mardi 2 avril 2013

Le mécontemporain de Finkielkraut, ou Péguy réhabilité

Le mécontemporain de Finkielkraut est un bouquin formidable. Vraiment. Si on se limite à la caricature du bonhomme qu'il véhicule ici ou là, plus particulièrement à la TV ou lorsqu'il discute de sujets comme les banlieues ou le conflit israélo-palestinien, l'on risque de rater un philosophe des plus pertinents et, dans tous les cas, des plus intéressants. Ce livre est une réhabilitation en règle de Charles Péguy, socialiste devenu catholique, contre toutes les caricatures et toutes les récupérations qui ont été faites de son oeuvre : de celles odieuses, chauvines et bellicistes de Barrès ou Pétain, aux dénonciations toutes aussi caricaturales d'un BHL ou d'un Tzvetan Todorov qui en font l'une des racines du « fascisme à la française ».

C'est un plaidoyer vibrant pour cet antimoderne, qui faisait de la modestie un rempart solide contre les folies de démesure du monde moderne ; qui faisait de la nature et de la modestie autant de limitations à la manipulation toute puissante de l'Homme moderne, de sa Science et de sa Technique. Un antimoderne qui voyait dans le passé, la tradition, non pas un enfermement stérile, non pas un ennemi total du présent et de l'avenir, non pas un résidu irrationnel à pulvériser, mais bien plutôt une charge supérieure, une responsabilité supérieure (pour proser comme Péguy), un leg de générations dont l'existence même n'est point un poids, mais une responsabilité, en tant qu'elles n'existent que par nous.  Avec Péguy, revendiqué à la fois par les capitulards de Vichy et les résistants patriotes – mais dont les connaisseurs savent distinguer à qui il est le plus justement rattaché –, c'est le parti de sa mère, la rempailleuse de chaise consciencieuse durant son travail, contre l'avilissement industriel du monde contemporain et sa dématérialisation. C'est le parti du gueux chantant durant son travail antique contre la suffisance bourgeoise du rentier et l'aliénation mécanique du prolétaire.

On ne comprend pas, ainsi, l'éloge péguiste aux racines, au passé, à la patrie charnelle et à la simplicité des petites gens si l'on ne comprend pas son appréhension face aux délires de toute puissance du Moderne, tout à soi, centre de tout et père de lui-même. Pour lui, il ne s'agit pas de viscères ou de haine de la liberté, de soumission totale à la terre et aux morts, il s'agit bien au contraire d'une tentative de préservation de ce qui a fait historiquement la liberté des hommes : un rapport à la nature différent de la domination du « maître et possesseur », une conscience nette des limites, et surtout une idée claire de la responsabilité qu'incombe l'appartenance à une patrie et la filiation à des ancêtres. En effet, comme le dit très bien Charles Péguy, « Il est effrayant, mon ami, de penser que nous avons toute licence, que nous avons ce droit exorbitant, que nous avons le droit de faire une mauvaise lecture d’Homère, de découronner une œuvre du génie, que la plus grande œuvre du plus grand génie est livrée en nos mains, non pas inerte mais vivante comme un petit lapin de garenne. Et surtout que la laissant tomber de nos mains, de ces mêmes mains, de ces inertes mains, nous pouvons par l’oubli lui administrer la mort. Quel risque effroyable, mon ami, quelle aventure effroyable ; et surtout quelle effrayante responsabilité. » (Dialogue de l'histoire et de l'âme païenne).

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« Ce n'est pas pour l'ici-bas [que les modernes] ont abandonné l'au-delà, ce n'est pas au bénéfice de notre monde  qu'ils ont perdu l'autre monde. S'il est vrai qu'ils ne vont plus chercher au ciel ni Dieu ni les Idées, ils n'ont pas, pour autant, conservé ou restitué à leur séjour sur terre son épaisseur sensible ni la plénitude de ses droits. Ils n'ont pas lâché l'ombre surnaturelle pour la proie terrestre. "Compère le coup de pouce"(1) l'atteste : ils ont lâché l'ombre pour l'ombre. Ils n'ont pas rejoint, saisi ou étreint l'être vrai, ils ont taillé "un vêtement d'idées" dans "l'infinité ouverte des expériences possibles"(2). Tout en découvrant les propriétés mathématiques de la nature, ils ont recouvert ou négligé tout ce qui en elle échappe à la mathématisation. Et ils prennent aujourd'hui "pour l'être vrai ce qui est méthode"(3). Deus absconditus, disent-ils avec fierté ou la tristesse au coeur, alors que, pour être exact, c'est d'un mundus absconditus, d'une occultation, d'une dématérialisation, d'un délaissement du monde sensible, qu'il faudrait parler.

