vendredi 14 décembre 2012

Réflexions de Cioran

Cioran : « De la France »

A prendre avec des pincettes, mais intéressantes néanmoins...

« Les Français ne peuvent plus mourir pour quoi que ce soit. Le scepticisme cérébral est devenu organique. L'absence d'avenir est la substance du présent. Le héros n'est plus concevable – parce que personne n'est plus inconscient ni profond.

Une nation est créatrice tant que la vie n'est pas sa seule valeur, tant que ses valeurs sont ses critères. Croire dans la fiction de la liberté et mourir pour elle ; participer à une expédition pour la gloire ; considérer que le prestige de son pays est nécessaire à l'humanité ; substituer à cette dernière ce en quoi l'on croit, voilà les valeurs.

Tenir d'avantage à sa peau qu'à une idée ; penser avec l'estomac ; hésiter entre honneur et volupté ; croire que
vivre est bien plus que tout, voilà la vie. Mais les Français n'aiment plus qu'elle, et ne vivent plus que par elle. Depuis longtemps, ils ne peuvent plus mourir. Ils l'ont trop souvent fait dans le passé. Quelles croyances s'inventer ? Leur manque de vitalité leur a montré la vie. Et la Décadence n'est que le culte exclusif de la vie. » p.38

« Tant que la France parvenait à transformer les concepts en mythes, sa substance vive n'était pas compromise. La force de donner un contenu sentimental aux idées, de projeter dans l'âme la logique et de déverser la vitalité dans des fictions – tel est le sens de cette transformation, ainsi que le secret d'une culture florissante. Engendrer des mythes et y adhérer, lutter, souffrir et mourir pour eux, voilà qui révèle la fécondité d'un peuple. Les « idées » de la France ont été des idées vitales, pour la validité desquelles on s'est battu corps et âme. Si elle conserve un rôle décisif dans l'histoire spirituelle de l'Europe, c'est parce qu'elle a animé plusieurs idées, qu'elle les a tirées du néant abstrait de la pure neutralité. Croire signifie animer.

Mais les Français ne peuvent plus ni croire ni animer. Et ils ne veulent plus croire, de peur d'être ridicules. La décadence est le contraire de l'époque de grandeur : c'est la retransformation des mythes en concepts. » p.43

« Quelle a été grande, la France ! (...) De l'individualisme et du culte de la liberté pour lesquels, autrefois, elle avait versé son sang - elle n'a retenu, dans sa forme crépusculaire, que l'argent et le plaisir. » p.46

« Les peuples commencent en épopées et finissent en élégies » p.50

« La vitalité d'un peuple se manifeste à l'aune de ceux qui peuvent mourir pour des valeurs dépassant la sphère restreinte des interêts individuels. Le héros meurt de bon gré.(...) Aux antipodes de l'héroïsme se trouve l'amour de la vie en tant que telle. C'est pourquoi les décadences n'ont pas de souffle épique. A l'époque gréco-romaine, l'épicurisme ou le stoïcisme ont annoncé la ruine définitive du monde homérique, qui avait vécu dans la poésie de fait, tandis que la fin de la civilisation antique se complaisait dans la prose de l'intelligence. Le dénouement français n'est pas autre chose : une prose de l'intelligence. Les nations font leur chemin dans les erreurs sublimes et le terminent dans les vérités arides.

Les héros homériques vivaient et mouraient ; les snobs de l'Occident discutaient du plaisir et de la douleur. »p.52

« Il est naturel qu'un peuple qui se meurt ne veuille pas mourir. La vieillesse historique, comme la vieillesse individuelle, est un culte de la vie par manque de vie. C'est la flétrissure caricaturale du devenir... » p.53

« Si au soir de la civilisation gréco-romaine, le Stoïcisme répandit l'idée de « citoyen du monde » parce qu'aucun idéal « local » ne contentait l'individu rassasié d'une géographie immédiate et sentimentale, de même, notre époque – ouverte, en raison de la décadence de la plus réussie des cultures – aspirera à la Cité universelle, dans laquelle l'homme, dépourvu de contenu direct, en cherchera un lointain, celui de tous les hommes, insaisissable et vaste. » p.57

« Quand on ne croit à rien, les sens deviennent religion. Et l'estomac finalité. Le phénomène de la décadence est inséparable de la gastronomie. (...) Depuis que la France a renié sa vocation, la manducation s'est élevée au rang de rituel. (...) Les aliments remplacent les idées. Les Français savent depuis plus d'un siècle qu'ils mangent. Du dernier paysan à l'intellectuel le plus raffiné, l'heure du repas est la liturgie quotidienne du vide spirituel. La transformation d'un besoin immédiat en phénomène de civilisation est un pas dangereux et un grave symptôme. Le ventre a été le tombeau de l'Empire Romain, il sera inéluctablement celui de l'Intelligence française. » p.61

« C'est une graine de donquichottisme qui marque les potentialités internes d'un peuple. La civilisation qu'il crée est le fruit de cette graine. Quand elle s'est épuisée, l'homme s'assoit au bord de son destin, avec toutes les valeurs issues de la sève du leurre fécond, et jardine son abattement dans le repentir et le désenchantement. » p.91

« Un pays est grand, moins par le haut degré de fierté de ses citoyens, que par l'enthousiasme qu'il inspire aux étrangers, par la fièvre qui transforme en satellites dynamiques des gens nés sous d'autres cieux. Y a-t-il au monde un pays ayant eu autant de patriotes issus d'un autre sang et d'autres coutumes ? N'avons-nous pas tous été, dans les crises, dans les accès ou dans les respirations durables, des patriotes français, n'avons-nous pas aimé la France avec plus d'ardeur que ses fils, ne nous sommes-nous pas élevés ou humiliés dans une passion compréhensible et toutefois inexplicable ? N'avons-nous pas été nombreux, en provenance d'autres espaces, à l'embrasser comme le seul rêve terrestre de notre désir ? » p.92

(Citations tirées de l'édition de l'Herne)

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