mercredi 6 février 2013

Taguieff sur le « bougisme »

« La dernière métamorphose du progressisme : le "bougisme"

Par ailleurs, et plus récemment, à la faveur de la mondialisation – à la fois comme fait de la globalisation économico-financière et comme idéologie donatrice de normes –, une nouvelle variante de la religion du Progrès s'est constituée en utopie messianique faible, que j'ai baptisée "bougisme" ou "mouvementisme", soit le culte du mouvement pour le mouvement, l'exaltation de la fuite en avant dans ce qu'il est convenu d'appeler la "modernisation", l'impératif catégorique de "bouger avec ce qui bouge"(1). Dans cette récente figure du néo-progressisme, ce qui est conservé de l'idée de progrès, c'est la simple valorisation exclusive du mouvement comme tel, de la successivité : on peut y voir le stade final de la décomposition du progressisme. Ce qui est valorisé dans cette forme ultra-simplifiée du néo-progressisme, c'est le changement perpétuel, sans horizon de sens, sans fins dernières (disparaissent ainsi la visée d'une émancipation, celles de la réalisation de la justice, du bonheur, etc.), le changement couplé de la vitesse. Et c'est l'adaptation au mouvement. La marche en avant vers le mieux est devenue course effrénée dans le vide des valeurs et l'absence des fins. On court après la vitesse... La vision qu'en 1930 Paul Morand avait de la grande ville moderne semble s'être réalisée planétairement dans l'histoire récente : "New York c'est un homme qui court, qui tombe et se relève."(2).

Dans cette course aveugle érigée en norme l’on peut voir le degré zéro de l’idéologie du progrès, ou encore l’absence de tout projet travestie en pseudo-projet, à droite comme à gauche. Car le chant de sirène de la "mondialisation heureuse" ne rencontre pas de résistance dans la classe politique, pas plus que dans la classe médiatique. Néo-libéraux et néosocialistes communient dans la norme ultra-pauvre de "correction" ou de "régulation" des processus mondialisateurs, sans pouvoir préciser jusqu’où il convient d’aller dans les limitations, les corrections ou les régulations. Les fronts de résistance apparaissent ailleurs, à partir d’expériences collectives - et douloureuses - de la rebarbarisation du monde(3), que l’utopie mondialisatrice voile et transfigure à la fois. L’individu idéal qu’elle projette sur tous les écrans, c’est l’individu de nulle part, sans mémoire ni inscription historique, réduit à sa faculté d’adaptation, et de plus en plus à son aptitude à la sur-consommation. Capable de se conformer à toutes les normes, de s’adapter à tous les contextes, de varier avec toutes les variations conjoncturelles. L’être planétaire ultra-mobile et jubilatoire, heureux dans l’instabilité et l’insécurité perpétuelles. Comme si la mondialisation communicationnelle, technologique et économico-financière représentait la voie du salut, à la portée de tous. Comme si l’utopie de la communication immédiate et "authentique", en cours de réalisation par l’internet, rendait enfin possible l’unification de l’humanité. Louis de Bonald nous avait pourtant alerté sur cette illusion récurrente : "Rapprocher les hommes n’est pas le plus sûr moyen de les réunir"(4). La métaphore privilégiée est celle de l’ "autoroute sans sortie", soit celle de la voie unique sur laquelle on ne peut qu’avancer indéfiniment. 

