mercredi 19 décembre 2012

Jean-Marc Mandosio sur Michel Serres

Ce que cela fait du bien de voir quelqu'un remettre en place ce béat barbon à casquette renversée de Michel Serres. Michel Serres, qui nous gratifie ponctuellement d'illuminations Sillicon-Valleyesques du genre Terminator sur chaise roulante, est ici rappelé à l'ordre assez laconiquement par l'excellent Jean-Marc Mandosio, pour le compte de la toute aussi géniale Encyclopédie des Nuisances.

« Et Michel Serres a la joie de nous annoncer :

"[...] aujourd'hui, notre mémoire est dans le disque dur. De même, grâce aux logiciels, nous n'avons plus besoin de savoir calculer ou imaginer. L'humain a la faculté de déposer les fonctions de son corps dans les objets. Et il en profite pour faire autre chose. [...] Demain, le corps libéré par les nouvelles technologies inventera autre chose." (L'Expansion, 20 juillet 2000)

Il faut être un philosophie aussi rigoureux que Michel Serres pour tabler sur la puissance d'"invention" que pourraient conserver des "humains" enfin "libérés" de la mémoire et de l'imagination, et qui seraient obligés d'activer – tâche impossible, puisqu'ils auraient perdu, avec la mémoire et l'imagination, toute capacité de calculer et de raisonner – un appareillage électronique complexe chaque fois qu'ils voudraient recourir à ces facultés si commodément "déposées" dans les ordinateurs. Quand Serres affirme que "l'informatique calcule, mémorise, décide même à notre place", il prend au pied de la lettre (et ce n'est évidemment pas innocent) les métaphores anthropomorphes assimilant l'ordinateur à un être humain :

"Il est sous-entendu que l'ordinateur a une volonté, des intentions, des raisons – ce qui signifie que les humains sont délivrés de toute responsabilité à l'égard des décisions de l'ordinateur. Par une curieuse forme d'alchimie grammaticale, la phrase "Nous nous servons de l'ordinateur pour calculer" en vient à signifier "L'ordinateur calcule". Si un ordinateur calcule, alors il peut décider de se tromper ou de ne pas calculer du tout. C'est ce que veulent dire les employés de banque quand ils vous disent qu'ils ne peuvent pas vous indiquer combien vous avez sur votre compte en banque, parce que "les ordinateurs sont plantés". Cela sous-entend, bien-sûr, que personne dans la banque n'est responsable. [...] John McCarthy, l'inventeur de l'expression "intelligence artificielle", proclame que "l'on peut dire, même d'une machine aussi simple qu'un thermostat, qu'elle a des opinions". Au philosophe John Searle, qui lui posa l'évidente question : "Quelles sont les opinions de votre thermostat", McCarthy répliqua "Mon thermostat a trois opinions – il fait trop chaud, il fait trop froid, la température est correcte."" (Neil postman, Technopoloy : the surrender of culture to technology, 1992.)

Si les mystifications intellectuelles d'un Serres ont tant de succès auprès des médias, c'est parce que son discours est optimiste et nous confirme que nous sommes sur la bonne voie ; critiquer cet optimisme, c'est être – selon sa propre expression – un "vieux grognon" qui pense que "c'était mieux avant", comme si, vivant dans le meilleur des mondes possibles, nous n'avions le choix qu'entre l'acceptation béate de ce qui est et l'idéalisation nostalgique d'un passé révolu. Et puisqu'il est dans la nature des "vieux" de disparaître assez rapidement, les jeunes auxquels l'avenir appartient pourront réécouter en boucle les interviews de Michel Serres pour se donner du coeur à l'ouvrage, le philosophe n'étant plus là pour le faire en temps réel. » (Jean-Marc Mandosio, Après l'effondrement, 2000)

3 commentaires:

  1. Je vous conseille la lecture du blog d'une amie :
    http://lavissauve3.blogs.nouvelobs.com/archive/2013/01/10/petite-poucette-et-grand-papa-ronchon.html
    PETITE POUCETTE ET GRAND-PAPA RONCHON

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    1. Merci pour le lien, très intéressant. Serres n'est certes pas un grand-papa ronchon, mais il est bien de son âge. Il ne fait que réagir à l'inverse de ce que l'on attendrait d'un vioque décati : il prend le côté de l'optimisme le plus délirant et le plus satisfait. Je suis du côté de Finkie pour le coup. Il faut voir l'incroyable détestation qu'éprouve Serres pour tout ce qu'il qualifie de "présenciel", à savoir la présence humaine charnelle, le contact réel, le lien organique, la relation en face-à-face. Hors du virtuel, point de salut pour le camarade Serres !

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  2. Peut-être le connaissez-vous déjà, mais le philosophe Simondon a un discours très intéressant sur la technique. Pour dire très (trop) rapidement, la technophilie et la technophobie sont issues d'une méconnaissance (il dirait mépris je crois) de la technique; en ce sens, la société est, selon lui, mal technicienne.

    Voici le site d'un atelier de travail qui lui est consacré: http://atelier-simondon.ens.fr

    Pour reprendre l'exemple de l'ordinateur, effectivement, il ne faut pas l'anthropomorphiser: ce serait là faire preuve d'un fétichisme mal placé. Par contre, je suis portée à reconnaître que l'objet ordinateur est une production (imaginaire, puis concrétisé) humaine, et porte ainsi, en lui-même, une trace d'humanité. Bien sûr, il aurait fallu que je définisse l'objet technique, afin de préciser la nature de cette "trace d'humanité". C'est là, il me semble, le vaste programme que s'est fixé Simondon.

    Espérant que mon commentaire n'est pas trop hors de propos ...

    Bonne soirée.

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