mardi 22 janvier 2013

Réflexions sur une anthropologie anarchiste

J'ai donc, comme dit dans l'article précédent, découvert un très bon blog sur le site du Nouvel Obs, et en le parcourant j'ai pu découvrir un auteur que je ne connaissais pas : David Graeber. Il est apparemment l'auteur d'un petit livre plaidant pour une « anthropologie anarchiste ». L'article m'a particulièrement intéressé pour diverses raisons, notamment mon intérêt pour l'idée de communauté et les sociétés dites « primitives » à tendance anarchisante, c'est-à-dire vivant sans Etat (tels les Nuer, ou diverses tribus amérindiennes). N'étant pas moi-même anarchiste (tout en ayant beaucoup de sympathie pour de nombreux courants qui s'en revendiquent), mais soutenant l'idée d'autonomie telle que la concevaient des gens comme Castoriadis ou Abensour, les exemples de sociétés vivant effectivement sans l'existence d'une puissance publique bureaucratique et séparée de l'ensemble de la population m'intriguent et m'intéressent au plus haut point. Ceci m'a donc incité à rédiger quelques notes sur divers thèmes en lien avec le texte du blog. Ceci étant dit, n'ayant pas lu le livre en question, et n'ayant clairement pas les connaissances des auteurs en question, je me contenterai modestement de quelques notes et quelques réflexions personnelles, extrêmement longues histoire de rebuter les rares lecteurs de ce fantomatique blog.

Apories de l'anarchisme

Premièrement, l'article m'a, comme je l'ai dit plus haut, intéressé car je me pose de nombreuses questions sur la relation entre communauté, identité, démocratie directe et absence d'Etat . Il y a là matière à réflexion car je n'ai pour l'instant pas réussi à résoudre cette antinomie agaçante entre l'idée de communauté politique locale et les caractères néfastes que l'on aperçoit aujourd'hui dans ce que l'on nomme assez abusivement « communautarisme » (violation de droits de l'homme, de l'égalité homme/femme, intégrisme religieux, repli identitaire, hétéronomie des individus, etc.). De nombreuses tribus ont ainsi pratiqué une forme « d'anarchie » en vivant véritablement en l'absence d'un pouvoir séparé de la communauté, certaines ayant d'ailleurs pratiqué une forme très proche de la démocratie directe. De la même manière, contrairement à ce que l'on raconte habituellement l'Athènes démocratique n'était pas une « cité-Etat », mais bien une cité tout court, puisqu'elle n'avait pas concrètement d'Etat (du moins pas au sens moderne du terme) – et que par ailleurs son administration fût occupée par des esclaves sous tutelle des citoyens magistrats (Castoriadis, La Cité et les Lois, Seuil, 2008). Un auteur américain allant jusqu'à parler de "glorified village"...

Deuxièmement, il y a néanmoins de grosses apories chez ceux que l'on nomme anarchistes (en acceptant la grossière généralisation que cette affirmation implique), apories qui m'empêchent de me qualifier moi-même d'anarchiste. L'étymologie du mot même n'a à mes yeux aucun sens : anarchie vient d'an-archos, c'est-à-dire en Grec ancien « absence de pouvoir », or c'est un fait qu'il y ait du pouvoir dans toute société. En outre, si l'on s'en tient à son étymologie, l'an-archie s'oppose à l'idée de démo-cratie, qui n'est pas la disparition de toute autorité, de tout pouvoir, mais bien le changement de détenteur du pouvoir. En démocratie, il ne s'agit pas de « ne pas être dirigeant ou dirigé » comme l'affirment les anars, ce n'est pas « l'ordre sans le pouvoir » ou même la méfiance absolue envers toute idée de gouvernement comme chez Proudhon (1), c'est bien au contraire pouvoir être « tour à tour gouvernant et gouverné » (Aristote).

Il y aurait donc beaucoup de choses à dire d'une anthropologie « anarchiste » qui refuserait toute forme de pouvoir ou d'autorité, au risque de s'aveugler à certaines formes de pouvoir moins explicites, de le laisser aux mains d'une minorité, ou de dévaloriser l'autorité sous toutes ses formes, y compris légitimes. L'on voit ainsi les absurdités que cela peut engendrer par exemple dans la façon d'aborder la question de l'école et de l'éducation des élèves – il suffit de voir ces théories « libertaires » prônées par certains gogos rescapés des années baba cool, où l'enfant est « mis au centre », choyé, materné, voire érigé au rang de « prof du prof », entre autres balivernes (2). L'anarchisme semble par ailleurs partager avec ses ennemis l 'identification du pouvoir, de l'autorité, à l'Etat : comme si l'on ne pouvait être à la fois pour l'existence d'un pouvoir public et contre l'existence de l'Etat, comme si l'anarchisme n'arrivait pas à s'émanciper de la signification imaginaire moderne de l'Etat-nation.

