mercredi 28 août 2013

Nietzsche sur l'utilité et les inconvénients de l'histoire pout la vie

 Un texte de Nietzsche à lire absolument : De l'utilité et des inconvénients de l'histoire pour la vie, ou Considérations inactuelles II. Dans le plus pur style nietzschéen de la dynamite et du marteau, Nietzsche y rabroue avec un malin plaisir toute l'immonde « culture » moderne, dont la principale utilité est de freiner les ardeurs vitales au profit d'une passivité d'encyclopédiste ambulant : l'homme a besoin de l'histoire, mais trop d'histoire conduit à la mort, à l'oisiveté toute pédante du vieillard prétendument sage.

L'histoire que vilipende ici l'auteur est celle des philistins de la culture, l'histoire de ceux qui ne la font pas et se contentent de pure connaissance pédante ; en somme, l'histoire des savants, dont est follement éprise toute la société « cultivée ». Accorder trop d'importance à l'histoire, vouloir en faire une science et ainsi figer la liberté chaotique des actes de l'homme dans une linéarité qui n'est que pure construction de l'esprit, tout ceci mène au retrait dans l'immobilisme, l'absence de vigueur, la faiblesse et la médiocrité. Il faut une certaine dose d'ignorance, une dose de conviction, une faculté d'arrondir les angles du passé, et une envie d'y retrouver des modèles pour réaliser la grandeur et fonder une morale, une religion ou une civilisation.

Comment ne pas constater les ravages contemporains de cette prétendue culture ? La massification des connaissances a-t-elle conduit à une augmentation de liberté, à une émancipation collective des individus ? La réponse est claire : non. Tout simplement parce que, comme l'avait compris Nietzsche, la création et l'activité ne sont pas les faits des doctes et savantissimes érudits dont le dos ploie sous l'immensité de leur culture, mais bien de la vie elle-même, que viennent assécher les abstractions et la vulgarité scientiste. Son point de vue d'aristocrate ne doit pas aveugler à la pertinence de ses propos d'un point de vue socialiste. Rien de bien commun, en effet, entre l'ouvrier insurgé du XIXe siècle et l'étudiant précaire bardé de livres et de diplômes du XXIe : l'un connaissait alors l'héroïsme des barricades et la vitalité du gueux enraciné, l'autre, réfugié dans l'individualisme de l'idiot-savant et incapable d'accorder de l'importance à un idéal, se comporte en bourgeois sans les moyens.

Aujourd'hui, les connaissances ne servent plus qu'à alimenter les oiseuses discussions tendues vers l'infini, à chicaner sur la révolution que l'on espère faire derrière un ordinateur la pogne sur l'entre-jambe, et à perpétuer la dictature du bureau et de la chaise renommée « secteur tertiaire ». Le mépris du passé et des ancêtres qui en découle vient masquer le profond esprit de vieillesse de la génération actuelle, résignée dans une ironie sur elle-même et un cynisme typiques de l'homme passif. Les Grecs VIVAIENT leur philosophie, les Modernes philosophent sur la vie, là est toute la différence. Ainsi, nous devons à cette prodigieuse nouveauté l'invention de l'art inutile, de l'art pour l'art, comme de la connaissance pour la connaissance, et donc de l'histoire pour l'histoire. Ainsi le Moderne s'en va, muséifiant tout l'univers jusqu'à ce qu'il ne consiste plus qu'en une immense toile d'araignée poussiéreuse, poussiéreuse comme la mort...



*     *     *

« IV.

Voilà les services que les études historiques peuvent rendre à la vie. Chaque homme, chaque peuple, selon ses fins, ses forces et ses nécessités, a besoin d’une certaine connaissance du passé, tantôt sous forme d’histoire monumentale, tantôt sous forme d’histoire antiquaire, tantôt sous forme d’histoire critique, mais non point comme en aurait besoin une troupe de purs penseurs qui ne fait que regarder la vie, non comme des individus avides de savoir et que seul le savoir peut satisfaire, pour qui l’augmentation de la connaissance est le but même de tous les efforts, mais toujours en vue de la vie, par conséquent aussi sous la domination, sous la conduite suprême de cette vie même. C’est là le rapport naturel d’une époque, d’une civilisation, d’un peuple avec l’histoire, — rapport provoqué par la faim, régularisé par la mesure des besoins, contenu par la force plastique inhérente. La connaissance du passé, dans tous les temps, n’est souhaitable que lorsqu’elle est au service du passé et du présent, et non point quand elle affaiblit le présent, quand elle déracine les germes vivaces de l’avenir. Tout cela est simple, simple comme la vérité, et celui-là même en est persuadé qui n’a pas besoin qu’on lui en fasse la démonstration historique.

