samedi 12 janvier 2013

Last action Ayrault

Pour la nouvelle année, nous avons eu le privilège de recevoir une tribune rédigée (?) par le premier ministre français Jean-Marc Ayrault. Ce représentant flamboyant de la mollesse nationale et éminent social-libéral du Parti Socialiste y accumule les poncifs, les lieux communs et les vagues promesses comme Picsou ses dollars. Un tel exercice de xyloglossie doit inspirer le respect d’une fournée de politiciens adeptes de la phrase creuse et du propos abstrait. Tel n’est pas notre cas, d’où cette salubre analyse critique de ce monceau d’inepties capitalistes, d’où ressort une seule certitude : le Parti est tout autant socialiste que la Corée de Kim Jong-un démocratique.


« La France est à la croisée des chemins », commence-t-il, comme un clin d’oeil involontaire à Léon Bloy et son exégèse des lieux communs. L’introduction, affable comme l’est le personnage, aspire à synthétiser tous les propos consensuels possibles, histoire de ne brouiller personne. Les défis d’aujourd’hui, en ces heures sombres où la « tentation des extrêmes » guette le peuple français, sont « le défi du développement (?), le défi écologique (!), et le défi démographique (!!) ». Certes. Reste que la France est fondée par trois principes bien simple – mais c’est à se demander pourquoi ils ne sont pas déjà d’application si tel est le cas – liberté, égalité, fraternité. On ne le niera point, mais l’on tentera de montrer en quoi le programme du Ayrault de la gôche ne partage aucun de ces idéaux, et n’est donc proprement ni français, ni républicain. 



Les heures les plus sombres et la mondialisation heureuse

« L’opposition est toute trouvée : la politique du gouvernement « socialiste » est le juste milieu, la troisième voie. »
Et cela commence fort, au pas de charge. Ayrault ne lésine pas sur l’argumentaire social-libéral. L’opposition est toute trouvée : la politique du gouvernement « socialiste » est le juste milieu, la troisième voie. Comme au bon vieux temps des opportunistes, où ceux-ci prétendaient s’opposer aux « extrêmes », à savoir les Blancs réactionnaires et les Rouges révolutionnaires, le gouvernement s’opposent ici à ceux qui cherchent une « rupture » – amalgamés assez comiquement à la droite – et aux immondes réacs qui « réclament le statu quo ou le retour en arrière ». Le Marais renaît sous la plume de Jean-Marc.

Mais l’envolée contre les réacs, contrairement à ce que certaines âmes bien intentionnées pourraient croire, n’est pas destinée à toute la clique UMPiste des Copé et des Sarkozy. Oh Dieu non ! Le paragraphe qui suit est là pour nous expliquer les bonnes raisons de honnir ceux pour qui c’est « comme si la France pouvait rester inerte dans un monde qui change ». La crise est principalement économique et sociale, dit-il. Oui en effet la misère a explosé, en particulier depuis la crise de 2008. La faute aux grands patrons, au capital transnational, aux marchés dérégulés et aux banquiers rapaces diriez-vous ? Pff ! Vous devez être populiste. Écoutez plutôt le druide du Parti Socialiste, lui possède les Lumières. Il nous met en garde contre ce genre de bouc-émissairisation : « La tentation est grande d’en reporter la responsabilité sur autrui, d’accuser la libéralisation des échanges commerciaux et financiers, la concurrence des pays à bas coûts et les politiques conduites en Europe. ».

Voilà, bande d’irresponsables ! Vous qui croyez que ce sont les libéralisations furieuses des marchés financiers qui provoquèrent l’effondrement boursier, la concurrence des pays à bas coûts qui amenèrent à des délocalisations massives ou les politiques néolibérales conduites en Europe qui poussèrent à la misère, vous voici cordialement corrigés par notre respectable ancien professeur, règle d’or sur les doigts pour les récalcitrants. Gouvernance internationale de l’économie, régulation de la finance et promotion du « juste échange » (??) tels seront les remèdes grandioses à la crise du capitalisme. Le reste, vous les renverrez aux ineffables heures les plus sombres. Il faut s’« adapter au temps présent », c’est-à-dire se conformer au plus vite aux dogmes sacro-saints du libéralisme globalisé. Et pour ceux qui n’avaient pas encore compris les bienfaits de la mondialisation heureuse – oui, vous là-bas, les cancres de Florange –, M. Ayrault nous fait un bref rappel : « La mondialisation est aussi l’occasion d’élargir la diffusion de nos produits, d’attirer des entreprises et des emplois et de bénéficier d’innovations venues d’ailleurs ». Limpide. 

