jeudi 1 novembre 2012

Henry Miller, « le cauchemar climatisé »

"LE DOCTEUR SOUCHON : PEINTRE ET CHIRURGIEN

Un des faits qui me frappent le plus, à mesure que je voyage à travers l'Amérique, c'est que les hommes qui promettent, les messagers de la joyeuse nouvelle, les hommes qui permettent encore d'espérer à ce moment le plus sinistre de notre histoire, sont soit des gamins qui n'ont pas vingt ans, soit de grands garçons de soixante-dix ans passés.

En France les vieillards, surtout ceux de souche paysanne, sont une joie et un réconfort pour les yeux. Ils sont comme de grands arbres qu'aucune tempête ne peut déraciner ; ils rayonnent de paix, de sérénité, de sagesse. En Amérique, les vieillards offrent d'ordinaire un triste spectacle, et surtout ceux qui ont réussi, qui ont prolongé leur existence bien au-delà des limites naturelles par une sorte de respiration artificielle. Ce sont d'horribles et vivants exemples de l'art de l'embaumeur, des cadavres ambulants aux mains de mercenaires grassement payés qui déshonorent leur profession.

Les exceptions à la règle – et le contraste est saisissant ! - sont les artistes et par artistes j'entends les créateurs, quel que soit leur champ d'activité. La plupart d'entre eux ont commencé à se développer, à révéler leur individualité passé l'âge de quarante-cinq ans, l'âge de la retraite dans l'industrie de ce pays. Il faut convenir d'ailleurs que le travailleur moyen, qui fonctionne comme un robot depuis l'adolescence, est à cet âge à peu près mûr pour la casse. Et ce qui est vrai du robot ordinaire l'est aussi du maître robot, du soi-disant capitaine d'industrie. Seule sa fortune lui permet de nourrir et d'entretenir la faible et vacillante flamme. Sur le chapitre de la vitalité, passé quarante-cinq ans, nous sommes une nation de déchets.

Mais il existe une catégorie d'hommes vigoureux, assez vieux jeu pour être restés de farouches individualistes, qui méprisent ouvertement les sentiers battus, sont passionnément attachés à leur métier, impossibles à séduire ni à acheter, qui travaillent de longues heures, souvent sans en tirer gloire ni récompense, mais qui sont poussés par un motif bien simple : la joie d'en faire à leur tête. Leur route sur un point de parcours s'est éloignée de celle des autres. Les hommes dont je parle se reconnaissent au premier coup d'oeil : il y a dans leur attitude quelque chose de plus vital, de plus agissant que la simple soif de puissance. Ils ne cherchent pas à dominer mais à se réaliser eux-mêmes. Ils opèrent depuis un centre éloigné des remous. Ils évoluent, ils mûrissent, ils donnent l'exemple en étant simplement ce qu'ils sont.

Cette question, la relation entre la sagesse et la vitalité, m'intéresse fort, car, contrairement à l'opinion générale, je n'ai jamais pu considérer l'Amérique comme un pays jeune et débordant de vitalité, mais au contraire comme une nation prématurément vieillie, comme un fruit qui s'est gâté avant d'avoir pu parvenir à maturité. Le mot clef du mal qui nous ronge, c'est le mot gaspillage. Des gens qui gaspillent ne sont pas sages, pas plus qu'ils ne peuvent rester jeunes et vigoureux. Si l'on veut convertir l'énergie en formes plus hautes et plus subtiles, il faut d'abord la conserver. Le prodigue est vite à bout de ressources, il devient victime des forces mêmes dont il a usé avec tant d'insouciance. Même les machines demandent à être traitées d'une main experte pour donner le meilleur rendement. Ou alors, comme c'est le cas en Amérique, il faut les produire en quantités si énormes qu'on peut se permettre de les mettre au rebut avant que l'âge les ait rendues inutilisables. Mais quand il s'agit de jeter à la casse des êtres humains, c'est une autre histoire. On ne peut pas mettre des créatures humaines au rancart comme des machines. Il existe une curieuse corrélation entre la fécondité et les ferrailles de rebut. Il semble que le désir de procréer s'étiole quand on limite à quarante-cinq ans la période utile."

H.Miller, Le cauchemar climatisé, p.134-136

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