lundi 28 janvier 2013

Tolstoï sur la science économique

Tolstoï, en plus d'être l'un des plus grands écrivains que la Russie ait jamais produit, a été aussi – on ne le sait pas assez – un grand anarchiste chrétien. L'une des raisons de cette ignorance vient du fait que ses ouvrages à caractère anarchiste ont disparu dans les limbes des vieilles éditions et/ou n'ont pas été traduits. Grâce à la maison d'édition « le pas de côté », l'un de ceux-ci, L'esclavage moderne, est de nouveau à disposition du grand public. Dans celui-ci, il vitupère contre les gouvernements, les armées, l'industrialisme, la vie urbaine et son avilissement moral, parmi tant d'autres choses, tout en plaidant pour la fin des gouvernements comme unique moyen de libération des hommes, ainsi que pour un retour à la vie rurale et pour une division du travail raisonnable et voulue par les principaux concernés. N'étant pas anarchiste, je ne puis appuyer toutes ses thèses, et plus particulièrement ses appels répétés à la non-violence ou à la modification de soi comme vertu indépassable pour changer l'ordre des choses  – sans parler de l'amalgame éternel des anarchistes de toute forme de gouvernement, y compris démocratique (au sens authentique du terme, c'est-à-dire direct). Pour autant, ce très court ouvrage, semblable à d'autres ouvrages comme La servitude volontaire de La Boétie (qu'il a lu), recèle de formules percutantes, de passages déroutants et de propos convergeant vers un soucis sincère de libération des peuples.

Pour Tolstoï, l'être humain est corrompu par les gouvernements, qui s'emploient à tout faire pour asservir les masses à leurs besoins, en particulier en usant de « fausses religions » ou en endoctrinant les peuples afin qu'ils consentent à leur propre aliénation. Parmi ces fausses religions, une en particulier attire son attention. En effet, après l'effondrement de la religion chrétienne, ou du moins de l'influence des théologiens, après surtout l'effondrement du régime de servage, les nouvelles classes dominantes découvrirent un nouveau moyen de légitimer leur domination, aux yeux de tous et aux leurs plus particulièrement : la science économique (chose qui, on peut le voir encore aujourd'hui, n'a guère changé). Et celle-ci, en outre, sert de soubassement idéologique à ceux qu'il nomme avec mépris « les socialistes » – amalgamés à tort avec les marxistes (orthodoxes) – qui pensent que l'état actuel des choses (avec ses industries inhumaines, son machinisme, sa division radicale du travail, etc.) est nécessaire, ou du moins à endurer un certain temps avant que s'opère « la socialisation des moyens de production » libératrice, et finalement l'extension du mode de vie capitaliste à la population entière.

On ne saurait trop rappeler que cet auteur inspira d'autres figures majeures du XXe siècle telles que Gandhi ou Martin Luther King. Extraits.

« Chapitre trois

LA SCIENCE JUSTIFIE L'ETAT DES CHOSES ACTUEL

Je crois avoir trouvé de cet aveuglement la seule explication qu'on en puisse donner. Quand les hommes se sont écartés du bien, ils imaginent toujours quelque conception générale du monde qui les excuse, en les représentant comme les instruments nécessairement dociles d'une force supérieure qui échappe à leur contrôle. Ainsi disait-on autrefois que Dieu, dans ses desseins impénétrables et immuables, avait imposé aux uns le travail et la pauvreté et départi aux autres la jouissance des biens de ce monde.

Sur ce thème, on a beaucoup écrit et beaucoup prêché. On y est revenu à maintes reprises, pour en varier les aspects et tirer chaque fois de nouvelles conclusions. On enseignait d'abord que Dieu a créé des hommes de conditions diverses – des esclaves et des maîtres, et que les uns et les autres devaient être satisfaits de leur état ; on ajouta bientôt que les esclaves seraient plus heureux dans un monde futur ; mais on reconnut ensuite que, bien qu'ils fussent esclaves et qu'ils ne dussent jamais sortir de cette situation inférieure, ils pouvaient attendre ici-bas de la bonté de leurs maîtres une amélioration de leur sort ; enfin, après l'affranchissement des serfs, on changea une dernière fois d'attitude et on déclara qu'en donnant des biens à quelques hommes, Dieu leur avait fait un devoir d'en employer une partie à des oeuvres charitables, et que, par conséquent, la richesse ni la pauvreté n'avaient en elles-mêmes rien de scandaleux.