Troisièmement, pour continuer sur les apories que je note dans cet article, il y a la question de l'identité et de l'idée de « choix ». Je lis déjà au début que l'auteur de ce livre voudrait baser l'idée de société anarchiste sur « l'intellect » et « la raison ». Contre Georges Sorel et son apologie de l'irrationnel et de la violence (qu'il ne comprend manifestement pas (3)), cet anthropologue voudrait « convaincre », raisonner les foules pour qu'elles adoptent le mode de vie anarchiste. Pour moi, cela relève encore une fois du mythe absurde de Lumières mal comprises, qui séparent bien trop radicalement la passion et la raison, l'intelligence et la vitalité, etc. Comme si la Raison froide pouvait se passer de la chaleur de ce que l'on appelle la Passion. Il faut se rappeler de Bergson – qui était une référence pour Sorel – et l'accent qu'il mettait sur le vitalisme. Il est stupide de croire qu'une société anarchiste puisse susciter un élan de masse, populaire, en la basant uniquement sur la raison raisonnante et calculatrice.

Il faut savoir prendre en compte les passions, les valeurs, les attraits qui vont au-delà du pur esprit kantien, pour déjà ne serait-ce que convaincre ! Il n'y a qu'entre intellectuels – et les universitaires ne comprennent pas vraiment cela – que le débat d'idées réfléchi et rationaliste amène à des changements d'opinions ou des conclusions personnelles et individuelles – quant le dogmatisme idéologique ne vient pas freiner ce stimulant échange d'idées. Les personnes lambdas sont tout autant influencées par des facteurs tels que le charisme, l'exemplarité, l'éloquence, l'enracinement dans une culture, etc. que par la validité d'un raisonnement. Penser l'intellect comme source unique de son idéologie, c'est déjà la restreindre à jamais aux cercles des intellectuels. L'histoire le montre : l'opposition au capitalisme ne s'est pas faite après de mures réflexions à son sujet, mais bien sur base d'éléments qu'un épais rationalisme considèrerait comme irrationnel, à savoir une indignation morale, une mémoire communautaire ou un humanisme fraternel. 

Et enfin, quatrièmement, en prolongement de ce troisième point, il y a la question du choix et de l'identité. Un passage de l'article dit ceci : « S'il existe des sociétés qui ont fait le choix de ne pas établir d'État, de monnaie et de marchés, de bureaucratie, d'appareils répressifs ayant le monopole de la violence légitime, alors pourquoi ne pas s'en inspirer ? ». Or, comment s'inspirer de communautés organiques en partant d'un paradigme proprement occidental-moderne qui est celui du choix ? Ces sociétés-là n'ont jamais fait le « choix » de faire ceci ou cela, tout l'environnement, tout leur univers est presque entièrement incorporé DANS la communauté, qui renvoie ces significations aux individus au travers d'un processus de socialisation. Tout cela est objectivé, on peut dire que cela coule de source pour les membres de telles communautés. Pourtant, un tel propos en vient à employer un mot pour parler d'une réalité que l'on ne peut en rien qualifier de choix, puisqu'elle n'est pas le fruit d'un raisonnement utilitariste – ces individus ne soupesant pas le pour et le contre de tel ou tel mode de vie en communauté, aboutissant à un résultat pondéré qui serait leur société. Et cela rejoint ainsi l'aporie que je dénonçais dans mon troisième point.

Individus et communautés

Cet anthropologue anarchiste voudrait le beurre et l'argent du beurre en somme : la vie de communauté, inspirée des tribus, autonome et a-étatique, tout en gardant le mode de vie individualiste à l'occidentale, où tout regroupement se fait sur base « d'association volontaire » et de « choix » individuel. En disant ceci je ne dénigre pas le concept de choix, qui est la base même de la liberté, mais je tiens à mettre en avant sa transformation en idéologie (4). En outre, sans s'en rendre compte, sans doute à leur corps défendant, les anarchistes « libéraux » peuvent être objectivement considérés comme des alliés de « l'ère des tribus » qu'analyse le grotesquement optimiste Michel Maffesoli, où le retour d'identités communautaires se fait sur fond de choix subjectif, d'identité subjectivée : l'une « choisira » le foulard et la piété musulmane alors qu'elle dispose un Bac + 7 (et que sa grand-mère du bled le faisait par tradition, de manière irréfléchie), l'autre participera d'une secte « de manière volontaire » (comme on porte une burqa « volontairement »).

