mercredi 9 janvier 2013

Extraits du livre "L'abîme se repeuple" de J.Semprun

Le magnifique, le splendide, le rude et lucide Jaime Semprun, dans toute son aveuglante, sa douloureuse radicalité. Ses écrits jaillissent des tréfonds de son âme, crachant un gluant magma, engloutissant illusions et espérances sur leur passage. Un livre à lire avec précaution, en sachant qu'une violente gifle de l'auteur parviendra en pleine figure du lecteur moderne, quel qu'il soit, quoi qu'il fasse.

Dans probablement ce qui reste, à ce jour, l'une des oeuvres phares du défunt Jaime Semprun, une critique sans concession, tortueuse et foudroyante de la période contemporaine se déroule dans un amoncèlement de dénonciations, soutenues par une plume à concasser de l'Astre. La Technique triomphante, l'individu faussement Roi et véritablement serf en son château, assisté par une infinité de machines irresponsables, garantes d'un prétendu hédonisme et d'un vitalisme spontanéiste irrespirable, se noie dans la masse des délires hallucinants d'un monde qui n'en est plus un.

Des jeunes qui comptabilisent comme de vieux barbons, des schnocks qui s'illuminent devant le dernier jeu vidéo, une horde de consommateurs baveux devant des machines fabriquées dans l'autre coin du monde par des producteurs martyrs, tel serait notre terrible Univers, et notre noir avenir... C'est donc armé du plus beau pessimisme que feu Semprun emprunte les délicats sentiers de la négativité pure. Mais détrompez-vous, l'impression de désespoir qui en ressort n'est là que comme l'effet secondaire d'un texte, robuste comme un remède de cheval, dont on doit ressortir avec une volonté immédiate d'opposition à ce déferlement insupportable. Si l'on ne veut voir advenir la fin de l'Humanité et de toute Civilisation, seule une opposition frontale à la Barbarie ambiante est envisageable.

« Toutes les tortures, tous les tourments infligés par le travail industriel se condensent et se durcissent dans ses produits, dans ces objets si banals qu’on ne les distingue même plus, mais qui, chargés de malignité, la diffusent dans les organes de leurs utilisateurs, indurent leur coeur et leur chair. Des ouvrières de vingt ans, chiourmes d’un « parc industriel » installé sur une île au large de Singapour (« avec ses hauts grillages, ses tranchées et ses caméras de surveillance »), perdent la vue en deux ou trois années à fabriquer des télécommandes ; et au loin, ignorants de ces yeux éteints, manipulant distraitement le boîtier renfermé sur ces souffrances inconnues, d’autres esclaves s’appliquent à éteindre leur propre regard devant les télécrans, tandis que partout autour d’eux la lumière se tait et tombe la nuit de la raison. »

« L’abolition de l’histoire est une sorte d’affreuse liberté pour ceux qu’elle délivre effectivement de tout devoir vis-à-vis du passé comme de tout charge envers l’avenir : cette liberté, faite d’irresponsabilité et de disponibilité (à tout ce que la domination voudra faire d’eux), les modernes y tiennent plus qu’à la prunelle de leurs yeux, dont ils ont docilement confié l’extinction aux écrans ; quiconque en critiquera la vacuité, par exemple en rappelant l’existence de l’histoire sous la forme des échéances nombreuses et terribles qui tombent toutes en cette fin de siècle comme la facture du mésusage du monde, sera taxé de nostalgie fascisante d’une harmonie prétechnique, à moins que ce ne soit de penchant au fondamentalisme religieux, sinon au fanatisme apocalyptique.

Les intellectuels se distinguent des autres en ceci que cette abolition de l’histoire, qui pour la grande masse des gens constitue seulement un plaisant repos, est aussi pour eux un travail : celui d’effacer les traces des conflits réels et des choix possibles qui s’y sont succédé, d’y substituer les faux antagonismes rétroactivement exigés par la propagande du moment (et on voit bien ici la contribution du gauchise, précurseur dans la réécriture du passé comme dans la fabrication de faux combats pour le présent, et si vaillant à pousser tout ce qui était déjà en train de tomber). Ce que ces agents intellectuels détestent donc chez Orwell, et cela tout aussi bien quand ils le statufient en moraliste à la Camus, comme il a été de mode à une époque, que lorsqu’ils le calomnient à la façon récente, c’est qu’il a chaque fois pris lucidement parti dans le conflit alors décisif, celui dont l’issue allait déterminer toutes les chances ultérieures de la liberté, sans pour autant sacrifier à une cause, à une propagande, sa propre liberté de juger les illusions et les faiblesses dont les meilleurs combats ne sont pas exempts. Ainsi ne s’est-il jamais cru meilleur que les combats de son temps, et a-t-il su y participer pour les rendre meilleurs ; il est donc forcément très mal vu des impuissants, des moralistes et des esthètes. Ce qui fait beaucoup de monde, surtout parmi les intellectuels. »

« Comme certaines représentations dans les rêves sont le produit d’un compromis entre la perception d’une réalité physique qui tend à interrompre le sommeil et le désir de continuer à dormir, l’idée d’une civilisation à défendre, aussi environnée de périls qu’on veuille bien l’admettre, est encore rassurante : c’est le genre de calmant que vendent mensuellement les démocrates du Monde diplomatique, par exemple. Parmi les choses que les gens n’ont pas envie d’entendre, qu’ils ne veulent pas voir alors même qu’elles s’étalent sous leurs yeux, il y a celles-ci : que tous ces perfectionnements techniques, qui leur ont si bien simplifié la vie qu’il n’en reste presque plus rien de vivant, agencent quelque chose qui n’est déjà plus une civilisation ; que la barbarie jaillit comme de source de cette vie simplifiée, mécanisée, sans esprit ; et que parmi tous les résultats terrifiants de cette expérience de déshumanisation à laquelle ils se sont prêtés de si bon gré, le plus terrifiant est encore leur progéniture, parce que c’est celui qui en somme ratifie tous les autres. C’est pourquoi, quand le citoyen-écologiste prétend poser la question la plus dérangeante en demandant : "Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ?", il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante : "A quels enfants allons-nous laisser le monde ?"

Jamais sans doute une société n’aura vanté à ce point la jeunesse, comme modèle de comportement et d’usage de la vie, et jamais elle ne l’aura dans les faits aussi mal traitée. Chesterton avait pressenti dans Divorce, que le sens ultime des théories pédagogiques alors les plus avancées, selon lesquelles il convenait de considérer l’enfant comme un individu complet et déjà autonome, était de vouloir « que les enfants n’aient point d’enfance » (Hannah Arendt a redit cela beaucoup plus tard, à sa manière). S’étant débarrassé, avec l’individualité, du problème de sa formation, la société de masse se trouve en mesure de réaliser ce programme, et dialectiquement de le compléter avec ce que l’on a appelé son « puérilisme », en faisant en sorte que les adultes n’aient point de maturité. Les consommateurs étant traités en enfants, les enfants peuvent bien l’être en consommateurs à part entière (« prescripteurs », comme tous les publicitaires le savent, d’une part sans cesse croissante des achats de leurs parents). De tout ce qu’un dressage si précoce à la consommation dirigée entraîne d’infirmités et de pathologies diverses, les honnêtes gens soucieux de « protection de l’enfance » parlent fort peu. Ils se demandent d’ailleurs tout aussi peu comment il se fait que les pervers et les sadiques dont ils s’inquiètent de protéger leurs enfants soient venus à tant abonder, justement dans les sociétés les plus modernes, policées, rationnelles. »

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire