vendredi 22 novembre 2013

La prostitution, ou le Struggle for life appliqué au sexe


Soutien absolu et tombereau de félicitations pour la gauche radicale française, qui, en manifestant ce 23 novembre 2013, a le courage (1), du moins du côté du PG – et à l'inverse de la piteuse gauche belge en général –, de soutenir des mesures féministes authentiques. On ne peut qu'admirer la façon dont ces mouvements féministes ont su s'emparer d'un sujet tel que la prostitution, provoquant les débats féconds partout en Europe (2). Les femmes subissent la violence et les inégalités au quotidien, et la prostitution est sans doute l'une de ses formes paroxystiques, comme elle est la transformation absolue de l'Homme (dans les faits, surtout des femmes) en marchandise. On se souviendra donc de Louise Michel qui, déjà à l'époque de la Commune de 1871, défendait l'abolition de la prostitution. On retrouvera la même optique du côté des féministes anarchistes espagnoles, loin d'adhérer au dogme actuel qui prétend émanciper les femmes en les soumettant, INDIVIDUELLEMENT s'il faut, au Marché de la prostitution. Ah, il aura fallu attendre la sombre mutation de toute une fraction de la gauche vers le libéralisme-libertaire pour voir apparaitre ces ovnis féministes qui, toute honte bue et la résignation au corps – « ça a toujours été ainsi », « tu veux la Corée du Nord et interdire l'argent aussi peut-être ? » – se mettent à défendre une pratique qui n'a jamais, dans toute l'histoire du mouvement ouvrier, été considérée comme le sommet de la vertu, de la liberté ou de l'égalité.

Au rang des clichés à fusiller sur place comme un condamné à mort : la prétendue liberté individuelle des femmes se prostituant, absolutisée au point d'atteindre un ridicule sordide. C'est ici que s'affiche sans doute le plus ostensiblement le côté « libéral » du « libéral-libertaire » : ainsi, de la même façon que le libéral de droite affirmera que l'ouvrier vendant sa force de travail à son patron use de sa liberté individuelle – sans aucune contrainte extérieure, sans aucune soumission à l'empire des nécessités ou à un contexte social – le libéral « de gau(ô?)che » croit au consentement et à la liberté individuelle de la femme se prostituant. Comme si, soudainement, et alors que toute la société méprise cette activité – quel hypocrite oserait faire croire qu'il voudrait voir sa fille faire le tapin ? –, cette personne se voyait libérer de tous les déterminismes socio-économiques et psychologiques précédant l'acte de vendre son corps à quelques lubriques personnages.

Il s'agit là d'une pratique éminemment effective en matière de rhétorique roublarde, en ces temps postmodernes où l'individu solitaire, glorifié comme un symbole de liberté, a triomphé dans les imaginaires des gens. Au lieu de se demander si l'individu n'est pas relié à tout un réseau d'obligations, de traumatismes ou de dominations, ceux qui emploient cette « reductio ad individuum » partent du principe que la personne est naturellement seule, déliée de liens et libre de faire ce qu'elle veut. Ce faisant, ils nient à la fois l'individu et la collectivité, les deux étant intrinsèquement liés, les deux étant nécessaires l'un à l'autre pour assurer le bon état la liberté de chacun. Résultat : toute limitation par le collectif, toute restriction d'un point de vue tant morale que légal ou social, se retrouve stigmatisée comme liberticide, anti-individualiste voire puritaine. On retrouve encore une fois la même attitude du côté des ultralibéraux économiques, qui ont tôt fait d'insulter ceux qui désirent mettre des limites à l'exploitation capitaliste de « bolchéviques », de « totalitaires » ou de « fascistes ».

La vérité, la voici : les pays qui ont préféré la prostitution comme job à l'abolitionnisme, ont abouti à des délires sans nom, du type soldes de putes, cours de prostitution ou drive-in-bordels. Car il aura encore une fois fallu tout le génie aveugle des défenseurs de la prostitution pour ne pas se rendre compte que le capitalisme est un « fait social total », et que pour cette raison l'ouverture par la légalisation étatique d'un nouveau marché n'allait que venir renforcer cette bête insatiable. A force de segmenter les réflexions et de voir l'individu comme une monade, on aboutit à ça, et aux gauches médusées de ce qu'elles ont provoqué, elles qui prétendaient abolir, ou ne serait-ce que réguler le capitalisme. Non, on ne combat pas ce système en lui donnant des armes, et même si combattre la prostitution ne résoudra pas en soi la dure question, la question capitale du capitalisme, elle aidera à la résistance, tout en profitant maintenant à celles qui en sont victimes. L'inverse ne fera que jeter quelques centaines de milliers de corps violentés dans la concurrence « libre et non-faussée » de la prostitution. La prostitution, c'est le Struggle for life appliqué au sexe. Voilà pourquoi elle ne sera jamais autre chose qu'une atteinte à la personne humaine.


(2) « De l'Allemagne à la Suisse en passant par l'Autriche, de nombreux pays « libéraux » en matière de prostitution envisagent de revenir en arrière et de durcir leur législation en la matière. C'est en tous cas le vœu de féministes et activistes européens. Au « paradis des proxénètes » que serait l’Allemagne selon les féministes, en Suisse, qui vient d’ouvrir « un drive-in du sexe », ou encore en Autriche, où l’ouverture du « plus grand bordel d’Europe » est promise pour 2014, certains veulent faire machine arrière. La libéralisation du plus vieux métier du monde est-elle allée trop loin ? Plusieurs pays d’Europe réfléchissent en tout cas à une interdiction ou un durcissement de la législation sur la prostitution. Maisons closes et « bordels géants » ouverts 24 heures sur 24 ont fait de l’Allemagne une « plaque tournante de la prostitution en Europe », s’indigne Alice Schwarzer, figure de proue du féminisme allemand.
Cette journaliste de 70 ans juge que la « libéralisation de la prostitution est une catastrophe pour les personnes concernées », dont elle estime le nombre à 700.000. Elle a publié au début du mois un pamphlet intitulé Prostitution, un scandale allemand et lancé un « appel à la chancelière et au Bundestag » pour « abolir la prostitution ». Des dizaines de personnalités (acteurs, politiques, journalistes) ont signé sa pétition pour revenir sur la loi de 2002. » (Source)

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