samedi 28 décembre 2013

Chamfort, moraliste populiste ? Extraits

Dans les Maximes et anecdotes de Chamfort, on trouve un chapitre très étonnant compte tenu du caractère de l'auteur et du ton des propos qui le précèdent. En effet, dans la partie « DE  L’ESCLAVAGE ET DE LA LIBERTÉ. DE LA FRANCE AVANT ET DEPUIS LA RÉVOLUTION », Chamfort démontre une compréhension et une affection pour les classes populaires surprenantes venant de la part de cet aristocrate désabusé. L'on pourrait presque parler de populisme, comme l'attestent le soutien de l'homme à la Révolution française, qu'il désirait radicale, et ses analyses qui auguraient le concept de lutte des classes. Nous ne pouvons qu'apprécier ces fragments du XVIIIe siècle, où mépris absolu pour les puissants et critique radicale du concept même d'aristocratie se combinent à des propos touchants sur le peuple, loin de toute forme de paternalisme comme l'indique ses propos sur les « peuples libres ». Il faut comprendre ainsi sa critique de Paris comme la critique de l'endroit qui concentre toute la salauderie bourgeoise et aristocratique qui le dégoutait jusqu'à la mort – littéralement.

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« CDLXXI

On s’est beaucoup moqué de ceux qui parlaient avec enthousiasme de l’état sauvage, en opposition à l’état social. Cependant je voudrais savoir ce qu’on peut répondre à ces trois objections. Il est sans exemple que chez les sauvages on ait vu : 1°, un fou, 2°, un suicide, 3°, un sauvage qui ait voulu embrasser la vie sociale ; tandis qu’un grand nombre d’Européens, tant au Cap que dans les deux Amériques, après avoir vécu chez les sauvages, se trouvant ramenés chez leurs compatriotes, sont retournés dans les bois. Qu’on réplique à cela sans verbiage, sans sophisme.
[...]
CDLXXVII
Le titre le plus respectable de la Noblesse française, c’est de descendre immédiatement de quelques-uns de ces trente mille hommes casqués, cuirassés, brassardés, cuissardés, qui sur de grands chevaux bardés de fer, foulaient aux pieds huit ou neuf millions d’hommes nus, qui sont les ancêtres de la nation actuelle. Voilà un droit bien avéré à l’amour et au respect de leurs descendans ! et pour achever de rendre cette Noblesse respectable, elle se recrute et se régénère par l’adoption de ces hommes qui ont accru leur fortune en dépouillant la cabane du pauvre, hors d’état de payer les impositions. Misérables institutions humaines qui, faites pour inspirer le mépris et l’horreur, exigent qu’on les respecte et qu’on les révère !
[...]
CDLXXIX
Cette impossibilité d’arriver aux grandes places, à moins que d’être gentilhomme, est une des absurdités les plus funestes, dans presque tous les pays. Il me semble voir des ânes défendre les carrousels et les tournois aux chevaux.


CDLXXX
La Nature, pour faire un homme vertueux ou un homme de génie, ne va pas consulter Chérin.

CDLXXXI
Qu’importe qu’il y ait sur le trône un Tibère ou un Titus, s’il a des Séjan pour ministres ?
[...]
CDLXXXVI
On a fait des livres sur les intérêts des Princes ; on parle d’étudier les intérêts des Princes ; quelqu’un a-t-il jamais parlé d’étudier les intérêts des peuples ?

CDLXXXVII
Il n’y a d’histoire digne d’attention que celle des peuples libres. L’histoire des peuples soumis au despotisme n’est qu’un recueil d’anecdotes.
[...]
CDXCII
Croirait-on que le despotisme a des partisans, sous le rapport de la nécessité d’encouragement pour les Beaux-Arts ? On ne saurait croire combien l’éclat du siècle de Louis XIV a multiplié le nombre de ceux qui pensent ainsi. Selon eux, le dernier terme de toute société humaine est d’avoir de belles tragédies, de belles comédies, etc. Ce sont des gens qui pardonnent à tout le mal qu’ont fait les prêtres, en considérant que sans les prêtres, nous n’aurions pas la comédie du Tartufe.
[...]
CDXCV
Paris, singulier pays, où il faut trente sols pour dîner, quatre francs pour prendre l’air, cent louis pour le superflu dans le nécessaire, et quatre cents louis pour n’avoir que le nécessaire dans le superflu.

CDXCVI
Paris, ville d’amusemens, de plaisirs, etc., où les quatre cinquièmes des habitans meurent de chagrin.

CDXCVII
On pourrait appliquer à la ville de Paris les propres termes de Sainte Thérèse, pour définir l’Enfer : l’endroit où il pue et où on n’aime point.
[...]
D
En France, on laisse en repos ceux qui mettent le feu, et on persécute ceux qui sonnent le tocsin.
[...]
DII
En France, il n’y a plus de Public ni de Nation, par la raison que de la charpie n’est pas du linge.
[...]
DIX
Il est malheureux pour les hommes, heureux peut-être pour les tyrans, que les pauvres, les malheureux, n’aient pas l’instinct ou la fierté de l’éléphant qui ne se reproduit point dans la servitude.

