dimanche 7 juillet 2013

Denis de Rougemont : « Ils ressentent la société comme foncièrement inamicale »

Denis de Rougemont est un auteur atypique, hétérodoxe, difficilement classable et donc, comme souvent dans ces cas-là, extrêmement intéressant. Découvert très récemment grâce au hasard de pérégrinations dans une librairie de livres d'occasion, il s'inscrit de manière assez surprenante dans la ligne de ce blog. Issu du courant personnaliste, courant fondé notamment par E.Mounier et qui tentait de trouver une troisième voie entre capitalisme libéral et au marxisme – il défendait entre autre la notion de « personne », opposée à celle d'individu en tant que ce dernier est abstrait, déraciné et atomisé, alors que ce premier n'existe qu'au sein d'un collectif, d'une communauté – Denis de Rougmont a produit une pensée particulièrement féconde et pertinente en regard de l'état de la société actuelle. Critique de l'Etat, partisan de l'autogestion locale, dénonçant la coupure entre la pensée et l'action et théoricien de la décroissance, il ne peut qu'intéresser toute conscience honnêtement révolutionnaire.

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« Aristote voulait que la Cité ait pour rayon la portée de la voix d'un citoyen criant sur l'agora. Mais l'homme ou la femme habitant un quartier de New York ou Paris, même disposant d'un émetteur sauvage, comment lui viendrait-il l'idée très saugrenue d'essayer de faire entendre sa voix dans l'énorme cacophonie de la cité embouteillée ? Comment veut-on qu'il soit encore un citoyen ? Qu'il ne se sente pas civiquement mutilé, socialement exilé ou exclu ? Et comment s'étonner, dès lors, des vagues de criminalité qui montent d'un peuple de déracinés, de ces enfants perdus dans la "foule solitaire" et qui ne retrouvent une communauté qu'au sein d'un gang ?

Dans les ensembles de quatre étages aux USA, la délinquance atteint 2% ; pour huit étages, c'est 8% ; pour seize étages, 15 %. La délinquance est donc proportionnelle à la hauteur des tours, càd au profit des promoteurs.

Plus grande la ville, plus grand le mécontentement chronique des habitants, et plus couteux leur entretien (1). Plus grande la ville, moindres deviennent les avantages de la taille, et bientôt ils seront négatifs. Au-delà de 300 000 habitants, une ville d'un de nos "grands" pays, pour un budget à tout le moins vingtuplé, et que d'ailleurs elle ne peut plus couvrir, n'offre rien de plus et bientôt beaucoup moins qu'une ville de 100 000 habitants en Suisse ou en Hollande, au point de vue culturel (universités, concerts, conférences théâtre) et quant aux utilités de la vie publique.

Les surprises de la diversité, la curiosité pour ce qu'on voit passer, la proximité des magasins et des lieux, la distraction, par exemple, font place à l'ennui, à la monotonie des foules, aux "grandes surfaces" sans rencontres , hors de la ville, aux cortèges de la haine sociale, de droite ou de gauche, prenant la place des fêtes populaires et de leur fonction libératrice.

Avec cela notre troisième question à Toynbee, à savoir si la ville mondiale serait souhaitable, a trouvé sa réponse.

Une société foncièrement inamicale

Mais laissons là l'impensable utopie d'une Terre sans paysages, dont tous les sites auraient été rongés par le béton. Parlons de ce qui est, que nous vivons déjà.

Lors d'un colloque de sociologues et d'urbanistes qui n'arrivaient pas à s'entendre sur ce que devrait être une ville moderne, je proposai cette définition de ce qu'elle est, dès qu'elle est trop grande : une machine à détruire la participation politique des citoyens.

Cette machine s'enclenche et fonctionne dès que sont dépassées certaines dimensions (territoriales et démographiques) que déterminent pour chaque époque donnée les techniques disponibles et l'aisance de l'usage.

On voit alors se reproduire le processus de dégradation du civisme dont les trop grandes cités hellénistiques ont fourni le modèle impressionnant : qu'on lise là-dessus Lewis Mumford, notamment sa Cité dans l'histoire, l'un des ouvrages majeurs de ce temps. Dès lors que l'agora ne peut plus contenir l'assemblée des hommes libres et responsables, les citadins prennent l'habitude de laisser les affaires publiques aux mains d'un petit nombre de politiciens et, finalement, d'un seul tyran.

