jeudi 13 décembre 2012

Entretien avec X

On m'a posé récemment ces questions pour un travail, au nom de mon activité de "blogger" 
– terme ô combien détestable. Voici mes réponses. 

« Le prix nobel de la paix décerné à l'ue pour son travail pour la démocratie est-il juste ? »

On peut en douter, l'action de l'Union Européenne semble pour l'instant avoir plus d'effets négatifs que positifs, tant en matière de paix que de démocratie. Tout d'abord, il faut rompre avec un mythe propagé par les défenseurs ardents de la construction européenne : celle-ci aurait permis à l'Europe de vivre en paix depuis son existence. Il n'y a rien de plus faux : il s'agit au contraire de la paix qui a permis la construction européenne depuis ses débuts. C'est en effet grâce, entre autre, à la sortie de la deuxième guerre mondiale, au bouclier nucléaire des Etats-Unis d'Amérique ainsi qu'à l'existence d'un ennemi commun fédérateur – l'U.R.S.S. – que la paix en Europe a pu être aussi pérenne. Il ne s'agit en outre que d'une parcelle de l'Europe, c'est-à-dire l'Europe de l'Ouest principalement, comme l'attestent les conflits dans les Balkans.

En outre, si l'on admet une conception de la guerre plus large avec Clausewitz, qui incorporerait la notion de guerre économique, force est de constater que celle-ci n'a jamais cessé au sein même de l'Europe de l'Ouest, avec notamment une Allemagne particulièrement offensive dans le développement de son économie. Celle-ci, pourtant dépendante du reste de l'Europe, aura poursuivi une politique de compétitivité basée principalement sur la déflation salariale, profitant à la fois de la construction européenne dans ses rapports économiques tout en détruisant l'économie européenne générale en forçant les autres à la suivre dans l'austérité, provoquant inégalités et chutes de la consommation, provoquant elles-mêmes une dégradation des économies nationales. Le modèle économique pris par l'Allemagne est un modèle de guerre économique qui profite ainsi de la naïveté de ses partenaires européens, mais qui ne doit sa réussite qu'au fait que les autres ne l'ont pas immédiatement imité. Enfin, les politiques néolibérales entreprises par l'Union Européenne depuis les années 80 sont vectrices de tension dans la simple mesure où elles mettent en concurrence à la fois les individus entre eux et les nations entre elles. Ceci culminera dans l'application des mesures d'austérité depuis la crise de 2007-2008, mesures qui ont pour paroxysme la situation grecque. Or, l'on peut voir une explosion des nationalismes fauteurs de guerre et intolérants dans un nombre croissant de nations européennes en proie à ces mesures socio-économiques promues en grande partie par l'Union Européenne, mais plus particulièrement la troïka (Commission/BCE/FMI). La Grèce, en l'occurrence, n'a non seulement pas réussi à résoudre ses problèmes de dette par ces politiques répétitives, mais a pu voir l'émergence de plus en plus puissante d'un mouvement néo-nazi, chose qui ne s'était jamais vue depuis de nombreuses décennies maintenant.

En ce qui concerne la démocratie, le constat est aussi sombre. Peu de gens osent contester le « déficit démocratique » qui touche les institutions européennes. Il est évident que celles-ci n'ont rien de démocratiques, pas même selon une définition très modérée de ce régime politique. L'Union Européenne est une organisation où l'organe qui a le quasi-monopole législatif n'est élu par aucun peuple et ne doit donc de facto aucun compte à rendre à ces derniers. Cet organe, la commission, cumule en outre, avec ces « fonctions législatives », des fonctions « exécutives » et « judiciaires », niant donc totalement la traditionnelle séparation des pouvoirs. Le parlement européen quant à lui, unique endroit où les membres sont élus – bien qu'avec un taux de participation généralement largement en-dessous de 50% des citoyens – ne peut en aucun cas proposer de loi, tout juste peut-il demander à la Commission d'en confectionner, ou tenter de s'opposer à certaines de ses propositions. Outre ces problèmes institutionnels, force est de constater que la construction elle-même s'est faite de manière anti-démocratique, en ne requérant pas de référendums nationaux, hormis cas chanceux qui de surcroît n'ont pas été véritablement respecté, comme le montre l'exemple français où le NON au traité constitutionnel européen en 2005 n'empêcha pas la signature d'un traité quasi-identique, à savoir le traité de Lisbonne. En conclusion, le travail de l'Union semble plus aller dans le sens d'une postdémocratie que d'une généralisation de la démocratie au continent. Plus une nation s'intègre à l'ensemble au profit d'un fédéralisme européen, plus elle perd de la souveraineté nationale au profit d'un ensemble politique qui n'est en rien démocratique. S'en suit donc une perte de démocratie générale.