« La créativité de la France est intacte »

Nous serions tentés de dire que ce n’est pas grâce à lui, mais ne soyons pas de mauvaises langues et continuons notre froide analyse. Sous un tel intertitre, le premier ministre continue sa fanfare sur les gueules malheureuses des antilibéraux : « La France, avec ses 120 000 entreprises exportatrices et sa créativité intacte, n’a aucun intérêt à se replier sur elle-même. ». L’opposition à la mondialisation, un repli sur soi ? Un discours cohérent, que ce grand révolutionnaire de Pascal Lamy, membre du PS et directeur général de l’OMC, tenait déjà en 2011. Mais ce n’est pas tout. En guise d’exemples exemplaires, Ayrault nous propose l’Allemagne et les « pays scandinaves ».

Outre le fait que ces derniers ne soient pas tous membres de la zone euro ou même de l’Union Européenne, nous pourrions rétorquer que la réussite allemande a un coût : baisse fulgurante de l’espérance de vie des classes populaires, explosion de la misère et de la précarité, « jobs à 1 euro » du social-démocrate Schröder (issu du même courant idéologique que Hollande, DSK ou Royal) voire propositions de prostitution dont le refus pourrait entraîner la perte de ses allocations chômages. Une belle réussite en somme ! Dans ses innombrables tentatives de ménager la chèvre et le choux, il propose alors de s’inspirer de ces modèles de succès tout en sauvegardant « notre système social protecteur ». Il appelle ainsi à des « réformes nécessaires », dont on se doute qu’elles n’impliqueront pas le retour aux frontières, l’imposition des salaires les plus élevés ou l’augmentation décente du SMIC. Mais c’est là qu’on voit toute la contradiction réelle entre les vœux pieux du gouvernement et ses inspirations. Comment en effet imiter la réussite allemande, alors que celle-ci se base en grande partie sur la destruction programmée de son État-providence? Comment espérer avoir la même croissance alors qu’elle provient de cette compétition par la misère – et notamment une politique de déflation salariale féroce ? 

Le contrat plutôt que la loi


« L’État, délaissant son rôle de garant de l’intérêt général – tout en gardant celui de garde-chiourme –, décroît en délaissant de nombreuses charges aux collectivités territoriales »
Depuis longtemps, rêve assumé du MEDEF comme de Hollande, les libéraux ont cherché à substituer le contrat à la loi. C’est chose faite, sous couverts de dialogues et de modération sociale. Au mépris de toute forme de rapport de force, cet immonde papier nous déclare avoir fait le choix d’une méthode : « Le dialogue et la coopération entre l’Etat, la société civile – partenaires sociaux, associations et citoyens – et les collectivités territoriales. » Derrière ces quelques mots se cachent pourtant une bien dure réalité : l’État, délaissant son rôle de garant de l’intérêt général – tout en gardant celui de garde-chiourme –, décroît en délaissant de nombreuses charges auxdites collectivités, obligées ainsi d’avoir recourt aux emprunts, menant à l’endettement et in fine aux réformes néolibérales.

Quant à cette fumeuse « société civile », dont on veut nous faire gober qu’elle implique la démocratie directe, elle permet surtout au gouvernement de mettre sur un même pied des associations bénévoles et les syndicats de travailleurs avec les lobbies richissimes et les « syndicats » omnipotents du patronat. Le dialogue implique une certaine forme d’égalité entre les interlocuteurs : il n’y en a aucune entre le dominé et le dominant. C’est pour cela que le contrat a été de tout temps l’outil préféré du patronat pour soumettre le prolétariat sous prétexte de liberté. C’est pour cette raison aussi que ce gouvernement inféodé au capital désire désormais « renforcer la démocratie dans l’entreprise » et « donner toute sa place au dialogue social ». Rien à voir avec une quelconque revalorisation des coopératives ouvrières : il s’agit ici de subordonner la loi, donc le code du travail, aux aléas des négociations entre syndicat et patronat. Pour rappel, voici ce que disait Hollande dans une tribune du juin 2011 :

« Il s’agirait désormais de reconnaître un domaine à cette même négociation collective, en précisant son périmètre comme son champ d’intervention, et en conditionnant la conclusion d’accords au respect des règles majoritaires. Concrètement, le gouvernement et le Parlement seraient juridiquement liés par le contenu de conventions signées entre partenaires sociaux sur des sujets bien précis et avec la vérification des mécanismes de représentativité. » 

 Propos suscitant les plus vives acclamations de Parisot et de Madelin, qui dit pour ce dernier que « La proposition n’est pas nouvelle. Longtemps défendue par les libéraux, elle a été au cœur de la « refondation sociale » esquissée en 1999 par les partenaires sociaux. C’est dire qu’elle dépasse aujourd’hui les clivages politiques. Son retour sur la scène politique est bienvenu car la refondation du droit social est nécessaire. ». 

Le rapport à la dette 

« C’est bien parce que la Finance crapuleuse a les mains libres, la Banque Centrale les mains liées et la Nation les frontières complètement ouvertes, qu’une dette soumet l’État au bon-vouloir des marchés ».

Même logique libérale dans les raisonnements économiques du gouvernement touchant à la dette. Cette belle bande de bras cassés responsables des idées d’Ayrault nous offre une larmoyante critique de la dette : « L’endettement affaiblit notre souveraineté en nous soumettant aux exigences des marchés financiers, il reporte une charge insupportable sur les générations futures, et il nous prive de moyens, puisqu’une part croissante de nos impôts sert à payer nos créanciers. » C’est là qu’on se rappelle les propos l’économiste Karine Berger, proche de Hollande, déclarant qu’ils feraient pire que la droite en matière de réduction des déficits. En effet, la volonté affichée de réduire le déficit à 3% impliquerait, dans la mesure où l’on ne veut ni violer les traités européens, ni avoir recourt à la planche à billets, une austérité bien plus grande que celle prônée par Fillon en son temps. L’on trouve cela rebaptisé pudiquement sous les termes très novlanguiens de « redressement budgétaire » et de « rénovation de l’action publique ».

« 1. Il est interdit à la Banque centrale européenne et aux banques centrales des États membres (…) d’accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux institutions, organes ou organismes de l’Union, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publics des États membres » Article 123 du Traité de Lisbonne

C’est oublier que la dette sert à financer à la fois les nombreux services publics qui font la spécificité du « modèle français » dont ce texte appelle à une refonte, mais aussi une ribambelle de cafards assis sur une montagne de billets virtuels, pompant et re-pompant les mamelles juteuses des finances publiques de l’État comme des louveteaux enragés. Voilà la véritable dette à abolir, non pas avec de sages paroles, mais bien à l’aide de vives actions publiques, de l’audit public au non-remboursement pur et simple. Contrairement à ce que raconte Ayrault, la dette n’affaiblit pas la souveraineté d’un État, elle ne le soumet « aux exigences des marchés financiers » que seulement si ce dernier le désire. C’est bien parce que la Finance crapuleuse a les mains libres, la Banque Centrale les mains liées et la Nation les frontières complètement ouvertes, qu’une dette soumet l’État au bon-vouloir des « marchés ». Celui-ci, du fait des traités européens et de l’euro, est empêché d’avoir recourt à sa banque centrale, et est dès lors obligéd’emprunter aux taux aléatoires et arbitraires des banques privées, qui elles-mêmes peuvent pourtant emprunter directement à la Banque Centrale Européenne à taux extrêmement faible. 

Politique industrielle ambitieuse 

« C’est en effet comme si, dans ce village que serait devenu le monde, la compétition entre pays se déroulait entre des savants et des abrutis, au pays chatoyant des Bisounours où l’intelligence règne en maître. » 

Ambitieuse vous dites ? C’est avec fébrilité que j’attendais les propositions en la matière. Le gouvernement « socialiste » ne m’a pas déçu : sa médiocrité reste stable et l’on peut même dire qu’en matière de foutaises il se surpasse. En tout et pour tout nous n’aurons droit, en qualité d’ambitions, qu’à de très misérables alternatives : « au lieu de vendre nos produits moins cher en abaissant notre niveau de vie, il s’agit d’offrir de meilleurs produits, en choisissant l’innovation, la spécialisation, l’investissement dans les secteurs d’avenir. » Karine Berger est de retour, elle qui disait exactement la même chose devant ce fanatique de Michel Godet chez Taddéi. C’est en effet comme si, dans ce village que serait devenu le monde, la compétition entre pays se déroulait entre des savants et des abrutis, au pays chatoyant des Bisounours où l’intelligence règne en maître.