Les pauvres et les riches, les riches surtout, se contentèrent très longtemps de ces affirmations. Mais un jour vint où elles parurent insuffisantes particulièrement aux misérables qui commençaient à comprendre leur véritable situation. On allait avoir besoin d'une nouvelle théorie. Elle surgit en temps opportun. Cette fois elle était fournie par la science, par l'économie politique, qui prétend a voir trouvé des lois, suivant lesquelles se répartissent entre les hommes le travail et la jouissance de ses produits. On nous apprend aujourd'hui que cette répartition dépend de l'offre et de la demande, du capital, de la rente, du prix de la main-d'oeuvre, de la valeur, du bénéfice, etc., bref de l'ensemble des lois nécessaires qui régissent l'enchaînement des faits économiques.

Sur ce thème, en quelques années, on a déjà fait autant de leçons, écrit autant de brochures et de livres, qu'on avait rédigé de traités et prononcé de sermons pour exposer les anciens principes. Et cela n'est pas encore fini : les cours se succèdent et les livres s'entassent. Tous ces cours, tous ces écrits, comme les traités et les sermons qui les ont précédés, sont nébuleux et incohérents, mais aussi très propres à réaliser pleinement le but qui se proposent leurs auteurs. Ils fournissent à quelques privilégiés une théorie qui justifie l'état de choses actuel, et les engage à poursuivre paisiblement leur vie de paresse, à profiter comme par le passé du travail des autres hommes.

Il est vrai que pour fonder cette science douteuse, on n'a pas interrogé les données de l'histoire universelle dans son entier développement ; on s'est contenté d'examiner la situation économique de l'Angleterre à la fin du XVIIIe et au commencement du XIXe siècle, c'est-à-dire d'étudier une période restreinte de l'histoire d'un petit pays, soumis du reste à l'action de causes si exceptionnelles qu'elles ne permettaient pas de généraliser les résultats de cette observation.

Mais le caractère visiblement incomplet de ces recherches n'a pas empêché qu'on n'accordât une entière confiance aux conclusions des économistes. Leurs discussions interminables et leurs continuels désaccords sur la définition de la rente, de la valeur, du bénéfice n'ont pas compris d'avantage le succès de leur enseignement. On n'a pas vu qu'ils ne parvenaient à s'entendre que sur la proposition suivante, fondement de leur pauvre science : les rapports des hommes entre eux sont déterminés, non par les idées de bien et de mal, mais par les intérêts d'une classe privilégiée.

Dans notre société, s'est constitué un groupe nombreux de gens intéressés qui enlèvent aux ouvriers, par des actes véritables de brigandage et de vol, tout le fruit de leur labeur. Gardons-nous cependant d'accuser de mal faire cette bande rapace. Elle obéit à des lois économiques nécessaires qui peuvent se transformer, il est vrai, mais seulement par une lente évolution, que la science a pour mission de prévoir. Ainsi donc, tous ceux qui pillent, qui volent ou qui recèlent le produit de ces rapines, sont absous par la science et peuvent continuer à jouir sans scrupule de ce qu'ils ont acquis par violence ou par ruse. C'est là une vérité que tous nos économistes tiennent pour indiscutable.

Quelques hommes seulement furent jadis initiés aux subtilités des doctrines théologiques. De même en est-il bien peu parmi nous qui connaissent en détail les théories rassurantes de la science contemporaine. Mais nous savons tous qu'elle existe, que des savants, des hommes d'un grand esprit, ont, par des preuves certaines, et que fortifient chaque jour de nouvelles démonstrations, établi le caractère nécessaire de l'ordre social actuel, et que, par conséquent, nous pouvons avec une parfaite tranquillité jouir des avantages qu'il nous assure sans nous préoccuper d'y rien changer.

Telle est, à mon avis, la seule explication que l'on puisse donner de cet aveuglement surprenant, qui rend vaine toute bonté au coeur des hommes les plus sensibles, secourables aux animaux et meurtriers impassibles à leurs frères.

Chapitre quatre

L'ECONOMIE POLITIQUE AFFIRME QUE TOUS LES OUVRIERS DES CHAMPS SERONT OBLIGÉS DE PASSER PAR L'USINE

On put, durant de longs siècles, apaiser les révoltes du peuple en lui parlant de volonté divine ; il entrait, disait-on, dans les desseins de Dieu que quelques hommes fussent les maîtres tout-puissants de leurs semblables. La dureté des seigneurs trouvait dans cette théorie une justification et un encouragement. Mais un jour, ceux qui étaient las de souffrir résistèrent aux paroles autrefois convaincantes et les mirent en doute.