Qu’on nous permette de jeter un coup d’œil rapide sur notre temps ! Nous sommes effrayés, nous reculons. Qu’est devenue toute la clarté, tout le naturel, toute la pureté dans ce rapport entre la vie et l’histoire ? Le problème s’agite maintenant à nos yeux dans tout son désordre, son exagération, son trouble. La faute en est-elle à nous, les contemplateurs ? Ou bien la constellation de la vie et de l’histoire s’est-elle véritablement transformée, par le fait qu’un astre puissant et ennemi s’est introduit dans cette constellation ? Que d’autres montrent que nous avons mal vu, nous voulons dire ce que nous croyons voir. En effet, un astre nouveau s’est introduit. La constellation s’est véritablement transformée, et cela par la science, par la prétention de faire de l’histoire une science. Dès lors ce n’est plus seulement la vie qui domine et qui dompte la connaissance et le passé. Toutes les bornes sont arrachées et tout ce qui a existé autrefois se précipite sur l’homme. Les perspectives se déplacent jusque dans la nuit des temps, jusqu’à l’infini, aussi loin qu’il y eut un devenir. Nulle génération ne vit encore un pareil spectacle, spectacle impossible à dominer du regard, comme celui que montre aujourd’hui la science du devenir universel : l’histoire. Il est vrai qu’elle le montre avec la dangereuse audace de sa devise : fiat veritas, pereat vita.

Imaginons maintenant le phénomène intellectuel qui naît de la sorte dans l’âme de l’homme moderne. La connaissance historique jaillit, toujours à nouveau, de sources inépuisables ; les choses étrangères et disparates se pressent les unes à côté des autres ; la mémoire ouvre toutes ses portes et n’est pourtant pas assez ouverte ; la nature fait un effort extrême pour recevoir ces hôtes étrangers, pour les coordonner et les honorer ; mais eux-mêmes sont en lutte les uns avec les autres, et il paraît nécessaire de les dompter et de les dominer tous, pour ne pas périr dans la lutte à laquelle ils se livrent. L’habitude d’un train de maison aussi désordonné, agité à ce point et sans cesse en lutte, devient peu à peu une seconde nature, bien qu’il soit indiscutable que cette seconde nature est beaucoup plus faible, beaucoup plus inquiète et malsaine de part en part que la première. L’homme moderne, en fin de compte, traîne avec lui une énorme masse de cailloux, les cailloux de l’indigeste savoir qui, à l’occasion, font entendre dans son ventre un bruit sourd, comme il est dit dans la fable. Ce bruit laisse deviner la qualité la plus originale de l’homme moderne : c’est une singulière antinomie entre un être intime à quoi ne correspond pas un être extérieur, et vice versa. Cette antinomie, les peuples anciens ne la connaissaient pas.

Le savoir, absorbé immodérément et sans qu’on y soit poussé par la faim, absorbé même à l’encontre du besoin, n’agit plus dès lors comme motif transformateur, poussant à l’extérieur, mais demeure caché dans une sorte de monde intérieur, chaotique, qu’avec une singulière fierté, l’homme moderne appelle l’ « intimité » qui lui est particulière. Il vous arrive alors parfois de dire que l’on possède bien le sujet, mais que c’est seulement la forme qui fait défaut. Mais, pour tout ce qui est vivant, c’est là une opposition incongrue. Notre culture moderne n’est pas une chose vivante parce que, sans cette opposition, elle est inconcevable. Ce qui équivaut à dire qu’elle n’est point du tout une véritable culture, mais seulement une sorte de connaissance de la culture ; elle s’en tient à l’idée de la culture, au sentiment de la culture, sans qu’il y ait la conviction de la culture. Par contre, ce qui apparaît véritablement comme motif, ce qui, sous forme d’action, se manifeste visiblement au-dehors, ne signifie souvent pas beaucoup plus qu’une convention quelconque, une piteuse imitation, une vulgaire grimace. L’être intime éprouve peut-être alors cette sensation du serpent qui a dévoré des lapins entiers et qui, s’étalant au soleil avec tranquillité, évite tous les mouvements qui ne sont pas d’une nécessité absolue. Le processus intérieur devient dès lors la chose elle-même, la « culture » proprement dite. Tous ceux qui passent à côté ne souhaitent qu’une seule chose, c’est qu’une pareille culture ne périsse pas d’une indigestion. Qu’on imagine par exemple un Grec apercevant cette façon de culture, il se rendrait compte que pour les hommes modernes « cultivé » et « culture historique » semblent ne faire qu’un et qu’il n’y aurait entre eux que la différence créée par le nombre de mots. S’il s’avisait alors d’exprimer sa pensée, à savoir que quelqu’un peut être cultivé et manquer totalement de culture historique, on croirait avoir mal entendu et l’on secouerait la tête.