« La Belgique est elle vraiment démocratique? N'y a t-il pas un fossé entre la classe dirigeante et le peuple? »

Il faut en premier lieu définir les concepts. Qu'est-ce que la démocratie ? A la base, celle-ci implique un gouvernement direct du peuple, par le peuple et pour le peuple – Aristote disait qu'il s'agissait d'un régime politique « où chaque citoyen est tour à tour gouvernant et gouverné » – ce qui impliquait dans l'esprit de ses inventeurs l'idée de tirage au sort des dirigeants, des juges, etc. En l'espèce, plus un régime était électif, moins il était considéré démocratique. L'on considérait alors qu'il s'agissait d'une oligarchie, car pour être élu il fallait avoir des connaissances, des moyens, etc. excluant donc la majorité des décisions. Cette définition de la démocratie sera reprise jusqu'au pourtant libéral Montesquieu, qui définissait lui aussi la démocratie par le tirage au sort : l'idée d'une « démocratie représentative » n'est donc qu'assez récente, puisqu'à son origine ses concepteurs ne la considéraient nullement comme une démocratie. Le système actuel est un compromis entre l'oligarchie – la « classe dirigeante » – et le peuple, une oligarchie représentative, ou libérale. En ce sens, aucun pays n'est vraiment démocratique. Néanmoins, admettons le concept de démocratie respective. Dans ce cas-là, il existe aussi un problème en ce qui concerne la Belgique. En effet, l'on peut observer un accaparement croissant du rôle de législateur par le pouvoir exécutif au détriment du parlement et donc de la séparation des pouvoirs. Or, l'exécutif n'est pas élu par le peuple, seuls les parlementaires le sont. La légitimité démocratique de la loi est donc moindre – d'autant moins que celle-ci, in fine, n'est bien souvent que la traduction de textes déjà élaborés par la commission européenne non-élue. En ce qui concerne le fossé entre la classe dirigeante et le peuple, il est accru depuis plusieurs décennies : le cumul des mandats, l'immobilité de certains dirigeants qui semblent avoir été élus à vie, la disparition des classes populaires des lieux de pouvoir (voir, entre autre, le nombre d'ouvriers au sein du parlement), les décisions antipopulaires, le désintérêt croissant des gens pour la politique, tous ces facteurs et tant d'autres montrent une division de plus en plus grande entre les dirigeants et les dirigés. Ce que l'on nomme assez maladroitement « populisme » s'enracine profondément dans ce fossé grandissant.

« Comment expliquer le désintéressement des jeunes pour la politique? »

Je pense que c'est un mouvement général qui ne touche pas uniquement les jeunes, mais qui les touchent à plus forte raison. Ce mouvement est un mouvement général de dépolitisation et de repli sur sa sphère privée. Depuis plusieurs décennies s'effectue ce que Castoriadis appelait une « privatisation des individus » : ceux-ci ne ressentent plus aucun intérêt pour un projet politique de changement de la société, pour une participation à la vie de la cité. La société reproduit ce genre de personnalité de plus en plus. Avec l'égoïsme narcissique de masse – repeint en « individualisme » –, le consumérisme, l'addiction aux nouvelles technologies, l'omniprésence de l'écran, etc., le divertissement ou la survie quotidienne semblent être devenus les horizons des individus, et l'essoufflement des ambitions révolutionnaires en est l'un des symptômes majeurs. Les jeunes, étant les premières cibles de la société de consommation, en sont les premières victimes. Non seulement ceux-ci, je pense, ressentent un dégoût assez compréhensible pour la politique politicienne (hélas souvent amalgamée à la politique en général), où règne parfois un népotisme de fait assez insupportable, mais en plus, au lieu d'agir pour une modification radicale de la société comme tenta de le faire la jeunesse soixante-huitarde, elle préfère se réfugier dans les activités ludiques qui ne touchent pas à la sphère publique, ou dans des mouvements collectifs apolitiques voire antipolitiques (comme l'intégrisme religieux). En France, comme une sorte de preuve manifeste, les années 80/90 eurent une manifestation en faveur de NRJ : celle-ci fut l'une des plus grandes manifestations de la jeunesse de l'époque... Heureusement, il semblerait que la jeunesse se réveille de cette torpeur, lentement certes, depuis que nos sociétés subissent l'une des pires crises de leur histoire.

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