Dans un tel monde, les identités ne sont point enracinées, elles sont flottantes, déterritorialisées et sans-frontière (et sans surprise, l'anthropologue anarchiste défend « la possible disparition (...) des frontières qui signerait "la véritable mondialisation" »), véritables entités postmodernes, faites ainsi car étant uniquement basées sur le désir, le choix subjectif et volontaire de la monade autocentrée. Ce qui amène parfois la réunion absurde de l'aliénation la plus absolue avec la liberté la plus absolue, comme une sorte de servitude volontaire maximale – ce que sont généralement les nombreux « communautarismes » actuels, du retour à des racines subjectivement reconstruites au regain d'un intégrisme religieux étrangement en accord avec les moeurs actuels. Une telle chose, outre son caractère stratégiquement favorable au capitalisme liquide, est irréconciliable avec l'idée de véritable communauté politique, qui suppose un sol, une terre, des frontières, un enracinement, sans lesquels il ne peut y avoir de peuple.

Pour citer Debray, « Un peuple, c'est une population, des contours et des conteurs ». Là où ces incorrigibles « anarchistes », loin de toute tradition républicaine ou populiste, voient l'avenir souhaitable dans un monde où primeraient la Raison, le Choix, l'absence de patrie ou de frontières et finalement une constellation de non-lieux, d'individualités et de collectivités hors-sol, il m'apparaît de plus en plus probable que, afin de véritablement faire revivre les notions de République, de démocratie, de communauté et de solidarité, il faille réinstaurer une dose de non-choix, d'organique, d'affect et d'enracinement. Sans aller pour autant dans le sens d'un enfermement tribal, d'un retour à l'esprit de clocher obtus et renfermé, qui ne serait in fine que l'application de l'égoïsme narcissique à une échelle communautaire.

Solidité dans un monde liquide

Tout d'abord, et je conclurai par ceci, il faut en revenir aux brillantes analyses de Christopher Lasch, qui montre dans son article « la conversation et lesarts de la cité » que le véritable cosmopolitisme et la vie de quartier s'organisent dans un environnement où l'on ne fait pas le choix de rencontrer x ou y personne, c'est-à-dire un endroit qui nous pré-existe, proche de nous et où l'on est amené à rencontrer des gens que l'on ne rencontrerait pas si l'on ne faisait que choisir ses contacts (dans une logique de réseau). La vie de quartier, la vie de village, ont existé car elles étaient l'environnement, le lieu de vie de populations qui y vivaient parce qu'elle y vivaient (tautologie oblige), parce que leurs ancêtres y ont vécu, parce qu'elles y ont leurs relations d'enfance, leurs amitiés, etc. et certainement pas juste parce qu'elles ont préféré vivre là « mais auraient pu très bien vivre à Porto Rico ou à St Germain des Prés si les conditions avaient été plus favorables ». Elles ne se posaient d'ailleurs bien souvent même pas la question, avant l'arrivée du mythe du choix omniscient, de la promotion intempestive de « l'ascenseur social », l'irruption de l'urbanisme hypermoderne ou l'avènement du technomorphisme (addiction aux nouvelles technologies).

Ensuite, c'est bien cette fonction d'identité « solide », insoumise à un perpétuel questionnement, qui assurait une stabilité propice à la liberté et à l'épanouissement de l'individu. Aujourd'hui, c'est bien plutôt l'oblitération de toute forme d'unité de l'être, de toute forme de constance, par la multiplication des identités « fluides » et précaires, soumises en permanence au choix rationnel intéressé de l'individu-Roi, qui est un danger à la fois pour le bonheur des gens et pour leur liberté. C'est le règne, en somme, de l'illimitation. Toute barrière étant comprises comme un enfermement, une négation de sa liberté de choisir, non seulement cela engendre une frustration énorme et un stress permanent résultant de la précarité d'une telle situation (5), mais cela corrompt en outre toute forme de lien social, dissoute sous les pluies corrosives de la modernité liquide. Il va de soi qu'en de telles circonstances, l'environnement soit peu propice, voire irrémédiablement antinomique à toute idée de communauté un tant soit peu viable, tout en favorisant par contre grandement les nouvelles formes de socialité pseudo-spontanées, pseudo-hédonistes, « divertissantes » et éphémères qui constituent le lot quotidien de la massive bourgeoisie moyenne et supérieure contemporaine. On peut voir là l'une des raisons majeures du déclin de toute forme de militantisme à longue durée, d'engagement, etc... Car un tel monde n'est autre que « le monde de ceux qui ne croient à rien, pas même à l’athéisme, qui ne se dévouent, qui ne se sacrifient à rien » (Charles Péguy).

