mardi 2 juillet 2013

Remarques à propos d'un article de Lordon sur Michéa*

1) Le passage sur le Progrès est d'un niveau particulièrement bas. La critique du Progrès et la remise en valeur de la tradition n'impliquent pas une forme d'inversion qui ne serait finalement que l'« envers d'une même pièce ». On a pu le voir chez quelqu'un comme Spengler qui faisait de l'histoire un lent déclin allant du meilleur vers le pire, mais ce n'est en rien la pensée de Michéa, qui ne fait que reprendre de nombreux penseurs cherchant à valoriser la Tradition de manière émancipatrice (Lasch ou Leroux par exemple). Soit Lordon n'a pas beaucoup réfléchi à la question du progressisme, soit il n'a pas bien lu Michéa, l'un dans l'autre, il est faible sur ce point. Le Progrès est aussi critiqué en tant que dogme de l'illimitation, ce qui n'apparaît nulle part sous la plume de Lordon alors que la décroissance est l'un des sujets principaux de Michéa. Enfin, le passage qui critique les propos sur les progressistes ne voulant pas admettre que « c'était mieux avant » est de mauvaise foi : outre le caractère pamphlétaire des ouvrages de Michéa (qui implique des généralisations logiques), il oublie que cela fait surtout référence à ce phénomène social qui consiste à délégitimer d'avance toute idée que « c'était mieux avant », au sens général (et non en référence à quelques points particuliers). Chose qui, tant dans les milieux intellos que dans les discussions quotidiennes entre personnes éduquées, appelle en règle générale des remarques du style « on a toujours dit ça avant aussi », « ça me rappelle ma grand-mère », « heures-les-plus-sombres », etc.

2) La critique de Lordon de la common decency n'est pas dénuée de tout fondement, loin s'en faut. Il s'agit en effet d'un concept vague et propice à toutes les manipulations. Cependant, premièrement, il est vague en partie pour des raisons de pratique : afin d'être adaptable aux diverses situations sociales, culturelles, etc. C'est-à-dire afin d'empêcher l'erreur majeure des intellectualistes de toujours, qui consiste à élaborer une théorie précise et totalisante sur son bureau, à l'écart de la société, pour ensuite revenir dans le corps social et lui appliquer ces théories quitte à l'y faire entrer de force (délire typiquement platonicien). Deuxièmement, Orwell, et à sa suite Michéa, tentent néanmoins de le préciser, et ne rechignent pas à rappeler les origines antiques et chrétiennes de ce que la common decency signifie. La common decency a des liens avec l'idée de don, de partage, d'altruisme, etc. Je pense que ceci est assez souvent répétée du moins chez ce dernier. Troisièmement, il ne me semble pas avoir lu Michéa dire quoi que ce soit à propos d'une essence populaire, au contraire il s'en défend en permanence sachant que tout le monde lui ressort cet argument bateau. Il le dit à de nombreuses reprises : ceci est lié à des situations précises, sociales notamment (position dans la hiérarchie sociale), et dans d'autres situations « le peuple » est évidemment capable du pire (le plébiscite de tyrans, la mort de Socrate, etc.). Le refus de parvenir que reprenaient les anarcho-syndicalistes est lié à cette idée de morale décente, qui est effectivement battue en brèche à la fois par les « néolibéraux » et les « hommes de gauche » généralement partisans d'une forme « d'ascenseur social ».

3) Il y aurait toute une critique à faire de la sociologie bourdivine (et notamment l'imaginaire utilitariste qui le soustend) que reprend Lordon (parfois dans des termes qui semblent justement justifier la vision de l'ascenseur social précité, au nom de l'émancipation individuelle – il critique ainsi le « mensonge libéral » et non les prémisses de ce mensonge qu'il semble partager). Je n'ai ni le temps ni les connaissances pour le faire hélas.

Néanmoins, il est évident que c'est entre autre ce qui le pousse à délégitimer d'un revers de main toute l'argumentation de Michéa (qu'il n'est pas le seul à mettre en avant soit dit en passant) concernant la décence ordinaire. P.10 il effectue un long laïus sur les raisons de l'autolimitation spontanée des classes populaires (avec lesquelles l'on pourrait être d'accord assez aisément), pour en conclure NON PAS qu'il faille remettre en question le mode de fonctionnement de la société moderne, en apprenant des sociétés traditionnelles (sans pour autant les imiter) comme incitaient à le faire des Lewis Mumford ou des Louis Dumont, mais bien au contraire tenter d'accomplir les promesses complètement irréalisables et hubristiques de la modernité ! Et ce parce que ces limites seraient uniquement liées à un statut de « dominé » violenté ou de membres d'une société traditionnelle !