Ce petit peuple connu qui appartenait à un passé point trop éloigné de nous — je veux parler des Grecs — a su se conserver âprement, dans sa période de la plus grande force, un sens non historique. Si, par l’effet d’une baguette magique, un homme actuel revenait à cette époque, il est probable qu’il trouverait les Grecs très « incultes » ; par quoi, il est vrai, se révélerait, à la risée générale, le secret si bien gardé de la culture moderne. Car, par nous-mêmes, nous autres modernes, nous ne possédons rien du tout. Ce n’est qu’en nous remplissant à l’excès des époques étrangères, de mœurs, d’arts, de philosophies, de religions, de connaissances qui ne sont pas les nôtres, que nous devenons quelque chose qui mérite l’attention, c’est-à-dire des encyclopédies ambulantes, car c’est ainsi que nous apostropherait peut-être un vieil Hellène échoué dans notre temps.
(...)

V.


Cette sursaturation d’une époque par l’histoire sera hostile à la vie et lui sera dangereuse, de cinq manières. L’excès des études historiques engendre le contraste analysé plus haut entre l’être intime et le monde extérieur, et affaiblit ainsi la personnalité. L’excès des études historiques fait naître dans une époque l’illusion qu’elle possède cette vertu la plus rare, la justice, plus que toute autre époque. L’excès des études historiques trouble les instincts du peuple et empêche l’individu aussi bien que la totalité d’atteindre la maturité. L’excès des études historiques implante la croyance toujours nuisible à la caducité de l’espèce humaine, l’idée que nous sommes des êtres tardifs, des épigones. L’excès des études historiques développe dans une époque un état d’esprit dangereux, le scepticisme, et cet état d’esprit plus dangereux encore, le cynisme ; et ainsi l’époque s’achemine toujours plus vers une pratique sage et égoïste qui finit par paralyser la force vitale et la détruire.