Enfin, pour terminer, il y a une saine troisième voie dans le droit du sol, qui s'oppose à la fois au droit du sang et au droit hors-sol (c'est-à-dire celui de la bourgeaille mondialisée). Et il est de la même manière nécessaire d'opposer la complémentarité droit/devoir aux deux erreurs que sont le droit sans devoir et le devoir sans droit – logique qui s'applique également à de nombreuses autres oppositions futiles comme corps/esprit, raison/passion, vitalité/réflexion, organique/artificiel, choix/contrainte, individu/société, individualisme/holisme, nature/culture, etc. Pour que se reconstituent du tissu social, de la socialité primaire, un esprit communautaire et in fine de l'autonomie collective, il faut donc savoir prendre en compte la nécessaire absence de choix individuel dans un certain nombre de cas, au profit de la société, de l'environnement. L'individu n'est pas moins important que la société, mais il ne l'est pas plus non plus.

(1) « Être GOUVERNÉ, c'est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n'ont ni le titre, ni la science, ni la vertu... Être GOUVERNÉ, c'est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé. C'est, sous prétexte d'utilité publique, et au nom de l'intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé ; puis, à la moindre résistance, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. Voilà le gouvernement, voilà sa justice, voilà sa morale ! » (Idée générale de la Révolution au 19e siècle, Pierre-Joseph Proudhon)


(3) Je renvoie au chapitre sur le syndicalisme et Georges Sorel dans Le Seul et Vrai paradis de Christopher Lasch (Flammarion).

(4) C.f. cet excellent article, titré très justement « Choisir ou être libre ».

(5) On lira à ce sujet le livre-entretien Identité du sociologue hétérodoxe Zygmunt Bauman (L'Herne).

2 commentaires:

  1. Bel article. Comment un individu-Roi peut-il désapprendre le caprice là où il est érigé en religion et en droit inaliénable et réapprendre l'intégration à une société-enracinée quand tout se liquéfie ?

    Il est surement plus facile de poser la question que d'y répondre, comme souvent.

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  2. Votre article commence très mal. An archos ne veut pas dire absence de pouvoir, mais absence de dirigeant. ἀναρχία signifie donc la situation d'un groupe humain (vous remarquez que je n'emploie pas le mot politique qui vient de cité) où aucun homme ou femme ou enfant, n'a de prééminence sur aucun autre.
    C'est la situation où il y a une monarchie interne de chacun (tout être de la communauté est maître de lui-même et seulement de lui(elle)-même; maîtrise qui est obtenue par la congruence entre pensées, émotions et actions).

    Aucune personne n'en commande aucune autre parce qu'aucun membre de la société ne reconnait de prééminence particulière à autrui. Il n'y a que des souverains.

    Pour rester dans l'anthropologie, il est intéressant de noter que les premiers européens à rencontrer les peuples Taïnos (Arawaks) notaient qu'ils étaient sans roi ni lois....

    Sinon, si le sujet vous intéresse il y a la référence des références qui est La Société contre l'Etat de Pierre CLASTRES.

    Pour le moment, les occidentaux et une bonne partie des peuples qui ont été mis en cité (donc, il faut remonter jusqu'àSumer; cela fait du monde :-) ) sont beaucoup gouvernés. Et pour rester dans l'étymologie, gouvernement vient de Kubernos et de Mente. Kubernos est la même racine que cybernétique, gouvernail, gouverne. Donc notion de contôle machinant. Et mente bien sûr, mental, intellect.

    Donc gouvernement veut littéralement dire "contrôle du mental". Si les individus ont un mental contrôlé dans les sociétés avec gouvernement et état, ils ne peuvent sans se libérer, manifester leur souveraineté individuelle. Discours sur la servitude volontaire de la Boétie?

    Âme y calme en

    thierry jeanne

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