dimanche 25 novembre 2012

La guerre des classes ne fait que commencer

Affaire des « pigeons », Ayrault au MEDEF, rapport Gallois, les temps ne sont pas à la fête pour les socialistes. Hormis le père Noël, les rouges n'ont guère de raisons de bambocher vu la situation catastrophique qui s'annonce, austérité en bagage et politicards accrochés au pouvoir comme une tique à un chien, ou un boulet à un prisonnier. Ce qui est assez perturbant dans la situation française, c'est de voir une telle puissance de feu du côté des patrons, qui "en imposent" et donc imposent au gouvernement leurs désidératas en matière de fiscalité, de code du travail, de réformes sociales, etc. alors que le pouvoir hégémonique est censé être "de gauche" et même "socialiste". Néanmoins, je ne suis pas de l'avis de rejeter tout cela sur le pouvoir prétendu socialiste ou le (grand) patronat, qui après tout l'un comme l'autre jouent leur rôle respectif.

Ce qui est véritablement problématique dans cette histoire, c'est de voir une apathie aussi massive en ce qui concerne les premiers concernés : les travailleurs. Il y a comme une léthargie profonde, provoquée par les trente glorieuses et entérinée par la révolution libérale Thatcher-Reagan des années 70/80 ainsi que la chute du mur de Berlin, qui a permis au patronat de reprendre de ses forces et reprendre l'ascendant sur l'autre camp. Résultats : des réformes toujours plus virulentes et toujours plus libérales, qui s'entassent au rythme des corps épuisés qui tombent sur le champ de bataille. Car oui, en effet, la lutte des classes, cette véritable guerre politique, n'est en rien datée. Le milliardaire Buffet l'a très bien résumée avec ce cynisme de milliardaire : c'est sa classe qui la mène et la gagne.

Il faut comprendre dans ce cadre-là l'importance du concept de "classes moyennes", ce ramassis informe qui sert avant tout de paradigme dominant cherchant à nier le conflit de classes, déposséder la classe laborieuse d'une conscience collective et promouvoir le consumérisme comme mode de vie de masse. Personne ne sait qui en fait partie, comment on en sort et comment on y entre. Les voies des classes moyennes sont néanmoins particulièrement pénétrables : le nombre de personnes s'en revendiquant a doublé en France depuis 1966, atteignant le chiffre absurde de plus de 40% - en Amérique il monte jusqu'à plus de 65% (1). En fait, les classes dites moyennes, c'est la bourgeoisie consensuelle et médiocre érigée au rang d'absolu, d'alpha et d'oméga. Il s'agit surtout d'une création sociologique cherchant à faire le pont entre deux adversaires historiques, afin d'acheter la fumeuse "paix sociale", et au même moment bercer la majorité à l'aide de la douce mélopée du "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil".

Ceci appelle une petite explication. Si le peuple a pu si souvent imposer des réformes au pouvoir en place, ce n'est pas tant grâce aux avancées parlementaires ou aux "grands hommes" qui jalonnent l'historiographie dominante qu'à la tension provoquée par le peuple en action. Il n'y aurait jamais eu ces réformes socio-économiques et politiques qui parcourent le 19e et le 20e siècle sans les piques sanguinolents des sans-culottes, les grèves et les révoltes des mouvements ouvriers, ou la peur de l'URSS. La crainte de la Révolution rouge aura plus fait pour les hommes en général que tous les grands discours des tribuns grandiloquents. Michelet n'avait pas tort en affirmant que "les masses font tout" : elles font véritablement tout, et les individus légendaires ne viennent que cristalliser de telles mobilisations. Pas de héros sans peuple, et depuis la Révolution française l'on a même découvert que le peuple pouvait lui aussi regorger de héros.

Il est donc nécessaire que les travailleurs reprennent conscience de leur intérêt de classe. Que cette classe sociale "en soi" devienne classe "pour soi", consciente de sa propre existence, de ses objectifs, de son identité, de ses adversaires et de ses ennemis. Seule une rupture avec cette idée toute postmoderne qu'il n'y a "que des individus", que les identités sont fluides, instables, éphémères, artificielles et apolitiques, en somme que tout se vaut et que prime l'instant présent, pourrait permettre aux profondeurs de la pyramide sociale d'émerger et d'enfin reprendre le flambeau de la lutte. Pour cela, le meilleur moyen reste celui de l'action concrète, du combat : c'est dans le conflit que la camaraderie et la fraternité se forment. La reconstruction d'identités collectives solides ne pourra se faire qu'en revitalisant la vie locale et le conflit social, en somme la véritable politique.

La dialectique entre individus et collectifs, qui ne sont jamais véritablement séparés contrairement à ce que pensent les Modernes, sera féconde par la formation de liens sociaux réels, loin des virtualités offertes par le net. L'atomisation des collectifs par le divertissement de masse, l'écran pour tous, la mutation du travail, l'urbanisme hypermoderne, le multiculturalisme, etc., c'est-à-dire tout ce qui mène au repli sur la sphère privée, ont divisé et permis aux plus forts de mieux régner. Rien d'étonnant à ce qu'ensuite ils aillent jouer les marioles devant le pouvoir d'Etat, qui se contrefout comme du proverbial an 40 des syndicats et des partis moribonds : ils n'ont pas peur, ils ne se sentent pas menacés. Inversez ce rapport de force et vous aurez déjà une situation plus favorable aux gueux et aux va-nu-pieds.

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