Revenons cependant à notre première affirmation : l’homme moderne souffre d’un affaiblissement de sa personnalité. De même que le Romain de l’époque impériale devint anti-romain, en regard de l’univers qui était à son service, de même qu’il se perdit dans le flot envahissant des choses étrangères, dégénérant au milieu d’un carnaval cosmopolite de divinités, de mœurs et d’arts, de même il en adviendra de l’homme moderne qui, par ses maîtres dans l’art de l’histoire, se fait offrir sans cesse le spectacle d’une Exposition universelle. Il est devenu le spectateur jouissant et errant, transporté dans des conditions que de grandes guerres ou de grandes révolutions sauraient à peine changer durant un instant. Une guerre n’est pas terminée que déjà elle est transformée en papier imprimé, multipliée à cent mille exemplaires, et présentée comme nouveau stimulant au gosier fatigué de l’homme avide d’histoire. Il paraît presque impossible qu’une note pleine et forte puisse être produite, lors même que l’on ferait jouer toutes les cordes, car aussitôt les sons s’altèrent, pour prendre une fluidité historique, un accent tendre et sans force. Si je voulais m’exprimer au point de vue moral, je dirais que vous ne réussissez plus à fixer le sublime, vos actions sont des coups brusques, elles n’ont pas le roulement du tonnerre. Accomplissez ce qu’il y a de plus grand et de plus sublime, vos actions disparaîtront sans laisser de trace. Car l’art s’enfuit quand les actes s’abritent sans trêve sous la tente des études historiques. Celui qui veut comprendre, calculer, interpréter au moment où son émotion devrait saisir l’incompréhensible comme quelque chose de sublime, celui-là sera peut-être appelé raisonnable, mais seulement au sens où Schiller parle de la raison des gens raisonnables. Il ne voit pas certaines choses que l’enfant est capable de voir, il n’entend pas certaines choses que l’enfant est capable d’entendre. Et ces choses sont précisément les plus importantes. Parce qu’il ne les comprend pas, son entendement est plus enfantin que celui de l’enfant et plus niais que la niaiserie même — malgré tous les plis de la ruse que prend son visage parcheminé et l’habileté de virtuose que ses doigts possèdent à démêler ce qu’il y a de plus enchevêtré. Cela vient de ce qu’il a détruit et perdu son instinct. Dès lors il ne peut plus se confier à cet « animal divin » et lâcher la bride quand son intelligence chavire et que la route traverse le désert. C’est ainsi que l’individu devient incertain et hésitant et ne peut plus avoir foi en son jugement. Il s’affaisse sur lui-même, il se plie sur son être intime, c’est-à-dire qu’il se plaît à contempler le chaos accumulé de tout ce qu’il a appris et qui ne saurait agir au-dehors, de l’instruction qui ne saurait devenir de la vie. Si l’on s’en tient à l’extérieur, on s’aperçoit que la suppression des instincts par les études historiques a fait des hommes des abstractions pures et des ombres. Personne n’ose plus mettre sa propre individualité en avant, il prend le masque de l’homme cultivé, du savant, du poète, du politicien. Si l’on s’avise d’attaquer de pareils hommes, avec l’illusion qu’ils prennent les choses au sérieux et qu’il ne s’agit pas pour eux d’un jeu de marionnettes — attendu qu’ils font tous parade de sérieux — on s’aperçoit, au bout d’un moment, qu’on n’a plus entre les mains que des loques et des chiffons bariolés. C’est pourquoi il ne faut plus se laisser tromper, et leur enjoindre d’enlever leur déguisement ou d’être véritablement ce qu’ils paraissent être. L’homme d’esprit sérieux ne doit pas être forcé de faire le Don Quichotte, car il a mieux à faire que de se battre avec ces prétendues réalités. En tous les cas, chaque fois qu’il aperçoit le masque il doit jeter un coup d’œil perçant et crier gare. Qu’il arrache donc le masque ! Chose singulière ! On pourrait croire que l’histoire devrait encourager avant tout les hommes à être sincères, ne fût-ce même que d’une folie sincère. Et toujours il en a été ainsi, sauf actuellement ! La culture historique et le vêtement bourgeois règnent en même temps. Alors qu’il n’a jamais été parlé, avec autant d’assurance, de la « personnalité libre », on s’aperçoit à peine qu’il y a des personnalités et encore moins des personnalités libres, car partout on ne voit que des hommes universels craintivement masqués. L’individu s’est retiré dans l’intimité de l’être ; à l’extérieur on n’en aperçoit plus rien. Ce qui permet de douter qu’il puisse y avoir des causes sans effets. Ou bien, pour la garde du grand harem universel de l’histoire, une génération d’eunuques serait-elle nécessaire ? Il est vrai qu’à ceux-là le visage de l’objectivité pure siérait à merveille. On pourrait presque croire qu’il existe une tâche qui consiste à garder l’histoire, afin que rien n’en pénètre au-dehors que précisément des histoires, mais, à aucun prix, des événements, une tâche qui consiste à empêcher que, par l’histoire, les personnalités deviennent « libres », c’est-à-dire véridiques envers elles-mêmes, véridiques à l’égard des autres, en parole et en action. Grâce à cette véracité seulement la peine, la misère intérieure de l’homme moderne viendront au jour, et, en lieu et place de cette convention et de cette mascarade craintives et honteuses, pourront venir les véritables auxiliaires, l’art et la religion, qui, d’un commun accord, implanteront une culture correspondant à des besoins véritables, non point pareille à l’instruction générale actuelle, laquelle enseigne seulement à se mentir à soi-même au sujet de ces besoins et qui par là devient un véritable mensonge ambulant.

À une époque qui souffre des excès de l’instruction générale, dans quelle situation monstrueuse, artificielle et en tous les cas indigne d’elle-même, se trouve la plus véridique de toutes les sciences, cette divinité honnête et nue, la philosophie ! Dans un pareil monde d’uniformité extérieure et forcée, elle reste le monologue savant du promeneur solitaire, proie du hasard chez l’individu, secret de cabinet ou bavardage puéril entre enfants et vieillards académiques. Personne n’ose réaliser par lui-même la loi de la philosophie, personne ne vit en philosophe, avec cette simple fidélité virile qui forçait un homme de l’antiquité, où qu’il fût, quoi qu’il fit, à se comporter en stoïcien, dès qu’il avait une fois juré fidélité à la Stoa. Toute philosophie moderne est politique ou policière, elle est réduite à une apparence savante par les gouvernements, les églises, les mœurs et les lâchetés des hommes. On s’en tient à un soupir de regret et à la connaissance du passé.

La philosophie, dans les limites de la culture historique, est dépourvue de droits, si elle veut être plus qu’un savoir, retenue par l’être intime, sans action au-dehors. Si, d’une façon générale, l’homme moderne était seulement courageux et décidé, s’il n’était pas lui-même un être intérieur plein d’inimitiés et d’antinomies, il proscrirait la philosophie, il se contenterait de voiler pudiquement sa nudité. À vrai dire, on pense, on écrit, on imprime, on parle, on enseigne philosophiquement, — jusque-là tout est à peu près permis. Mais il en est autrement en action, dans ce que l’on appelle la vie réelle. Là une seule chose est permise et tout le reste est simplement impossible : ainsi le veut la culture historique. Ceux-là sont-ils encore des hommes ? se demandera-t-on alors, ou peut-être simplement des machines à penser, à écrire, à parler ? »

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