Foutaises. La Chine, l’Inde, les pays de l’Est, tous regorgent de talents intellectuels, et l’éducation aidant, l’innovation y progresse à vitesse grand V. Là où le bât blesse, c’est que non seulement la France laisse parfois ses innovations partir à l’étranger, mais en plus elle s’empêche de contrer cette concurrence déloyale en restant ouverte comme les bras de Dieu aux affres de la mondialisation. Simplement offrir de « meilleurs produits » est une proposition de bourgeois, indifférente au sort des classes laborieuses qui bien souvent peuvent et doivent se contenter de la crasse la moins chère pour survivre. Dans la société de consommation, la quantité importe hélas plus que la qualité. C’est en outre une proposition d’imbécile : rien n’empêche les autres nations dites « en développement » de produire de plus en plus des produits de qualité – ce qu’elles font.

Il reste donc que la main d’œuvre moins payée permettra à ceux-ci de l’emporter sur les industries européennes, soumises à de plus stricts règlements et à une protection sociale bien plus forte. S’ensuit que sous la mondialisation, il n’y a pas d’autres alternatives que la ruine ou la destruction des modèles sociaux européens, au profit du nivellement vers le bas – car il se trouvera toujours des travailleurs payés moins chers. L’unique moyen de résoudre cette équation est tout simplement d’en changer les variables. On ne gagne pas un jeu où les dés sont pipés d’avance. Il faut revenir aux frontières, au protectionnisme, bref démondialiser, pour combattre la mondialisation. En somme, tout ce qui donne de l’urticaire aux socialards du Parti anti-Socialiste. 

Le défi écologique et la promotion de la laïcité

L’écologie politique est une nouvelle donne dans le débat public. De plus en plus de gens se rendent compte de l’importance imminente de la sauvegarde de l’environnement et du combat contre les délires du productivisme. Il est donc logique de voir le Parti prétendu Socialiste récupérer le thème en vogue afin d’assoir son hégémonie, et au passage récupérer quelques voix d’écolos naïfs ou cyniques. Mais pas d’excès ! L’on ne retournera pas à la bougie avec Hollande et Ayrault ! « Notre nouveau modèle de développement doit apporter une réponse raisonnée aux défis écologiques. ». Ces imbus du nucléaire et ces zélotes de la croissance, dont on a pu voir les prouesses en matière d’écologie à Notre-Dame-des-Landes, prennent à la dernière minute le train de l’écologisme, mais pas n’importe lequel. En effet, le paradigme des écolo-libéraux reste le capitalisme vert dans tout ce qu’il a de plus absurde et antinomique. En dépit des brillants travaux du Club de Rome et de la logique enfantine qui veut qu’une croissance infinie dans un monde fini soit impossible, l’objectif de l’écologie politique sauce PS reste d’être une « formidable accélératrice de croissance ».
En définitive, la méfiance reste de rigueur même en matière de laïcité.
Enfin, l’unique moment où mes mains n’étaient pas en train de m’arracher la peau du crâne fut peut-être celui où je me mis à lire les passages sur la laïcité et la République. L’amoncèlement de vagues idéaux en la matière ne suscita pas mon ire, la laïcité restait de premier ordre ainsi qu’une opposition aux « communautarismes » qui n’a rien de déplaisant a priori. Des propos lénifiants qui ne font pas oublier pourtant que l’ami Hollande fut le fondateur des fameux « clubs témoins » avec Delors, au temps où ce dernier participait des « dialogues privilégiés » entre l’Union Européenne et les Églises. L’adhésion à la laïcité reste par ailleurs à géométrie variable, en témoigne la proposition des présidentielles de constitutionnaliser la loi de 1905, en laissant les territoires comme Alsace et Moselle en-dehors du système laïque. En définitive, la méfiance reste de rigueur même en la matière.

Boîte noire
  • Pour la tribune de Ayrault, c’est ici ;
  • Une analyse de la politique gouvernementale par Jacques Sapir ;
  • Une petite vidéo expliquant en bref le TSCG et le Pacte Budgétaire ;
  • Comment distinguer une dette légitime d’une dette illégitime avec Jacques Généreux ;
  • Serge Latouche sur la décroissance, de ce côté-ci.

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