Bientôt, ils ne sont plus acteurs mais simples spectateurs du jeu, partisans "passionnés de politique", peut-être – mais comme on est "sportif" de nos jours quand on suit les grands matches à la TV – et plus généralement indifférents. Cité trop vaste, pouvoir trop lointain. Cette société échappe aux prises des sens et de l'intelligence de l'homme moyen. Et puisqu'elle n'est plus son affaire, alors chacun pour soi et le tyran pour tous. Dissolution de la communauté qui ne condamne ou n'oriente plus aucune conduite. Dissolution de toute commune mesure (2) et règne bientôt arrogant, de l'arbitraire, de l'antisocial sans scrupules.

"Tant que tu vis, ne dis jamais : tel sort ne sera jamais le mien !" conseille un personnage de Ménandre en cette époque alexandrine. "N'importe quoi" est possible à chacun, pour n'importe quel prix, pour peu qu'on réussisse. La devise de Ménandre sera celle des généraux successeurs d'Alexandre, et dans notre ère, d'un Bonaparte, aujourd'hui, des aventuriers de la finance, des armements ou de la drogue. Autour d'eux, le nihilisme étend ses terrains vagues, ses décharges fumantes, dans la Cité démesurée que la Technique nous permet d'agrandir littéralement sans fins, au-delà de tout désir des habitants actuels et surtout futurs... Tout se passe en dehors d'eux, contre eux bientôt ! Cette société leur est étrangère, inconnue, sauf en cela qu'ils la ressentent comme foncièrement inamicale  : la méfiance règne. Ils ne peuvent plus rien sur son évolution, donc ne lui doivent plus rien, lui donnent le moins possible (les impôts) mais en attendent toutes sortes d'avantages qu'ils appellent droits et, par suite, revendiquent. Tout est donc devenu faux dans le rapport civique.

Il ne pouvait survivre à l'oblitération de son environnement urbain. Longues artères uniformes, sillonnées de poids lourds, et qui démoralisent l'accidentel piéton. Rues commerçantes embouteillées six à huit heures par jour par le flux ralenti des voitures qui transportent des solitaires ou des couples exaspérés. Places centrales transformées en parkings... Or c'était là que se formait l'opinion, sur l'agora, sur le forum, sur la place communale, au café, dans le commerce des idées, au hasard des rencontres et dans l'excitation des fêtes civiles et religieuses.

Sentiment d'impuissance civique, non-participation, isolement dans la foule et massification, anesthésie ou refoulement de la sensibilité aux formes et aux sons, dépressions, érotisme énervé, délinquance et violence éclatant dans la rue comme un long cri de révolte contre les frustrations de toute nature que symbolisent les embouteillages – tous ces phénomènes bien connus, relèvent d'une même cause immédiate, qui est la croissance urbaine sauvage : aucun système d'inter-régulation n'existe plus entre dimensions, densité, structures sociales, fins politiques et formes architectoniques. L'impératif de rentabilité a remplacé l'impératif catégorique de Kant. Et tout converge vers le bas, tout ruisselle de toutes parts vers la même crise. La désintégration de la société – sa dis-sociation littérale – procède de son expansion même.

(1) 54% de l'essence consommée aujourd'hui aux Etats-Unis est consacrée aux aller et retour des banlieusards (L'Express, 17 mars 1974). Plus la ville est grande, puls ses habitants maudissent la circulation... (85% des habitants de Toulouse, 47% de ceux de Brest). L'indice de désagrément atteint les mêmes proportions en ce qui concerne le bruit (82% des habitants de Marseille, 41% de ceux de Lens, etc.). (L'Express, 13 oct. 1974.). 

(2) Sur le concept de commune mesure, voir mon livre Penser avec les mains, 1re partie, publié en 1936, réédité en 1972, Gallimard "Idées", Paris. »

L'avenir est notre affaire, éditions Stock, 1977, pp.25-28.

3 commentaires:

  1. Intéressant. Mais alors quelle est la bonne mesure ?

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  2. Passionnant. J'aime beaucoup votre blog. Si vous comptez fermer un jour, merci de prévenir pour nous permettre de sauvegarder toutes ces trouvailles passionnantes.

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    1. Merci. Ne vous inquiétez pas, je ne le fermerai pas.

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