DX
Dans la lutte éternelle que la Société amène entre le pauvre et le riche, le noble et le plébéien, l’homme accrédité et l’homme inconnu, il y a deux observations à faire : la première est que leurs actions, leurs discours sont évalués à des mesures différentes, à des poids différens, l’une d’une livre, l’autre de dix ou de cent, disproportion convenue, et dont on part comme d’une chose arrêtée ; et cela même est horrible. Cette acception de personnes, autorisée par la loi et par l’usage, est un des vices énormes de la Société, qui suffirait seul pour expliquer tous ses vices. ][ L’autre observation est qu’en partant même de cette inégalité, il se fait ensuite une autre malversation ; c’est qu’on diminue la livre du pauvre, du plébéien, qu’on la réduit à un quart, tandis qu’on porte à cent livres les dix livres du riche ou du noble, à mille ses cent livres, etc. C’est l’effet naturel et nécessaire de leur position respective ; le pauvre et le plébéien ayant pour envieux tous leurs égaux, et le riche, le noble, ayant pour appui, et pour complices le petit nombre des siens qui le secondent pour partager ses avantages et en obtenir de pareils.

DXI
C’est une vérité incontestable qu’il y a en France sept millions d’hommes qui demandent l’aumône, et douze millions hors d’état de la leur faire.

DXII
La Noblesse, disent les nobles, est un intermédiaire entre le Roi et le Peuple… Oui, comme le chien de chasse est un intermédiaire entre le chasseur et les lièvres.
[...]
DXV
Un citoyen de Virginie, possesseur de cinquante acres de terres fertiles, paye quarante-deux sols de notre monnaie pour jouir en paix, sous des lois justes et douces, de la protection du gouvernement, de la sûreté de sa personne et de sa propriété, de la liberté civile et religieuse, du droit de voter aux élections, d’être membre du Congrès, et par conséquent législateur, etc. Tel paysan français, de l’Auvergne ou du Limousin, est écrasé de tailles, de vingtièmes, de corvées de toute espèce, pour être insulté par le caprice d’un subdélégué, emprisonné arbitrairement, etc., et transmettre à une famille dépouillée cet héritage d’infortune et d’avilissement.
[...]
DXVIII
Moi, tout ; le reste, rien. Voilà le Despotisme, l’Aristocratie et leurs partisans. — Moi, c’est un autre ; un autre, c’est moi : voilà le régime populaire et ses partisans. Après cela, décidez.

DXIX
Tout ce qui sort de la classe du Peuple, s’arme contre lui, pour l’opprimer, depuis le milicien, le négociant devenu le secrétaire du Roi, le prédicateur sorti d’un village pour prêcher la soumission au pouvoir arbitraire, Phistoriographe, fils d’un bourgeois, etc. Ce sont les soldats de Cadmus : les premiers armés se tournent contre leurs frères, et se précipitent sur eux.

DXX
Les pauvres sont les nègres de l’Europe.
[...]
DXXIV
Diminuez les maux du Peuple, vous diminuez sa férocité, comme vous guérissez ses maladies avec du bouillon.

DXXXI
Les Courtisans et ceux qui vivaient des abus monstrueux qui écrasaient la France, sont sans cesse à dire qu’on pouvait réformer les abus sans détruire comme on a détruit. Ils auraient bien voulu qu’on nettoyât l’étable d’Augias avec un plumeau.

DXXXII
Dans l’ancien régime, un philosophe écrivait des vérités hardies. Un de ces hommes que la naissance ou des circonstances favorables appelaient aux places, lisait ces vérités, les affaiblissait, les modifiait, en prenait un vingtième, passait pour un homme inquiétant, mais pour un homme d’esprit. Il tempérait son zèle et parvenait à tout. Le philosophe était mis à la Bastille. Dans le régime nouveau, c’est le philosophe qui parvient à tout ; ses idées lui servent, non plus à se faire enfermer, non plus à déboucher l’esprit d’un sot, à le placer, mais à parvenir lui-même aux places. Jugez comme la foule de ceux qu’il écarte peut s’accoutumer à ce nouvel ordre de choses.
[...]
DXXXIV
Les théologiens, toujours fidèles au projet d’aveugler les hommes, les suppôts des gouvernemens, toujours fidèles à celui de les opprimer, supposent gratuitement que la grande majorité des hommes est condamnée à la stupidité qu’entraînent les travaux purement mécaniques ou manuels : ils supposent que les artisans ne peuvent s’élever aux connaissances nécessaires pour faire valoir les droits d’hommes et de citoyens. Ne dirait-on pas que ces connaissances sont bien compliquées ? Supposons qu’on eût employé, pour éclairer les dernières classes, le quart du tems et des soins qu’on a mis à les abrutir ; supposons qu’au lieu de mettre dans leurs mains un catéchisme de métaphysique absurde et inintelligible, on en eût fait un qui eût contenu les premiers principes des droits des hommes et de leurs devoirs, fondés sur leurs droits, on serait étonné du terme où ils seraient parvenus en suivant cette route, tracée dans un bon ouvrage élémentaire. Supposez qu’au lieu de leur prêcher cette doctrine de patience, de souffrance, d’abnégation de soi-même et d’avilissement, si commode aux usurpateurs, on leur eût prêché celle de connaître leurs droits et le devoir de les défendre, on eût vu que la Nature qui a formé les hommes pour la Société leur a donné tout le bon sens nécessaire pour former une Société raisonnable. »

Source.

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