mercredi 19 juin 2013

Commentaire sur un article à propos de l'argot

Excellente – je pèse mes mots – contribution rageuse de l'historien du langage Benjamin Bruel sur l'argot. Qu'est-ce que l'argot, si ce n'est la preuve manifeste d'une culture populaire autonome, détachée des institutions officielles et vécue concrètement par ceux qui l'inventent et la pratiquent ? Or, l'on peut observer, et sans trop s'avancer, qu'alors que la langue française « légitime » se dégrade – plus particulièrement au niveau des élites dominantes qui historiquement la perpétuaient et qui en sont désormais, sous la pression du globish commercial et de la langue des chiffres, les principaux destructeurs –, l'argot populaire perd de sa spontanéité, de son indépendance et de sa créativité.

Le fait que toute la bourgeoisie décadente, faite de médiacrates, d'artistes du système et de grands patrons, ait « légitimé » l'argot – qui se définissait par son illégitimité – en dit long. Les légions de rapeurs bling-bling présentés comme autant de modèles par les industries culturelles aux jeunes de la bourgeoisie transgressive, comme des masses miséreuses, sont une preuve manifeste de l'omnipotence de la culture de masse, ainsi que de l'artificialité de leur prétendu argot. J'ai presque envie de dire : l'argot ne sera pas télévisé, car il ne peut pas survivre à cette exposition sous peine de perdre son authenticité. Hélas, il est évident que les jeunesses tendent de plus en plus à adopter des expressions vues à la TV, de plus en plus anglicisées, plutôt qu'à les créer ou les innover.

Car l'argot, c'est enfin l'exemple type de l'inventivité populaire, de la créativité effective du peuple : non, l'argot ce n'est pas Céline, Bloy, Balzac ou Hugo. Ils n'ont fait « que » traduire en littérature leurs observations des pratiques concrètes d'innombrables anonymes, en y ajoutant leur touche personnelle, comme Marx le fit sur les plan des idées politiques en observant les pratiques du mouvement ouvrier tel qu'il se constituait entre les années 1800 et 1840 (et non en les sortant ex nihilo grâce à son formidable génie). Ne pas comprendre cela, c'est perpétuer l'idée que le nouveau, en définitive, ne provient que de la tête d'une société.

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