mardi 5 février 2013

Georges Sorel sur le progrès et l'optimisme


Fascinant penseur que Georges Sorel, à la fois contempteur de la modernité, et moderne lui-même. En somme, un antimoderne, tel que le décrit Antoine Compagnon : pessimiste, anti-progressiste, critique de la démocratie parlementaire, lecteur de Nietzsche (et de Proudhon, son maître) et sceptique quant à la toute puissance de la Raison. La postérité en gardera hélas un mauvais souvenir, pour la raison qu'il aurait supposément inspiré le fascisme et le bolchevisme – absurdité flagrante quand l'on connait le mépris qu'affichait Lénine envers sa pensée « brouillonne », ou l'opposition radicale de ce syndicaliste révolutionnaire à l'Etat –, pourtant il inspira de grands auteurs tels que Gramsci, Lukàcs ou Walter Benjamin. 

Il reste qu'il est nécessaire de séparer le bon grain de l'ivraie dans son oeuvre foisonnante (en particulier son marxisme obtus et son industrialisme féroce), tout en remettant en contexte certaines de ses affirmations choquantes aux yeux des modernes. Ainsi est-il important de se rappeler que ses éloges de la guerre et de la vertu martiale ne se comprennent pas sans replacer sa pensée dans la tradition antique, qui voyait dans la vertu martiale – celle du « citoyen-soldat » cher au républicanisme – un élément fondateur de la liberté. Il n'empêche, ses réflexions sur l'idéologie du progrès, ce « dogme charlatanesque », restent étonnement d'actualité, de même que celles qu'il fait avec lucidité sur les optimistes et l'optimisme. Les extraits qui suivent sont tirés des Réflexions sur la violence.  

« Les immenses succès obtenus par la civilisation matérielle ont fait croire que le bonheur se produirait tout seul, pour tout le monde, dans un avenir tout prochain. »

« L’optimiste est, en politique, un homme inconstant ou même dangereux, parce qu’il ne se rend pas compte des grandes difficultés que présentent ses projets ; ceux-ci lui semblent posséder une force propre conduisant à leur réalisation d’autant plus facilement qu’ils sont destinés, dans son esprit, à produire plus d’heureux.

Il lui paraît assez souvent que de petites réformes, apportées dans la constitution politique et surtout dans le personnel gouvernemental, suffiraient pour orienter le mouvement social de manière à atténuer ce que le monde contemporain offre d’affreux au gré des âmes sensibles. Dès que ses amis sont au pouvoir, il déclare qu’il faut laisser aller les choses, ne pas trop se hâter et savoir se contenter de ce que leur suggère leur bonne volonté ; ce n’est pas toujours uniquement l’intérêt qui lui dicte ses paroles de satisfaction, comme on l’a cru bien des fois : l’intérêt est fortement aidé par l’amour-propre et par les illusions d’une plate philosophie. L’optimiste passe, avec une remarquable facilité, de la colère révolutionnaire au pacifisme social le plus ridicule. 

S’il est d’un tempérament exalté et si, par malheur, il se trouve armé d’un grand pouvoir, lui permettant de réaliser un idéal qu’il s’est forgé, l’optimiste peut conduire son pays aux pires catastrophes. Il ne tarde pas à reconnaître, en effet, que les transformations sociales ne se réalisent point avec la facilité qu’il avait escomptée ; il s’en prend de ses déboires à ses contemporains, au lieu d’expliquer la marche des choses par les nécessités historiques ; il est tenté de faire disparaître les gens dont la mauvaise volonté lui semble dangereuse pour le bonheur de tous. Pendant la Terreur, les hommes qui versèrent le plus de sang furent ceux qui avaient le plus vif désir de faire jouir leurs semblables de l’âge d’or qu’ils avaient rêvé, et qui avaient le plus de sympathies pour les misères humaines : optimistes, idéalistes et sensibles, ils se montraient d’autant plus inexorables qu’ils avaient une plus grande soif du bonheur universel. »

1 commentaire:

  1. Réflexions sur la violence est désormais lisible gratuitement sur le net. Comme tous les radicaux, l'ennemi de Sorel reste les réformistes, et notamment Jaurès, accusées d'endormir le peuple.

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