dimanche 1 septembre 2013

Quand le peuple fait preuve de sagesse

« Quant à la sagesse et à la constance, 
je dis qu'un peuple est plus sage, plus 
constant et plus avisé qu'un prince. »  
Nicolas Machiavel

Il est souvent fait mention dans les sphères autorisées, afin de justifier le pouvoir des hommes « compétents », de l'incapacité évidente du peuple à raisonner correctement et à faire preuve de jugements justes. Telle personne rappellera Socrate s'il a un peu de culture classique, telle autre se fera un malin plaisir d'énumérer les vices intrinsèques de « la masse » : ivrognerie, désintérêt pour les choses sérieuses, misogynie atavique, esprit malléable au gré des bateleurs et de ses pulsions (« si l'on avait fait confiance au peuple, l'on n'aurait pas aboli la peine de mort » diront les gens de bien), incapacité à reconnaitre l'expertise, bellicisme et tant d'autres joyeusetés dont ferait preuve le vulgum pecus. Pourtant, si l'on fait un peu plus attention à l'histoire et aux rares moments où la majorité eut en quelque sorte son mot à dire, et même plus : se chargea de l'appliquer elle-même, l'on remarque plusieurs choses qui passent bien souvent au-dessus des esprits éclairés.

Quelques exemples des vils instincts du peuple

Prenons par exemple la révolution russe de 1917 – celle de février et non le coup d'Etat bolchévique d'octobre. Authentique mobilisation populaire faite par des ouvriers, des marins ou des soldats, ses conquêtes, aussi diverses que nombreuses, furent entre autre de l'ordre de « l'abolition de la peine de mort [nous soulignons], la journée de huit heures de travail, la liberté d'association, de réunion et de la presse, le suffrage universel, la déclaration des droits du soldat, l'instauration des soviets, des comités de fabrique et d'usine, les libres élections de l'Assemblée constituante, etc. » (1). Les mots d'ordres majoritaires en ce temps étaient : du pain, la paix et la liberté. Nous sommes bien éloignés des clichés aristocratiques d'une masse folle et sotte, irritée et irascible, ayant la conscience d'un enfant en bas âge...

Continuons : sous la Commune de Paris, faite par des artisans et des ouvriers, les rares exécutions furent prises en réaction aux boucheries perpétrées par les Versaillais alliés aux ennemis extérieurs ; l'on instaura bien vite la liberté d'expression, de presse, les élections libres, des mesures sociales et la séparation des Eglises et de l'Etat eut lieu une trentaine d'années avant que les bourgeois de la IIIe République décidassent d'en faire autant. Dans un contexte de patriarcat authentique, les femmes n'hésitaient pas à haranguer la population et à se battre aux côtés des hommes sur les barricades ! Ce schéma typique des révolutions modernes s'est perpétué jusqu'à très récemment : ainsi de la révolution hongroise des conseils en 1956 qui « exigeait l’auto-gestion des entreprises, l’abolition des normes de travail, la réduction drastique des inégalités de revenus, la haute-main sur les aspects généraux de la planification, le contrôle de la composition du gouvernement, et une nouvelle orientation de la politique étrangère » (2), en totale contradiction avec la nouvelle aristocratie soviétique, qui ne put que stopper cette insurrection populaire à l'aide d'une répression brutale et aveugle – dans la droite lignée du gouvernement de Thiers.

Si l'on revient encore plus en arrière, l'on remarquera que la révolte des Ciompi (XIVe siècle), autre moment plébéien, proscrivit sous peine de mort le pillage et décida de ne pas pratiquer la violence, préfigurant de la sorte « les insurrections prolétariennes françaises et russes » (3) selon Simone Weil. Les émeutes populaires du XVIIIe siècle en réaction au libéralisme économique naissant prenaient elle-même la forme d'une « économie morale populaire » en opposition à la nouvelle idéologie économique en vigueur. L'un de ses principaux moyens consistait en une « taxation des prix » au cours de laquelle « la foule pren[ait] d’assaut le convoi d’un négociant ou d’un fournisseur (la nouvelle classe des intermédiaires de l’échange marchand) et lui achèt[ait] sa marchandise, mais en faisant son propre prix qualifié de "juste prix", celui du vendeur étant estimé "injuste" car "a-moral". Le processus classique de ce type d’émeute, [était] celui d’un premier départ de la foule du marché vers les moulins, puis bifurquant vers les fermes qu’elle visit[ait] une à une, achetant le grain au "juste prix". Les émeutiers [pouvaient] se déguiser ou se noircir le visage. Cependant, ces émeutes [mettaient] en œuvre un code de conduite envers les victimes : on ne leur vol[ait] pas le grain, on le rachèt[ait] à prix décidé par la foule. » (4).