Car Dieu n'a pas disparu, il a été remplacé : l'homme absous de sa finitude, dégagé des chaînes de l'expérience terrestre et qui, "au lieu d'observer les phénomènes naturels tels qu'ils lui sont naturellement donnés, place la nature dans les conditions de son entendement"(4), cet homme n'est rien d'autre que le successeur de Dieu. Il y a donc bien, inavouée mais déterminante, clandestine mais caractéristique, une métaphysique moderne. L'âge positif est, en fait, tout empli de religiosité : "Ce siècle qui se dit athée ne l'est point, il est autothée. Ce qui est un bien joli mot, et bien de son temps. Il s'est littéralement fait son propre Dieu et sur ce point il a une croyance ferme." (5)
(...)
Impossible, en d'autres termes, d'être moderne, c'est-à-dire de faire confiance au temps. La guerre inflige un désaveu impitoyable à la religion du progrès. Elle montre alors à Péguy que tout bouge sans que rien ne change, que les découvertes se succèdent et que les inventions s'accumulent mais que l'histoire bégaie, que le développement fulgurant des techniques se combine avec le surplace accablant de l'horreur. Il faut donc en rabattre : la barbarie n'est pas la préhistoire de l'humanité mais l'ombre fidèle qui accompagne chacun de ses pas. Et quand notre monde, par le fait même de se dire moderne, affirme qu'après c'est toujours qu'avant, il généralise abusivement le modèle cumulatif des sciences et des techniques à tous les secteurs de l'existence.
(...)
Mais la réflexion de Péguy n'est pas arrêtée à cette critique – toujours actuelle – du positivisme – toujours renaissant. Née du constat que le progrès n'adoucit pas les moeurs, que le rapport de l'homme à l'homme n'est pas réglé sur le rapport de l'homme aux choses et que le savoir qui accroît le pouvoir n'accroît pas nécessairement la justice ou la sociabilité, elle s'est développée et prolongée en interrogation sur la nature même du progrès. On l'a vu plus haut, ce que Péguy a découvert, c'est que la technique ouvre un monde où l'être se définit par sa plasticité ("En ce temps-ci une humanité moderne est libre. Elle est libre de travailler une matière moderne relativement aisée, interchangeable, prostitutionnelle, qui peut servir à tout et à tout le monde..."). Moderne, autrement dit, est la substitution progressive de la manipulation au scrupule et au respect. A chaque invention, à chaque invention, à chaque avancée, la sphère de l'indisponibilité se rétrécit. Ce qui était non malléable, non monnayable, non comptable, non calculable, le devient. Ce qui était hors commerce est désormais négociable. L'irréductible est réduit. Les résistances du réel et de l'idéal sont l'une après l'autre vaincues jusqu'à ce que s'étende, de développement en développement, le règne sans partage d'une muflerie illimitée.
(...)
A l'ère de la mobilisation totale, l'être humain lui-même est, comme le métal, une "fusible matière moderne, ductile, malléable, souple, docile, interchangeable, allante et venante"... Tel est le sens profond du soldat inconnu : le héros traditionnel qui survivait dans la mémoire des hommes par la prouesse singulière attachée à son nom cède la place au héros sans nom dont la vertu "réside dans le fait qu'on puisse le remplacer et que derrière chaque tué la relève se trouve déjà en réserve"(6). »

(1) Péguy, Un poète l'a dit, in Oeuvres en prose complètes, II, p.835.
(2) Husserl, La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, Gallimard, 1976, p.60.
(3) Ibid.
(4) Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne, Calmann-Lévy, 1983, p.299
(5) Péguy, Un poète l'a dit, op. cit., p.855.
(6) Jünger, Le travailleur, Christian Bourgois, 1989, pp.194-195.

3 commentaires:

  1. Je n'aurais pas pensé que tu aimais Finkielkraut. Ce livre me fait envie.

    J'ai aussi envie de relire "La défaite de la pensée", un livre qui m'a beaucoup marquée mais que que j'ai pas mal oublié...

    Allez, je note "le mécontemporain" dans ma "to read list"...

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    1. Une lecture de "La défaite de la pensée" dans mon livre sur "La pensée Finkielkraut" : http://www.exergue.com/h/2012-11/tt/pensee-finkielkraut.html

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  2. Hé ouais, j'aime bien surprendre comme ça, un coup c'est Finkie, un coup c'est Bernanos. On aurait tort de se priver de l'apport de la pensée de certains auteurs, sous prétexte de x ou y dérives ou idioties... Moi je vais voir là où c'est intéressant, et sur Péguy Finkielkraut est génial.

    Je ne connais pas ses autres livres, la défaite de la pensée ? Je vais checker ça aussi, merci pour la référence :).

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