Après l’utopie de "l’Homme nouveau" surgit donc celle de "l’Homme mobile (5)", l’utopie de l’individu sans héritages ni appartenances, sans mémoire et sans histoire, mais ultra-mobile, hyper-malléable et indéfiniment adaptable. Il est sans famille, sans ascendance ni descendance, il n’est responsable que de lui-même, de sa vitesse et de sa flexibilité. Il n’a d’identité que provisoire, éphémère ; il rêve même d’en changer comme de chemises. Il s’idéalise, dans le discours publicitaire contemporain, en "nomade" et en "métissé", il se célèbre comme un "hybride" toujours "en mouvement". Le ciel de la publicité propagandiste (j’entends par là "engagée" en faveur du globalisme) est étoilé de trois termes incitatifs : change, échanges, mélanges. Voilà ce qui serait l’avenir de l’humanité, ce qui déterminerait la voie unique du futur. Il s’agit bien de la diffusion d’un nouvelle utopie, centrée sur la célébration d’un type humain fictif, pur produit d’une spéculation abstraite qu’on peut mettre au compte de ce que Jules de Gaultier a théorisé sous le nom de "bovarysme", soit "l’incapacité des humains de vivre sans se concevoir autres qu’ils ne sont" (Voir Jules de Gaultier, Le Bovarysme, Paris, Mercure de France, 1902).

Comme la conception classique du progrès, l’idéologie "mouvementiste" de la "mondialisation heureuse" opère une fatalisation de l’histoire. Elle transforme à son tour le devenir en destin, à travers son discours unique et répétitif sur les "contraintes inévitables" et les "évolutions irréversibles", que résume la formule favorite du nouveau terrorisme intellectuel globaliste : "Il n’y a pas d’alternative". La nécessité qu’elle met en avant se réduit à un ensemble de contraintes naturalisées. C’est la marche automatique du progrès sans les fins du progrès. Le "mouvementisme", c’est le progressisme totalement déshumanisé, définalisé, désublimé. Georges Sorel écrivait en 1908 : "Le sublime est mort dans la bourgeoisie et celle-ci est donc condamnée à ne plus avoir de morale" (6). Je dirais volontiers, près d’un siècle plus tard, que le sublime meurt une seconde fois dans l’hyper-bourgeoisie, la nouvelle classe élitaire délocalisée et délocalisante. L’expertocratie trans-nationale n’a ni politique ni morale. Elle "bouge", consomme, communique et s’enrichit. Il est clair que le "mouvementisme" ou le "bougisme" constitue la dernière en date des métamorphoses du progressisme éradicateur, après la mort du Progrès. Décomposition d’un cadavre. On ne saurait aller contre le sens de l’histoire, disait-on naguère. On ne saurait aller contre le mouvement de la mondialisation, dit-on aujourd’hui. D’un fatalisme à un autre. Le contenu du nouveau fatalisme est un sommaire progressisme technologique qui est "devenu la figure majeure du nihilisme contemporain" (7). Cette métamorphose idéologique n’est peut-être pas la dernière, mais elle est certainement l’instrument d’une nouvelle mystification. Après sa mort quasi naturelle, le Progrès fait encore des ravages.

(1) Voire notre ouvrage L'Effacement de l'avenir, op. cit., passim.
(2) Paul Morand, New York, Paris, Flammarion, 1930 ; cité par Manuel Burrus, Paul Morand, voyageur du XXe siècle, Paris, Séguier, 1986, p.117.
(3) L'Effacement de l'avenir, op. cit., p.217 sq., 459-467. Voir aussi nos ouvrages Résister au bougisme, op. cit., et La Nouvelle Judéophobie, Paris, Mille et Une Nuits, 2002.
(4) Louis de Bonald, cité par Alexandre Koyré, "Louis de Bonald" [1946], in A.Koyré, Etudes d'histoire de la pensée philosophique, Paris, Gallimard, 1971, p.143.
(5) En 1937, Paul Valéry écrivait : "Voilà donc que l'homme mobile s'oppose à l'homme enraciné. Nous assistons à une lutte désespérée entre l'antique structure et le pouvoir croissant de déplacement" ("Notre destin et les lettres", in Paul Valéry, Regards sur le monde actuel, op. cit., p.235-236).
(6) Georges Sorel, Réflexions sur la violence [1908], Paris, Marcel Rivière, 1972, p.301.
(7) Alain Gras, Fragilité de la puissance..., op. cit., p.293. »

(Le sens du progrès, éditions Flammarion, p.317-320)

1 commentaire:

  1. Intéressante cette notion de "bougisme".
    J'aime bien <> qui semble être la bonne définition de notre époque.

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