dimanche 24 février 2013

Philippe Muray sur le tourisme et l'empire du bien

« Drôle de démocratie que les Américains, en ce moment, essaient de vendre à coups de mensonges quotidiens, de chantages, de coups de gueule et de mises au pied du mur ; tandis que la quasi totalité des populations de la planète (dont on peut raisonnablement penser qu'elles ne sont tout de même pas à cent pour cent saddamophiles ou irakomanes, ni d'ailleurs toutes anti-américaines) leur crie que leur projet de "remodelage", tel qu'il se présente en tout cas, est une démence. La Confédération planétaire du Bien ne veut pas le Bien. Elle a d'ailleurs de celui-ci une conception tout enveloppée de pieuses pensées chargées d'en camoufler la corruption. Et c'est au Bien, en fin de compte, qu'elle va faire payer très cher d'avoir lié sa cause avec son entreprise de saccage en grand. La Confédération planétaire du Bien a pour but une homogénéisation sans précédent qui, sous couvert d'apporter belliqueusement les droits de l'homme, la démocratie, les libertés, un Coran enfin citoyen et paritaire, des sourates souriantes, du musulman BCBG (bon chiite-bon genre) et l'Internet à haut débit, veut achever de dissoudre les singularités régionales, les antagonismes locaux, les résistances et les négativités de toutes sortes qui subsistent dans tant de coins obscurs de la Terre, notamment ceux où on croupit devant un thé à la menthe en remuant un chapelet. Je ne redoute nullement les velléités de réduction du monde arabe en esclavage qui démangent Washington. Je n'ai pas, croyez-moi, une sympathie si débordante pour le monde islamique. Si je m'intéresse à son remodelage par les Américains, c'est que je m'intéresse à la façon dont mon monde a été remodelé (pas seulement par les Américains), c'est-à-dire détruit sans retour, et que je vois là une occasion de comprendre ce remodelage et cette destruction, en en observant une nouvelle étape.

Le siècle qui commence, et l'Empire qui le domine, ne se connaissent pas d'autre devoir que de transformer le monde en un espace de libre circulation pour cet individu qui incarne au plus haut point le marché universel : le touriste. Le touriste en rotation perpétuelle, dévastatrice et absurde, dans des espaces sans obstacles (sans populations réfractaires) où ne demeureront plus, comme seuls témoignages de la négativité et de la singularité disparues, que les monuments du passé (mais ces anomalies, devenues patrimoine de la néo-humanité, seront heureusement plastifiées). Nous en sommes déjà là à peu près partout ; et, de ce point de vue, toutes les ténébreuses entreprises festives que j'ai si abondamment commentées ces dernières années ne sont que la face modeste et quotidienne, mais essentielle aussi, de la guerre du Bien livrée avec plus d'ampleur sur tant de continents. Il s'agit de la plus vaste épuration jamais entreprise. Le tourisme est un flicage absolu et planétaire. Il est même bien plus efficace que toutes les techniques de fichage et de contrôle par vidéosurveillance, identifications biométriques, etc., que l'on puisse imaginer. Ici maintien de l'ordre. Beaucoup plus encore que le pétrole dont les médiatiques aiment tant parler parce que c'est ce qu'on leur montre et qu'ils regardent toujours le doigt, il est l'ultima ratio de l'Empire. Il faut bien se mettre dans la tête que, par-delà toutes les autres considérations politiques, économiques, écologiques, passionnelles et géopolitiques, le tourisme est le destin de l'humanité. Personne ne l'a encore compris. Et cependant tout le monde travaille dans cette direction. Et nul n'y échappe. » Festivus festivus, conversations avec Elisabeth Lévy, éditions Flammarion, p.236-237.

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