Exit la complexité, on retourne au bon vieux schéma binaire : dominé/dominant, tradi/moderne. Si les ouvriers du 19e siècle étaient si partageux et révolutionnaires, cela ne pouvait être uniquement en raison de la violence symbolique du patronat industrieux n'est-ce pas ? Et puis les révoltes communautaires des Luddites, des Cannuts, et d'un nombre incalculable de villageois avant la révolution française, ne furent-elles pas uniquement des réactions liées à un statut figé par la tradition ? Sous couvert de rationalisation du monde, Lordon ne fait qu'en revenir à une anthropologie cynique et déterministe. Ses proclamations spinozistes pour justifier une prétendue « sobriété clinique » ne servent qu'à masquer un profond assèchement intellectualiste, qui se veut scientifique parce qu'il occulte la part humaine – donc passionnelle, vitaliste – des choses. En grossissant les traits, on tend à retrouver chez Lordon cette vision démoralisante de la déconstruction si prisée dans pas mal de milieux de gauche : le désintérêt est toujours intéressé, la morale populaire n'est en fait que « la nécessité faite vertu » (un peu comme auparavant l'on parlait de la « morale petite-bourgeoise » des ouvriers), etc.

4) Brève remarque : si l'homme est par nature un animal social, il n'y a rien de bizarre ou de farfelu à parler d'appartenance naturelle.

5) Le passage sur l'atomisation me rappelle les effusions lyriques d'un Maffesoli à propos de la splendide postmodernité, faite de « réseaux », de « tribus », de regroupement spontanés, éphémères et grégaires, et autres balivernes qui ne montrent en effet qu'une chose : nous sommes loin de vivre une époque individualiste. Si en effet l'homme est social, il est normal de le voir chercher des solutions aux désastres de l'atomisation libérale. Cependant, les nouvelles technologies ayant fait leur irruption dans notre monde, les penchants autocentrés de l'individualisme libéral ont été prolongés, renforcés à un point inimaginable par ces prothèses sociales. Il faut écouter à ce sujet l'excellent Cédric Biagini. Certes, la nature humaine produit de la sociabilité, mais comment ? Ne voit-on pas aujourd'hui que celle-ci se passe de plus en plus par écrans interposés ? Ne vivons-nous pas dans des métropoles toujours plus grandes, toujours plus bondées, et toujours plus solitaires ? Quid de la solitude de masse ? Quid de la « modernité liquide » ? Faut-il se réjouir de la TV parce qu'elle affecte les masses et permet au passage des « sujets de conversation » – artificiellement programmés par les industries culturelles, que ne mentionne nulle part Lordon – ?

6) La conclusion de Lordon en dit long sur sa vision du monde. Comme économiste, je ne dis rien, il est des plus intéressants. Mais cela s'arrête là. Et il est limité à cause de cela. Ce n'est pas un radical, et il est dès lors compréhensible de le voir buter sur la pensée michéiste, qui est une pensée révolutionnaire – là où la sienne se cantonne à une social-démocratie radicalisée pour l'occasion. Il suffit de voir les solutions qu'il propose à la crise actuelle : des solutions purement et simplement économistes ! Abolition de la bourse, limitation des salaires, etc. Et dans cette bonne vieille logique marxiste du mépris envers les autres formes de socialisme, toute idée qui s'échappe de ce carcan est implicitement rejetée du côté du « réenchantement » – comme on parlait autrefois de « socialisme utopique » !

A ce sujet, voir les travaux de Sayre et Löwy à propos du romantisme révolutionnaire, remettant justement en valeur les pensées critiques du capitalisme basées sur une forme de romantisme (auquel n'était d'ailleurs pas insensible un Marx). Celles-ci avaient généralement en commun une forme de respect, critique ou idéalisateur, du passé (bien souvent le Moyen-Âge), ainsi qu'une critique communautarienne de la dissolution des liens sociaux. La crise actuelle est une crise de civilisation, croire qu'on y répondra à l'aide d'une resucée vaguement écologiste des 30 glorieuses, c'est évidemment ne pas vouloir aller jusqu'à la racine des choses. Pour ce faire, il faudrait en effet repenser l'idée de communauté – dans une perspective anti-étatiste qui n'est, en réalité, que la seule possible pour toute forme de communauté authentique, de koinonia –, prélude à une forme d'autogestion démocratique seule à même de résoudre l'épineuse question des limites sans tomber dans les travers du traditionalisme ou du libéralisme-libertaire (cf. Denis de Rougemont, cf. aussi Castoriadis à propos de l'autolimitation). Il ne le fait pas, comme il ne réfléchit nulle part à propos du consumérisme, de la croissance, du salariat ou du phénomène industriel (critiqué notamment par les auteurs de l'Encyclopédie des Nuisances).

Il y a sans doute un lien entre son étatisme et son absence de critique radicale : s'il se voulait radical, il lui faudrait alors adopter une critique plus « artiste », plus « moraliste » aussi, en somme anthropologique de la société actuelle, et en appeler à des remèdes qui ne seraient pas de l'ordre de mesures prises par un Etat abstrait commandé par des éminences grises dans leur bureau. Pour moi, Lordon tombe sous bien des aspects dans la critique anti-intellectualiste des syndicalistes révolutionnaires (Sorel notamment). Au lieu d'en appeler à la responsabilité des gens eux-mêmes, il résume son programme politique à des mesures prises par le haut. Lordon est un socialiste d'Etat, ce n'est pas un révolutionnaire, là est le noeud du problème.

* Publié dans la Revue des Livres de juillet-aout 2013.

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