelle la globalisation capitaliste affecte notre sentiment d'appartenance ethnique et les autres formes d'appartenance communautaire : le seul lien reliant ces multiples groupes est le lien du Capital lui-même, toujours prêt à satisfaire les demandes spécifiques de chaque groupe et sous-groupe (tourisme gay, musique hispano...).

L'opposition entre les fondamentalismes et les politiques identitaires pluralistes postmodernes est en définitive un simulacre, dissimulant une profonde complicité (ou, pour le dire à la Hegel, une identité spéculative) : un défenseur du multiculturalisme peut aisément trouver attractive même l'identité ethnique la plus « fondamentaliste », à la seule condition qu'elle soit l'identité du prétendu authentique Autre (disons, aux Etats-Unis, l'identité tribale américaine originaire) ; un groupe fondamentaliste peut facilement adopter, dans son fonctionnement social, les stratégies postmodernes de la politique identitaire, en se présentant comme l'une des minorités menacées luttant simplement pour conserver son mode de vie spécifique et son identité culturelle. " (Plaidoyer en faveur de l'intolérance, Slavoj Žižek, éditions Climats, p.58-61)

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