Les élites cultivées contre les hommes

A l'inverse, les bouchers d'Etat de la Révolution française étaient à peu près tous d'extraction aisée (de Robespierre aux thermidoriens) ; Lénine ce furieux personnage qui mit en place un Etat bureaucratique et totalitaire ainsi que la Tcheka, était un bourgeois hautement éduqué ; et si l'on gratte un peu plus profond l'on remarquera que les fanatiques et les inquisiteurs en tout genre, loin de faire preuve d'un analphabétisme et d'une inculture populaires, peu susceptibles d'être considérés comme des gueux, étaient plutôt des lettrés, des personnages éduqués (toute proportion gardée) ainsi que des personnes de bonne famille. Savonarole, l'inquisiteur Torquemada, Calvin le théocrate, les djihadistes du 11 septembre ou les colons bigots israéliens : tous des hommes de statut social élevé et ayant fait des études plus ou moins hautes. L'on aime rappeler les erreurs du peuple en matière de décision directe : référendum contre les minarets, sondages en défaveur du droit à l'avortement ou en faveur de la peine de mort ; l'on oublie les bien plus nombreuses erreurs des élites en matière de politique étrangère ou de politique intérieure (en vrac et sans distinction : vote des pleins pouvoirs à Pétain, guerre en Afghanistan, austérité en pleine récession, oppositions sanglantes aux mouvements démocratiques populaires du XIXe siècle, refus d'aider l'Espagne républicaine en 36, coups d'Etat américains en Amérique Latine, etc.). Avec eux, les peuples ont de toute façon toujours tort (5). 

Du reste, ceci n'est pas nouveau. Déjà, sous l'Antiquité grecque et démocratique, les philosophes étaient majoritairement opposés à la démocratie. Comme le rappelle Moses I. Finley, dans un débat combiné avec les auteurs anciens et ses contemporains élitistes (entre autre les politologues Lipset, Michels ou Jones), « Dans l'Antiquité, les intellectuels, à une écrasante majorité, désapprouvèrent le gouvernement populaire et fournirent toute une gamme de justifications pour leur attitude, toute une gamme aussi de contrepropositions » (6). Il rappelle, ainsi que Platon, théoricien du gouvernement des philosophes, pestait déjà contre l'implication des cordonniers et des boutiquiers dans les décisions politiques, se demandant d'ailleurs comment se faisait-il que, là où le démos moquait ceux qui s'exprimaient sans expertise sur des sujets comme l'architecture ou d'autres domaines techniques, ils toléraient l'incompétence de ceux qui participaient à la politique. Aristote lui-même, dont nous viennent pourtant tant d'informations sur la démocratie athénienne, n'était en rien un démocrate : plutôt partisan d'un gouvernement mixte, il affirmait que la meilleure démocratie était une démocratie de citoyens apathiques (7).

Pourtant, les élites de l'époque n'étaient pas en reste en terme de fanatisme : selon cet historien de l'antiquité, elles étaient bien responsables de l'élimination de Socrate, victime de la loi Diopeithès (8). « Que le démos ait voté la loi de Diopeithès à l'Assemblée, c'est évidemment vrai, et il est également vrai que le démos dans les tribunaux a voté un certain nombre de condamnations. Mais d'où venait l'initiative ? Le rôle joué par Aristophane et Anytos dans l'affaire de Socrate laisse penser que l'initiative venait des cercles de l'élite intellectuelle et politique d'Athènes, au moins autant que des classes inférieures et peut-être d'avantage » (9). Quant à la populace, il semblerait bien plutôt qu'elle ait été victime de sa tempérance, et ce notamment en face de ceux qui, en 411, tentèrent de renverser la démocratie au profit de Spartes. John Stuart Mill disait ainsi à son propos : « La foule athénienne (les polloi) dont on souligne si souvent le caractère irritable et soupçonneux, doit plutôt être accusée d'une confiance par trop débonnaire et accommodante, si l'on pense qu'elle gardait vivants en son sein les hommes mêmes qui, à la première occasion, furent prêts à mener à bien une action subversive contre la démocratie » (10). En effet, Spartes gagna la guerre du Pélloponèse en 404 et la dictature des Trente Tyrans, instaurée dans le sang, mit au pouvoir plusieurs d'entre les meneurs de 411.

