mardi 4 juin 2013

D.H. Lawrence, critique romantique de la société capitaliste moderne

D.H. Lawrence fait partie de ces romantiques qui, par romantisme, ont su faire preuve d'un esprit étonnement critique à l'égard du capitalisme, pris sous sa forme brute qu'était celle ayant suivi la révolution industrielle. On oublie trop souvent qu'à côté des traditions marxistes, anarchistes ou tout simplement modernes du socialisme, ont existé de nombreuses autres formes de contestation du système capitaliste. Celles-ci étaient bien souvent extrêmement pertinentes, et ce notamment en raison d'une émancipation radicale à l'égard du dogme moderne du Progrès, de l'idéologie du travail comme but en soi (Morris critiquait ainsi les socialistes qui pensaient que la réduction du temps de travail allait le rendre plus supportable, alors que « la seule vraie condition pour que le travail soit utile et procure du bonheur est, et doit être, le plaisir de l’effectuer » (« Lecture on Bellamy’s "Looking Backward" », 1889)), de l'individualisme libéral et de la dissolution des formes de vie communautaire locale. Parmi ceux-ci, l'on trouve un D.H. Lawrence, écrivain britannique connu pour ses nouvelles et ses romans, mais beaucoup moins pour ses poèmes. Voici donc quelques exemples de ce que pouvait donner, à l'époque, une contestation poétique de la société capitaliste, en VF et en VO lorsque celle-ci est disponible.

*          *          *

Modern Prayer (Prière Moderne)

« Almighty Mammon, make me rich!
Make me rich quickly with never a hitch
in my fine prosperity! Kick those in the ditch
who hinder me, Mammon, great son of a bitch!
»

« Tout-puissant Mammon, rends-moi riche!
Rends-moi riche, très vite et sans problème
dans ma belle prospérité! Et pousse dans le trou
Mammon, puissant fils de pute, ceux qui me gênent! » (1)

When wilt thou teach people ? (Quand apprendras-tu aux gens ?)

« Quand apprendras-tu aux gens,
dieu de justice, à se sauver eux-mêmes ?
Ils ont été sauvés si souvent
et vendus.

Ô Dieu de justice, n'envoie plus de sauveurs
au genre humain!

Quand un sauveur a sauvé un peuple
les hommes découvrent qu'ils ont été vendus à son père.
Ils disent : Nous sommes sauvés mais nous sommes affamés.
Il dit : D'autant plus tôt vous mangerez du gâteau imaginaire dans la maison de mon père.
Ils disent : Ne pouvons-nous avoir une miche de pain ordinaire?
Il dit : Non, vous devez aller au ciel et manger ce merveilleux
gâteau.

Ou Napoléon dit : Depuis que je vous ai sauvés des ci-devant,
vous m'appartenez, soyez prêts à mourir pour moi et à travailleur pour moi.
Et puis les Républicains disent : Vous êtes sauvés,
et donc vous êtes notre épargne, notre capital
avec lequel nous allons faire du business.

Ou Lénine dit : Vous êtes sauvés, mais sauvés en gros.
Vous n'êtes plus des hommes, c'est bourgeois;
vous êtes des "items" dans l'Etat des soviets,
Et chacun de vous aura sa ration,
mais c'est le soviet seul qui compte
mes "items" sont de peu d'importance,
puisque l'Etat les a tous sauvés.

Et ainsi va le salut des gens.
Dieu de justice, quand leur apprendras-tu à se sauver eux-mêmes? » (2) 

Dark Satanic Mills (Ténébreux moulins sataniques) (3)

« The dark, satanic mills of Blake 
how much more darker and more satanic they are now!


But oh, the streams that stream white-faced, in and out,
in and out when the hooter hoots, white-faced, with a dreadful gush
of multitudinous ignominy,
what shall we think of these?
They are millions to my one! 

They are millions to my one! But oh
what have they done to you, white-faced millions
mewed and mangled in the mills of man?
What have they done to you, what have they done to you,
what is this awful aspect of man? 
 
Oh Jesus, didn't you see, when you talked of service
this would be the result!
When you said: Retro me, Satanas!
this is what you gave him leave to do
behind your back!
 
And now, the iron has entered into the soul and the machine has entangled the brain, and got it fast, and steel has twisted the loins of man, electricity has exploded the heart and out of the lips of people jerk strange mechanical noises in place of speech.
 
What is man, that thou art no longer mindful of him?
and the son of man, that thou pitiest him not?
Are these no longer men, these millions, millions?
What are they then?
»
 
« Les ténébreux moulins sataniques de Blake
comme ils sont plus ténébreux et sataniques maintenant!
Mais, oh, ces coulées blêmes qui s'écoulent, entrent et sortent,
entre et sortent quand mugit la sirène, effroyable bouillonnement blême
de l'innombrable ignominie,
que faut-il en penser?
Ils sont des millions face à mon unité!
 
Ils sont des millions face à mon unité! Mais, oh,
que vous-a-ton fait, millions d'êtres blêmes,
emmurés et mutilés dans les moulins de l'homme?
Que vous a-t-on fait, que vous a-t-on fait,
quel est cet effroyable aspect de l'homme?
 
Oh Jésus, n'as-tu pas vu, en parlant de servir,
qu'il en résulterait cela!
Quand tu as dit: Retro me, Satanas!
voilà ce que tu lui as permis de faire
derrière ton dos!
 
Et maintenant, le fer a pénétré l'âme,
la machine a pris le cerveau dans ses rets, assuré son emprise,
l'acier a tordu les reins de l'homme, l'électricité lui a fait exploser le coeur
et des lèvres sortent, spasmodiques, d'étranges sons mécaniques en guise de langage.
 
Qu'est-ce que l'homme, pour que tu ne lui accordes plus ton attention?
et le fils de l'homme, pour que tu ne le prennes pas en pitié?
Ne sont-ils plus des hommes, ces millions et ces millions?
Mais alors, que sont-ils? » (4)

Things made by iron (Les choses faites de fer)

« Things made by iron and handled by steel
are born dead, they are shrouds, they soak life out of us.
Till after a long time, when they are old and have steeped in our life
they begin to be soothed and soothing: then we throw them away. »

« Traitées par l’acier, les choses faites de fer
Naissent mortes, elles sont linceuls, elles sucent notre vie,
Jusqu’à ce que, longtemps après, quand elles sont vieilles et
Se sont trempées dans notre vie
Elles commencent à s’apaiser, à s’apaiser ; et alors nous les jetons. » (5)

(1) Traduction tirée de ce site.
(2) Ibid.
(3) Il s'agit d'une référence au célèbre poème de William Blake, autre contestataire romantique, qui dénonçait par l'expression « satanic mills » l'industrialisation croissante de la société anglaise. En effet, à l'époque (début XIXe siècle), le terme « mill » désignait à la fois le moulin et la fabrique.
(4) Poèmes, Edition intégrale, D.H. Lawrence, Notes, préface et traduction de Sylvain Floc'h, éditions de l'Age de l'Homme, p.881.
(5) Traduction tirée de ce site.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire