mardi 7 mai 2013

Jean-Jacques Rousseau sur les « Européens »

« Ce sont les institutions nationales qui forment le génie, le caractère, les goûts et les mœurs d'un peuple, qui le font être lui et non pas un autre, qui lui inspirent cet ardent amour de la patrie fondé sur des habitudes impossibles à déraciner, qui le font mourir d'ennui chez les autres peuples au sein des délices dont il est privé dans le sien. Souvenez-vous de ce Spartiate gorgé des volup­tés à la Cour du grand Roi, à qui l'on reprochait de regretter la sauce noire. Ah! dit-il au satrape en soupirant; je connais tes plaisirs, mais tu ne connais pas les nôtres.

Il n'y a plus aujourd'hui de Français, d'Allemands, d'Espagnols, d'Anglais même, quoi qu'on en dise; il n'y a que des Européens. Tous ont les mêmes goûts, les mêmes passions, les mêmes mœurs, parce qu'aucun n'a reçu de for­me nationale par une institution particulière. Tous dans les mêmes circonstan­ces feront les mêmes choses; tous se diront désintéressés et seront fripons; tous parieront du bien public et ne penseront qu'à eux-mêmes; tous vanteront la médiocrité et voudront être des Crésus; ils n'ont d'ambition que pour le luxe, ils n'ont de passion que celle de l'or. Sûrs d'avoir avec lui tout ce qui les tente, tous se vendront au premier qui voudra les payer. Que leur importe à quel maître ils obéissent, de quel État ils suivent les lois? pourvu qu'ils trou­vent de l'argent à voler et des femmes à corrompre, ils sont partout dans leur pays. » Jean-Jacques Rousseau, Considérations sur le gouvernement de Pologne et sur sa réformation projetée.

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