Conclusion

En étudiant un minimum l'histoire d'un point de vue horizontal, l'on peut ainsi noter plusieurs éléments révélateurs. Tout d'abord, les classes populaires n'agissent pas de manière complètement furieuse, démesurée et sans restreintes. Bien au contraire, malgré les circonstances des plus graves, une certaine décence vient bien souvent tempérer les ardeurs. Loin de nous l'idée d'affirmer une perfection morale, surtout en situations de crise où les passions et les besoins peuvent parfois se révéler atroces, néanmoins il nous apparait clair que la plèbe, dans tous ses défauts, n'a jamais pu atteindre le degré de sauvagerie et de brutalité affichées par les maîtres du monde – qui ont pourtant toute la visibilité du champ que leur accorde leur position de détenteurs du pouvoir. Les communards de Paris, les révolutionnaires russes de 1917 ou les Hongrois de 1956 ont exemplifié cette vertu et cette modestie, qui n'empêchaient pas la radicalité des réformes. Parfois, c'est même cette tolérance pleine de pardon qui le conduisit à la défaite, comme nous l'a montré l'attitude du démos athénien.

Poster de Kronstadt
Ensuite, ne menaçant en rien l'ordre démocratique, les insurrections « d'en bas » ont à l'inverse cherché à étendre son principe, entendu comme participation active et directe à la délibération politique. « C'est pourquoi, de la première sécession de la plèbe romaine à la Commune de Paris de 1871, l'expérience plébéienne témoigne de la présence et de la persistance d'une politique du peuple communaliste, c'est-à-dire une politique qui repose sur l'action directe du grand nombre. » (11) Comme l'ont montré les nombreuses révolutions authentiquement populaires, les revendications, bien loin d'être scandées à grand renfort de slogans fascistes ou poujadistes, se révélaient émancipatrices et égalitaires. Le bas peuple, d'où proviendraient toutes les plus néfastes mobilisations – Marche Blanche, milices fascistes, partisans de Boulanger, c'est à qui dit mieux chez les dominants et les intellos satisfaits – semble au contraire prompt à défendre la liberté et l'égalité quand il se met en marche.

Enfin, et c'est là que le bat blesse pour nos chers amis conseillers du roi : la brutalité, la férocité, l'inhumanité semblent bien souvent être au contraire du côté de ceux qui détiennent les privilèges. Dans leur rapport aux revendications populaires, c'est la force qui prime historiquement, et l'on ne saurait énumérer les répressions meurtrières qui jalonnent l'histoire humaine, des jacqueries de paysans aux insurrections ouvrières en passant par les innombrables révoltes, grèves ou manifestations réprimées sans retenue par le pouvoir en place. En outre, l'extrémisme et le fanatisme semblent bien plus souvent être le fait d'illuminés rongés par les livres et l'argent. La folie solitaire du pouvoir, le sentiment de toute puissance que procure l'Argent ou la passion aveuglante pour les abstractions sont autant de maux qui, du fait même de leur positionnement social, touche beaucoup plus les classes élevées que les classes populaires. Ils expliqueraient probablement le fait que, à l'opposé d'une forme de modération, les actes qui découlent de tels individus soient bien souvent irresponsables et dénués de toute mesure.

Les hommes modestes, les humbles, que l'on ne saurait résumer à une quelconque essence, prouvent plutôt que leur valeur se situe dans leur condition d'hommes authentiques, en tant qu'ils sont moins influencés par les vices du pouvoir, de l'Argent-Roi et de la Vérité pure. Une triade dont on sait qu'elle a pour dénominateur commun la domination. 


(1) Alexandre Skirda, Kronstadt 1921 - Prolétariat contre dictature communiste, éditions de Paris, 2012, p.8.
(2) Cornélius Castoriadis, La source hongroise
(3) Simone Weil, « Un soulèvement prolétarien à Florence au XIVe siècle », in Écrits historiques et politiques, Gallimard, 1960, p.89.
(4) Clément Homs, « L’historien du luddisme, Edward P. Thompson, et l’"économie morale de la foule"».
(5) http://laicard-belge.blogspot.be/2012/05/avec-les-liberaux-les-peuples-ont.html
(6) Moses I. Finley, Démocratie antique et démocratie moderne, éditions Payot, 2003, p.53.
(7) Ibid., p.48.
(8) Loi athénienne du nom de son père, le devin Diopeithès, qui proclamait qu'était un délit majeur le fait d'enseigner l'astronomie ou de nier l'existence du surnaturel.
(9) Ibid., p.155.
(10) Cité Ibid., p.145.
(11) Martin Breaugh, L'expérience plébéienne - Une histoire discontinue de la liberté politique, éditions Payot, 2007, p.375.

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