samedi 15 juin 2013

Détroit, ville de désillusions et d'espérance*

« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve », cette phrase d'Hölderlin n'a guère eu autant de sens qu'à Détroit, ville américaine qui résume à elle seule le passé, le présent et l'avenir possible de la civilisation capitaliste. S'y jouent sans doute des enjeux qui touchent l'Amérique, mais aussi au-delà l'Occident voire le Monde. Détroit, c'est tout le récit de l'industrialisation et du mythe américain, déroulé de A à Z, de ses moments de gloire à son déclin fulgurant, de ses luttes à ses capitulations.

Ville numéro un de l'industrie de l'automobile, elle a vu se dérouler sur son sol l'invasion de l'Industrie, la formation d'une classe ouvrière prolétarisée mais hautement syndiquée, les effets conséquents d'une telle prolétarisation – déracinement, dépendance croissante à l'usine/entreprise et à l'Etat, délocalisations locales, régionales, nationales puis internationales, etc. –, la montée en force des mouvements de droits civiques suivie de leur assimilation par le système (un maire Noir qui ne sera qu'un énième gestionnaire capitaliste de la ville), etc.

On y a vu des syndicats revendicatifs arracher de nombreux droits, puis se muer, sous le coup des manigances des géants de l'automobile et le déclin des industries (automatisation + concurrence à la baisse), accepter des compromis jusqu'à la compromission. On y voit désormais des banques profiter de la misère pour enfoncer lentement, à la manière d'un bourreau, la tête des services publics et donc des habitants les plus pauvres dans l'eau : pression pour rembourser les dettes des ménages privées et prêts usuriers à la ville faisant office de sabots. 


Pour autant, tout n'est pas morose. Sur les ruines du capitalisme fordiste, une économie de la drogue et du jeu a certes émergé grâce à l'emprise du capitalisme sur les imaginaires ET les investissements publics. Néanmoins, à côté de ces désastres apparaissent aussi des solutions populaires, locales et exemplaires venant directement des habitants concernés. Contre le mythe moderne d'une vie entièrement dévouée à la jouissance privée et individuelle, liée à l'essor du capitalisme industriel – l'entreprise capitaliste pour donner l'argent, voire le produit de consommation au travailleur aliéné et remplaçable ; l'Etat abstrait pour substituer une solidarité mécanique et individualiste aux solidarités organiques et collectives – se reconstruit une agriculture urbaine, autonome et solidaire.

Tout ceci permet de reconstruire une authentique vie de quartier, que les socialistes et hommes de gauche institutionnels ignoreront voire mépriseront dans leur habituelle idolâtrie de l'Etat, mais que les authentiques socialistes révolutionnaires (libertaires, populistes, républicains, etc.) se doivent d'observer. Ces formes de résistances peuvent indiquer le prélude à une revivification de la révolte, qui « s'appuie d'abord sur les réalités les plus concrètes, la profession, le village, où transparaissent l'être, le coeur vivant des choses et des hommes » (A.Camus, L'homme révolté).

Comme le dit le membre d'un de ces jardins communautaires : « Il ne sert à rien de dépenser son énergie à quémander auprès des pouvoirs publics qui n’ont plus de ressources. Il faut se prendre en main pour changer nos façons de vivre ».


* Note tirée de la lecture d'un excellent reportage de bastamag sur cette ville.

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