mardi 12 novembre 2013

Nous aimons les victimes car nous en sommes


Il faut comprendre la béatification actuelle et a priori de la Victime comme une énième conséquence risible de notre époque postmoderne. Nous vivons en effet dans l'ère des post-, dans un compost de tous les post-machin et post-bidules : postindustriel, posthistorique, postnational, etc. L'ère de l'homme d'après, c'est-à-dire celui qui méconnait le passé, ignore le présent et est incapable de renouveler l'avenir. Il vient après tout car il a décidé de ne plus créer, de ne plus modeler – en quoi il serait d'avant. Devant lui il n'y a rien, il n'y a plus que le néant. Il ne fait plus.

Ce monde est à la fois le monde du tertiaire et du troisième âge : un monde qui se réfugie dans la mollesse exacerbée du monde de la consommation et qui n'a plus l'envie de changer, de révolutionner les choses. Le jeunisme n'est qu'un piètre masque, comme une sorte de camouflage esthétique pour cacher la vieillesse profonde des moeurs du monde. « C'est la fièvre de la jeunesse qui maintient le reste du monde à la température normale. Quand la jeunesse se refroidit, le reste du monde claque des dents. » (Bernanos) La jeunesse est froide comme un cadavre.

Ce monde n'a par ailleurs pas connu la guerre, ni même le service militaire. Il n'a aucune expérience des armes, du sacrifice de la guerre, terrible et éducateur. En somme, c'est un monde où l'on ne produit plus, où l'on ne combat plus, et je dirais même : où l'on n'invente plus – en témoignent la déliquescence des humanités, le tout-à-l'égo(ut) littéraire, la « disparition de la pensée critique », l'uniformité politique ou encore l'incapacité de renouvellement artistique. Ce monde est tout tendu vers l'aspect passif de l'Homme.

Or, quoi de plus passif que la Victime ? La sacro-sainte Victime, cette idole-réceptacle, ce Totem de l'ouverture, de l'apathie et de l'indifférence. La Victime est la personne sur laquelle s'est posé le destin – « Victime malgré lui, héros malgré lui, martyr malgré lui » disait Péguy de Dreyfus – à défaut de l'avoir forgé. D'un Dieu créateur nous sommes passés au Dieu créé. Plutôt la victime neutre, « qui n'a pas mérité cela » (1) que le résistant condamné ; la Belgique en 14-18 plutôt que celle de 40-45. C'est tout un processus liquide qui vient liquéfier les sentiments, l'activité de tous. La Vie ne se conjugue pas avec Victime, l'une agit, l'autre subit, là est toute la différence. Et nous ne voulons plus agir... Il est dès lors plus aisé de s'identifier à la personne dont les aléas n'ont pas été la conséquence de ses propres actes. Nous ressemblons à nos modèles et à nos dieux. La Victime est passive, elle est irresponsable, elle est victime du cours des évènements, sur lesquels elle n'a aucune emprise. Comme nous.(2)

(1) Gramsci dénonçait cette indifférence sotte en ces termes lumineux : « Je hais les indifférents. Comme Friedrich Hebbel, je pense que "vivre, c'est résister",. Il ne peut y avoir seulement des hommes, des étrangers à la cité. Un homme ne peut vivre véritablement sans être un citoyen et sans résister. L'indifférence, c'est l'aboulie, le parasitisme, et la lâcheté, non la vie. C'est pourquoi je hais les indifférents. » (« Les indifférents », La Città futura, 11 février 1917)
(2) Il est possible d'allonger cette brève réflexion à l'infini. Comment oublier la concurrence victimaire des mémoires ? L'apologie permanente des minorités, qui en viennent à se substituer à la majorité (pensons à Cohn-Bendit éructant que la démocratie c'est la protection des minorités avant tout, et non la délibération de la majorité) ?

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