Il se passe aujourd'hui quelque chose de semblable. Les savants ont assuré que, par la force des lois nécessaires qui régissent l'évolution économique, quelques hommes devaient amasser des capitaux et les autres travailler toute leur vie pour augmenter ces capitaux en attendant le jour promis de la socialisation des moyens de production. Cette théorie a eu les mêmes effets que les anciennes doctrines : elle a encouragé la dureté de coeur des privilégiés. Mais on peut déjà remarquer qu'elle perd son crédit, surtout auprès des humbles dont le bon sens n'est pas obscurci par la science.

Vous voyez des chargeurs dans une gare se tuer par un travail ininterrompu de trente-sept heures, des ouvrières en soieries, des blanchisseuses, des typographes, des milliers d'hommes mener l'existence la plus dure, la plus contraire aux simples lois naturelles, et se courber sur un travail monotone, abrutissant, qu'ils n'ont pas librement choisi. Vous demandez naturellement ce qui a pu jeter ces malheureux dans un tel abîme d'infortunes et s'il n'y a pas quelque moyen de les en retirer. La science se charge de vous répondre. La condition de tous ces ouvriers n'est aussi misérable, vous dit-elle, que parce que les chemins de fer, les usines, les fabriques de soie, les typographies, les blanchisseries, etc., appartiennent à des capitalistes. Mais ils peuvent l'améliorer en se groupant en associations, en sociétés coopératives, en s'efforçant chaque jour, par des grèves, par la participation au pouvoir, d'acquérir une plus grande influence sur les patrons et le gouvernement. Ils obtiendront ainsi la diminution des heures de travail, l'élévation des salaires, et parviendront enfin à s'emparer des moyens de production.

Alors tout sera parfait ; pour le moment les choses suivent leur cours naturel et il inutile d'y rien changer.

Il est impossible de ne pas voir que cette réponse est un aveu d'ignorance. Elle est en particulier bien surprenant pour des Russes. Et d'abord, la concentration des moyens de production entre les mains des capitalistes n'a rien à voir avec la triste condition des chargeurs, des ouvrières en soieries ou des milliers de travailleurs qui font un métier pénible, malsain et abêtissant.

Ces hommes, qui maintenant remuent des ballons dans des gares, possèdent des moyens de production que n'ont pas accaparés les capitalistes. Ils ont de la terre, des chevaux, des charrues, des herses, tout ce qu'il faut pour cultiver un champ. Et ces femmes, qui passent leur vie à tisser des soieries, n'ont pas été réduites non plus à ce triste métier parce qu'on leur avait enlevé tous les moyens de production. Au contraire, elles ont, pour la plupart, abandonné leur village contre le désir de leurs parents ou de leurs aînés, qui les suppliaient de rester pour aider, par leur travail, à faire fructifier les moyens de production dont la famille disposait.

Des millions d'ouvriers, à l'étranger comme en Russie, sont dans le même cas. La cause de leur misérable état n'est donc pas la concentration capitaliste des moyens de production ; il faut la chercher parmi les motifs qui les ont chassés de leurs villages.

En second lieu, les ouvriers ne sauraient être affranchis de leurs souffrances, même dans cet avenir lointain dont parle la science, ni par la diminution des heures de travail, ni par l'élévation des salaires, ni par la socialisation tant promise des moyens de production. Il est vrai qu'on les retient bien longtemps à l'ouvrage. Mais les paysans, qui travaillent quelquefois dix-huit heures sur vingt-quatre ou même trente-six heures d'arrache-pied, s'estiment heureux cependant. Il est encore vrai qu'ils sont insuffisamment salariés et qu'ils peuvent se plaindre justement de n'avoir aucune part dans la propriété des chemins de fer et des fabriques dont ils garantissent la prospérité. Pourtant, rien de tout cela n'est la véritable cause de leur malheur. Ils sont malheureux parce qu'on les force à travailler dans des conditions malsaines, antinaturelles, souvent dangereuses et funestes, parce qu'ils vivent dans les villes, encasernés, menacés de tous côtés par des séductions immorales, parce qu'ils peinent pour autrui sur un ouvrage qu'ils n'ont pas librement choisi.

Dans ces derniers temps on a diminué les heures de travail, augmenté les salaires, et je ne vois pas cependant que la condition des travailleurs se soit améliorée. Car, pour le bonheur de leur vie, il importe fort peu qu'ils puissent se payer des fantaisies luxueuses : montres, mouchoirs de soie, tabac, eau-de-vie, viande, bière, mais seulement qu'ils recouvrent enfin la santé, la moralité et surtout la liberté. » (L'esclavage moderne, Editions le pas de côté, p.20-27)


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