dimanche 24 novembre 2013

Réponse à l'article de Henri Goldman « Foulard : 2 questions à la gauche »

Nous avons donc ici une contribution typique du camarade Goldman, qui amalgame tout et n'importe quoi tout en racontant n'importe quoi sur le compte des laïques. Tout d'abord le vocabulaire : notre combat serait une « croisade », qui chercherait par ailleurs à uniquement « faire disparaître les foulards islamiques dans les écoles, sur les lieux de travail, et même dans les assemblées élues ». Ensuite, l'amalgame du combat des laïques à celui des racistes. En outre, l'argument des « autres pays » qui ne comprendraient pas la tradition républicaine des pays francophones. Enfin, l'idée que notre combat diviserait le peuple. Quatre point à déboulonner plus vite que le sapin de noël électrique de la Grand-Place.

Premièrement, non le combat des laïques n'est pas « une croisade » : c'est une lutte politique, fondée sur des principes aussi basiques que la séparation des Eglises et de l'Etat, l'autonomie de la sphère politique, la neutralité vestimentaire des agents de l'Etat ou l'égalité hommes-femmes. Cette lutte ne vise pas et n'a jamais visé uniquement le foulard, mais bien TOUS les signes religieux ostensibles qui, n'en déplaise à M.Goldman, ne sont pas uniquement féminins, musulmans ou de l'ordre du voile. Il le sait très bien lui même : c'est plutôt du côté du judaïsme que ce genre de problèmes se pose au Québec, et ici l'orthodoxie n'est pas en reste non plus avec ses énormes croix. Cette lutte ne peut être comprise qu'en tant que partie d'un tout, qui est le tout laïque, républicain, démocratique et social(iste), qui veut que la politique soit véritablement celle du peuple et non d'une addition d'individus ou de tribus ethnicoreligieuses, et qui considère que l'école doit être un temple de l'universel à l'abri des conflits sociétaux.

Deuxièmement, le fait de se retrouver sur CERTAINS points avec des ennemis ne préjuge en rien de la validité de son combat. Encore une fois, M.Goldman sait très bien qu'il lui arrive lui-même de se retrouver dans le camp de ses adversaires comme Marine Le Pen lorsqu'il s'agit de néolibéralisme, de protectionnisme ou d'autres sujets socio-économiques de cet acabit. L'on sait pourtant tous qu'il n'a pas les mêmes intentions, ni les mêmes raisons. Pourquoi faire un distinguo en ce qui concerne l'interdiction du voile islamique à l'école (qui pour les authentiques laïques n'a jamais été la priorité, puisqu'ils ne visaient point une religion en particulier mais bien toutes) ?

Troisièmement, M.Goldman voudrait nous faire croire à l'absurdité de nos thèses parce qu'elles n'auraient pas d'écho en-dehors des pays francophones. Outre le fait que la comparaison des modèles politiques est d'un non-sens total – elle ignore les spécificités nationales, culturelles, etc. et donc aussi la diversité que M.Goldman se fait fort de défendre – et que cela ressemble beaucoup aux argumentaires libéraux du point de vue de l'économie (notamment sur tous ces pays « absurdes » ou « archaïques » et « conservateurs » qui n'ont pas encore employé la sauce libérale à l'américaine), c'est un argument particulièrement médiocre. En effet, la démocratie a par exemple depuis ses origines été un fait minoritaire dans le monde, devrait-on en déduire qu'elle n'a aucune légitimité ? Lorsque la France subissait les assauts des monarchies européennes sous la Révolution, était-elle en tort parce qu'elle décida de proclamer la République à la face de ces régimes ? Et ne se pose-t-il pas des questions sur les raisons qui poussent les « progressistes » des autres pays à se rallier sous la bannière multiculturaliste ?

Ceci me permet de conclure sur le quatrième point. Nous sommes d'accord pour dire avec lui que le peuple doit être soudé, viser à l'unité dans la lutte des classes. Les ennemis de classe, les oppresseurs en général, se gaussent des multiples fractures qui segmentent les opprimés, c'est un fait. Cependant, cette idée ne vient en aucun cas briser nos idéaux. Au contraire ! La laïcité socialiste est aussi là pour chercher à unifier le peuple ; elle vise non pas à sa fragmentation, mais bien à sa cohésion. C'est a contrario les signes religieux ostensibles, qui sont à la fois des marqueurs idéologiques et des marqueurs communautaires, qui participent de ce mouvement de tribalisation de nos sociétés. Si le peuple pouvait auparavant se mobiliser en masse pour des enjeux importants, c'était aussi parce qu'il détenait une certaine homogénéité culturelle, une culture à la fois de classe et de patrie. Il ne connaissait pas encore les joies de ce que Zygmunt Bauman nomme « modernité liquide », où finalement bouillonne tout un tas d'identités différentes dans un climat de réjouissance ou d'inquiétude égoïste et onaniste.

Aujourd'hui, comme ce sociologue le dit très bien par ailleurs, « La notion de classe ne fédérant plus les revendications disparates et diffuses, le mécontentement social s'est dispersé en une multitude de revendications catégorielles en quête de leur propre ancrage social. Parmi les plus prometteuses : le genre, la race et le passé colonial. Chacune prétendait rivaliser avec la puissance fédératrice de la classe (...). Avec pour conséquence imprévue une atomisation de la protestation sociale, un éparpillement du conflit social en une multitude de confrontations entre groupes, et une prolifération des terrains d'affrontement. Une des victimes collatérales de ces nouvelles guerres pour la reconnaissance a été la notion de "société bonne" (...). La perspective d'un "monde meilleur", pour autant qu'elle soit encore d'actualité, se réduit à la défense d'intérêts catégoriels. » (Identité, éditions l'Herne, p.52-53).

Dans les pays dont les « forces progressistes » trouvent ces choix en matière de laïcité et de républicanisme incompréhensibles, le multiculturalisme que porte Goldman (ou ses acolytes Bouchard, Taylor, etc.) a rongé les classes populaires en les divisant par religion ou ethnie. Des grèves ou des réunions syndicales deviennent de plus en plus difficiles parce que X a une obligation religieuse ou Y ne fréquente que les membres de sa communauté. Cette forme négative de communautarisme vient substituer au sentiment d'appartenance à une même classe sociale, un sentiment d'appartenance à une communauté culturelle où les différences de classe se voient gommer. De plus, les demandes identitaires tendent à y prendre le pas sur les combats plus globaux, plus sociaux ou universels. L'idéal laïque et républicain participe du combat à mener contre ce « parcellitarisme » (1) de nos sociétés postmodernes, et de la même manière que l'on ne peut pas résumer ces évènements au voile islamique qui au final est plus un révélateur qu'un danger de fond, l'on ne peut résumer notre combat à une opposition irrationnelle à ce signe religieux. C'est, pour les laïques révolutionnaires, une partie d'un engagement et d'un idéal plus profonds : démocratie radicale, autonomie de la sphère politique par rapport aux cléricalismes, unité du peuple et égalité des citoyens.

(1) Lire : http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RDM_025_0095.



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